Philosophie ou Philosophies négro-africaine(s) ?

 « Il n’y a pas une philosophie négro-africaine, on ne peut parler que des philosophies négro-africaines. La pluralité est ici liée à l’histoire africaine qui n’a ni unité de lieu (elle s’est déroulée en Afrique, mais aussi en Europe et aux Amériques), ni unité de temps. »

Bidima J.-G., La philosophie négro-africaine, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1995, p. 3. Souligné par l’auteur.

Dès l’introduction de son livre, M. Bidima veut mettre les choses au clair en ce qui concerne son contenu et éviter les errements. C’est pour cette raison qu’il précise dès la première page que la philosophie africaine n’existe pas, reprenant et ramenant M. Hountondji (Sur la « philosophie africaine », chap. IV) pour qui la philosophie « n’est pas un système » et Kant avant lui, pour qui on ne peut « qu’apprendre à philosopher ». Sur ce point donc nous serons tous d’accord : la philosophie en général n’existe pas parce que l’histoire de la discipline en fait une activité plurielle qui progresse en se niant, un peu comme l’art chez Adorno. De cette sorte, aucune philosophie ne peut être érigée en la philosophie. Appliquée à la philosophie africaine, c’est-à-dire la philosophie produite par des Africains, ce refus de l’unité du discours prévient de « l’unanimisme primitif » qu’a si vigoureusement critiqué M. Hountondji dans son livre cité plus haut, unanimisme qui empêche, selon le même auteur, le discours de s’élever au rang de philosophie, c’est-à-dire au rang de la critique. L’argument de M. Bidima est quand même un peu différent. Pour lui, la pluralité de la philosophie négro-africaine ne tient pas au fait que la philosophie – la discipline – est de nature dialectique et que toute philosophie, pour mériter le nom de philosophie, doit faire acte de critique, mais plutôt au fait que l’histoire africaine n’a pas d’unité. Unité de lieu en premier et unité de temps en second. Nous espérons quand même que M. Bidima étendra son critère pluraliste à l’Occident de sorte qu’on ne puisse parler d’une philosophie occidentale puisqu’ici aussi, l’histoire n’a pas d’unité, ni de lieu (elle s’est déroulée en Afrique et aux Amériques entre autres), ni de temps. En réalité, en distendant les déterminations de M. Bidima, on arrivait à la conclusion selon laquelle il n’existe pas de philosophie tout court, mais seulement des philosophies. Ici, la question est inévitable : qu’est donc que la philosophie ? Or, si on pose cette question sous cette forme, on admet qu’on peut remonter au concept de philosophie, ce qui est contradictoire au fait que cette philosophie en tant que chose n’a ni unité de lieu (elle est pratiquée en Afrique, en Europe, en Chine, etc.) ni unité de temps. La conclusion est donc sans appel : la philosophie n’existe pas, certes ; mais aussi la philosophie n’existe pas.

Mais cette conclusion nous amène à dire un mot sur la question de l’unité puisqu’in fine, c’est la question de l’unité qui peut pousser M. Bidima à affirmer que la philosophie négro-africaine n’existe pas. Bien qu’il saisisse bien le fait que cette réduction massive prête le flanc à l’unanisme et qu’il le refuse comme nous l’avons vu plus haut, en réalité en invoquant son critère historique, M. Bidima nous montre qu’il confond unité et uniformité. Il ne faut pas s’attendre à ce que la philosophie soit la multiplication ad infinitum d’une pensée quelconque qu’on prendrait pour étalon. Même les écoles modifient profondément la pensée originelle du Maître pour l’éclater dans plusieurs directions, vers plusieurs horizons. En réalité, l’unité peut être trouvée dans la somme dialectique des composantes de la chose qu’on cherche. Ainsi, la philosophie occidentale serait la somme dialectique des productions philosophique des pays qui composent l’Occident, c’est-à-dire l’Europe, l’Amérique du Nord et depuis peu le Japon, Israël. Cet oxymore « somme dialectique » traduit le fait que l’uniformité n’est pas au rendez-vous de cette adjonction de productions. Au contraire, l’unité est trouvée ici dans la discorde originelle de l’activité même qu’on nomme philosophie. L’unité ici est radicale ; unité du principe et non des formes. Cette unité de l’Occident, Husserl la trouve par exemple dans l’usage de la raison. De cette façon, parler de philosophie négro-africaine c’est parler, comme le dit Hebga à propos de la pensée occidentale, d’une « …unité de convergences caractéristiques qui n’exclut pas totalement la divergence et la dissimilarité. » (Hebga M., La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, L’Harmattan, 1998, p. 29).

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2 Responses to “Philosophie ou Philosophies négro-africaine(s) ?”


  1. 1 Essengue 29 avril 2012 à 8:46

    La simple lecture de la citation de M. Bidima ne saurait laisser sans effet… Je partage tout à fait cette prudence dans le saut vers une recherche d’uniformité ou d’unité de la philosophie, bien plus de la philosophie africaine. Ce qui pourrait et devrait tendre vers un consensus, serait sans doute la démarche plutôt que les conclusions. L’éclatement du savoir et l’éclat de la raison pré postmodernité, sont sans doute une négation du principe moteur même de la philosophie qui est la dialectique. Toute quête uniformisante deviendrait ainsi une négation, sinon la négation même du dynamisme interne de la philosophie : Penser sans avoir nécessairement raison et avoir raison de penser nécessairement.
    Il me vient ainsi la dialectique du multiple et de l’un : Affirmer l’un est-ce fuir le multiple ? S’il est vrai que « Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem », alors ne pas multiplier les êtres sans nécessité est non seulement pour Aristote, mais aussi pour Ockham une quête ontologique et définitionnelle du sens donné en terme de réduction synthétique, mais qui n’exclut absolument pas la fluidité du sens, ce d’autant plus que l’affirmation aristotélicienne de catégories n’exclu pas du tout le principe selon lequel l’être se dit de différente manière… La philosophie et la philosophie africaine se disent certainement de déférentes manières…

    • 2 jeanericbitang 1 mai 2012 à 1:49

      Je partage aussi cette prudence qui est de l’ordre de l’évidence, car il est assez douteux de chercher à tout prix à ce qu’il y ait « uniformité », je dis bien « uniformité » et non unité dans la pensée philosophique africaine. Ce qui me dérange avec M. Bidima ce n’est pas cette prudence, mais l’argument qu’il invoque pour légitimer cette position: l’absence d’unité – et j’insiste sur le fait que M. Bidima parle bien d’unité et qu’il confond cette idée avec l’uniformité – de « temps » et de « lieu ». Le problème, comme tu le fais remarquer très bien c’est que ce critère profondément dialectique de la philosophie doit pouvoir être appliqué à toute « la » philosophie. Or, c’est à ce niveau que le problème intervient: s’il est impossible de parler de « philosophie », mais seulement de « philosophies » pour les raisons qu’indique M. Bidima, c’est « la » philosophie elle-même qui disparait. J’avoue que je distends son argument jusqu’aux limites de la sophistique, mais c’est bien à cet endroit que va nous conduire son argumentaire: vers la mort de « la » philosophie.
      En plus, et j’ai essayé de le montrer avec Hebga, l’unité n’empêche pas les différences. Nkrumah aussi, avec sa théorie sur l’égalitarisme était de cet avis. Bien qu’on accepte les différences, celles ci ne sont pas ontologiques, c’est à dire, appliqué à notre problème, que les philosophies ne peuvent pas être hiérarchisées. Lorsqu’on dit qu’il n’existe pas de « philosophie », on dit précisément, comme le fait admirablement M. Hountondji que « La philosophie n’est pas un système », c’est à dire qu’aucune philosophie ne peut être érigée en « Philosophie ». Mais même si les « philosophies » existent, celles ci se rejoignent en un point central qu’Aristote trouvait dans la recherche des premiers principes et des premières causes. Si le philosophe grec a raison, « la » philosophie, en tant que lieu conceptuel dans lequel se rencontrent toutes les philosophies existe bel et bien, ce que, justement, développé jusque dans ses extrêmes limites, l’argument de M. bidima semble refuser.


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