Archive pour mai 2012

Homosexualité et parentalité


Notre question ici est simple : les homosexuels ont-ils le droit d’être parents, c’est-à-dire d’avoir des enfants ? Cette question peut sembler maladroite pour bien de personnes de mon entourage et au-delà dont les liens sont ceux de l’homophobie, ou plus grave, de l’ « homofolie », mais il nous semble que cette question mérite d’être posée, et surtout, il nous semble que les réponses qu’on lui donne doivent être sérieusement éprouvées. Nous allons ici tenter d’évaluer les arguments fréquemment évoqués pour répondre à notre question par la négative.

Le premier argument qui est fréquemment employé par les personnes qui dénient aux homosexuels le droit d’avoir des enfants est que les rapports sexuels que ceux-ci ont consentis d’avoir ne sont pas de nature à produire des enfants et qu’ils doivent donc ne pas chercher à être inconsistants vis-à-vis d’eux-mêmes, puisque le fait de ne pas avoir des enfants est contenue dans la nature même de leur relation sexuelle. Cet argument, bien que séduisant, à certains problèmes, notamment le fait qu’il réduise la relation homosexuelle à l’acte sexuel. Cette réduction grossière permet de ne pas apercevoir toute la complexité du problème. En effet, l’homosexualité est d’abord une question d’orientation de la sexualité, et dans ce dernier terme il faut entendre plus que simplement l’acte sexuel, mais aussi la préférence sexuelle, c’est-à-dire l’amour. Cette distinction nous permet d’éviter de réduire grossièrement la question de l’homosexualité à l’acte sexuel et de la comprendre dans son sens le plus éminent, c’est-à-dire comme orientation sexuelle et comme sexualité. Mais pour que la vacuité de cet argument soit évidente, au-delà de cette réduction grossière qui pose la mauvaise formulation de la question de l’homosexualité, nous allons prendre des exemples de cas dans lesquels, on pourrait aussi, réduisant l’amour à l’acte d’amour, statuer sur l’impossibilité pour un couple pourtant hétérosexuel d’avoir des enfants. Supposons pour cela trois cas. Dans le premier, un couple hétérosexuel se marie sans problèmes. Mais au cours de leur vie amoureuse, l’un des conjoints devient stérile. Les conjoints décident néanmoins de continuer leur relation tout en sachant que les relations sexuelles qu’ils entretiendront n’ont plus aucune chance de conduire à la procréation. Doit-on empêcher ce couple d’avoir des enfants pour la raison que leurs relations sexuelles ne conduisent pas à la procréation ? Cette question ne semble t-elle pas un peu « tordue » ? On pourrait, pour répondre à cet exemple, poser que les relations sexuelles initiales du couple étaient de type à procréer, et que c’est seulement par « malchance » que ces rapports ont viré vers une impossibilité à procréer. Soit ! Offrons alors, en guise de deuxième exemple, une variante du premier cas. Dans ce dernier, les deux conjoints se savent stériles et décident néanmoins d’opter pour une relation amoureuse qui conduit – pour satisfaire les puritains – jusqu’au mariage. Dans ce cas, les conjoints, sachant pertinemment que leurs relations sexuelles ne donneront jamais lieu à de la procréation, ont-ils le droit d’être néanmoins parents ? Cette deuxième question, si on y répond par l’affirmative, prouve au moins deux choses : premièrement, que l’amour dépasse largement le cadre de l’acte sexuel et le désir d’avoir des enfants. Sinon, on passerait toute notre vie à penser à faire des enfants, or ce n’est pas le cas ! Deuxièmement, qu’il est possible d’être parent autrement que par le coït. Cette deuxième voie de sortie pose la possibilité de l’adoption, et c’est justement ici que l’argument des  au moins homophobes change pour muer en celui qui suit.

De la nature des relations sexuelles dont on est maintenant assuré de la vacuité, on va poser l’équilibre de l’enfant. Un de mes amis essayait de dire qu’un garçon élevé par exemple par une femme et une femme manquerait de virilité, car il n’y aurait pas, dans son entourage, la figure tutélaire du père. Il serait ainsi balloté entre la mère et la mère. Et pis, lorsqu’il ira à l’école ou verra simplement les familles autres que la sienne, il se rentra compte qu’il manque quelque chose à la sienne : un homme. Cette situation empêchera l’épanouissement de l’enfant et l’entrainera dans le « cercle vicieux » de la « reproduction sociale ». En somme, un enfant élevé par des homosexuels sera homosexuel. Une fois de plus, cet argument manque de rigueur et considère les relations humaines comme des relations mathématiques et mathématisables – justement, en passant, mon ami étudie les maths – au lieu de les voir comme contingentes, même si on ne peut pas nier qu’une bonne dose de déterminisme leur serve de soubassement. Mais analysons l’argument de près. Son premier moment pose qu’une famille épanouissante doit avoir deux parents : l’un male et l’autre femelle. Soit ! Mais avons-nous seulement à l’esprit qu’il existe des familles monoparentales ? Les enfants issus de telles familles sont-ils moins épanouis que ceux qui sont issus de familles biparentales ? Il est certain qu’il est toujours meilleur d’avoir plusieurs personnes devant soi, mais justement, les familles homosexuelles ne sont monoparentales, mais « monosexuées ». Et même s’il est peut être probable que l’enfant, au début soit troublé de l’apparence – sexuelle – identique de ses deux parents, nous pensons que la virilité ne se lit pas seulement dans le sexe, mais surtout dans l’autorité qu’on exerce sur son enfant. A ce niveau la question change de direction et elle peut être facilement résolue. L’enfant serait épanoui, pas s’il a deux parents de sexe opposé, mais s’il a deux parents qui se complètent : l’un jouant le rôle traditionnellement – nous disons bien traditionnellement, parce que dans certaines familles ce n’est pas le cas – joué par le père : celui du parent autoritaire ; et l’autre jouant le rôle traditionnellement aussi, joué par la mère : celui du parent attentionné, doux et compréhensif. C’est dans ces valeurs que nous pourrions appeler « familiales » et qui relèvent donc non du sexe, mais de la personnalité des parents, que l’enfant, à notre avis, trouvera son épanouissement.

Supposons maintenant que l’enfant se trouve désorienté quand il se rend chez ces amis ou à l’école. Supposons par exemple qu’on demande à tous les enfants de l’école de dire le métier de leurs parents, ou, pour rendre la tâche plus difficile, de dire le métier de leur père, puisque dans l’exemple que nous a pris notre ami, l’enfant n’a pas de père. Comment se sentira l’enfant ? Nul ne doute qu’il sera déboussolé puisqu’il ne sait pas ce qu’est un père, sur la base qu’il n’en a pas chez lui. Mais un enfant qu’on a éduqué peut répondre à son professeur qu’il n’a pas de père, mais deux mères. Cette réponse entrainera sûrement des débats, mais je pense que l’éducation qu’on donne à nos enfants peut leur permettre de résoudre plus ou moins facilement de genre de problèmes. En effet, cette question peut aussi se poser du point de vue de la religion. Supposons de nouveau qu’en plus d’être issu d’une famille homosexuelle, l’enfant dont il est question est athée, comme ses parents et que chaque jour il entend ses camarades de classe, ses professeurs et une large batterie de ses contacts s’écrier : « Oh ! Mon Dieu ». Dans quelle situation sera-t-il ? Forcément déboussolé aussi, mais même à ce niveau, c’est l’éducation qu’il a reçue qui lui permettra de résister à la « dissonance cognitive » qu’il sera alors en train de subir. Cette dernière remarque nous permet de terminer sur la capacité de décider librement de l’enfant. Lorsqu’ils ne sont pas en âge de décider, les parents décident pour les enfants : c’est ainsi que les parents transmettent leurs croyances, leurs fois, leurs orientations sexuelles, etc. à leurs enfants. Mais cette fascination et ce pouvoir qu’exerce le parent sur l’enfant s’estompe en même temps que grandit la conscience de soi qui garantit la liberté. C’est pourquoi, les enfants ne partagent pas nécessairement les convictions de leurs parents lorsqu’ils grandissent, parce que l’expérience qu’ils ont de la vie diffère de celle de leurs parents et qu’ils ont à proprement parler, leur liberté. La conclusion du deuxième argument est donc à invalider, à savoir que les enfants d’homosexuels deviendront eux-aussi homosexuels. Au-delà de cette justification par la raison et la liberté, il y a le fait même que les enfants hétérosexuels ne sont pas nécessairement hétérosexuels.

Bravo, Maitre !


Je dois d’abord m’excuser auprès de ceux qui attendent depuis plusieurs jours déjà que je publie quelque chose sur ce blog. Il est en effet, assez rare que je passe autant de temps sans rien écrire. La première raison à cette situation est que j’expérimentais mon dernier article : « Le silence », pour des raisons personnelles. La seconde raison est que la malaria a fait de moi son hôte et je me force, en ce moment même, devant mon moniteur, à écrire quelque chose, parce que je crois que le sujet que je vais aborder en vaut la peine.

J’aimerai parler ici de l’intervention de Maitre Alice Nkom, Avocate au Barreau du Cameroun qui était l’invitée, dimanche dernier, de la nouvelle émission de M. Paul Mahel sur la chaine « Vox Africa » : « Recto Verso ». J’ai déjà d’ailleurs fait allusion à cette même émission lorsque j’analysais alors les propos de M. Hervé Emmanuel Kom au sujet de « l’affaire Vanessa Tchatchou », alors que ce dernier taxait le « kidnapping » du bébé de cette citoyenne, de « fait divers ». Cette fois ci, l’intervention de Maitre Alice Nkom était au niveau de la défense des homosexuels. Ce qui m’intéresse ici c’est l’entrée en lice des « contradicteurs » qui, comme toujours, ont des propos assez désobligeants et affligeants. Alors que le Maitre insistait sur le fait que sa démarche n’est pas d’inciter les gens à être des homosexuels, mais à garantir leurs droits civiques, de sorte qu’on « ne mette pas en prison quelqu’un parce qu’il est homosexuels », les contradicteurs ont très mal pris cette idée – il fallait d’ailleurs si attendre.

Le premier contradicteur était M. Sismondi Bidjoka – je doute que j’écrive bien son nom parce que je n’ai pas eu l’occasion de le noter correctement. Je m’en excuse auprès de lui – qui a eu une manière bien particulière de commencer le débat. En effet, il commençait son intervention à l’encontre de Mme Nkom en signifiant bien que le mouvement dont il est le Président – « Jeunes du Cameroun » –avait déjà donné ses impressions sur l’homosexualité et que désormais il était temps de « passer à l’acte », traduisez, d’utiliser la violence. Me Nkom remarquait d’ailleurs à cet effet que c’est sous ses ordres que ses militants – ou ses disciples – ont empêché la tenue d’un colloque sur le droit des homosexuels ici même à Douala. Il faut quand même s’étonner et s’offusquer de cette façon de commencer le débat. Il faut en effet s’étonner parce que l’essence du débat est que la discussion soit ouverte. Il ne s’agit pas, naturellement, d’aller dans un débat pour se laisser battre et faire triompher les idées de son adversaire, mais lorsqu’on engage un débat, on ouvre la porte à l’invalidation de sa thèse, donc, on ne peut pas dire qu’on est déjà fixé et qu’on ne bougera plus ; sinon, le débat est inutile – c’était d’ailleurs le cas, car il n’y a pas eu, entre les deux une discussion, mais une vraie dispute. Il faut s’offusquer parce que ce M. Bidjoka est à la tête d’une association qui dit représenter la Jeunesse du Cameroun. « Vox Africa » étant une chaine internationale, la perception qu’on a de notre pays pourrait en pâtir. On pourrait en effet s’imaginer que tous les jeunes du Cameroun sont des « homofous » notoires qui appellent à la violence contre les homosexuels ; or, cela n’est pas vrai, parce que moi aussi je suis un jeune et je sais que bien de mes pairs pensent comme moi, c’est-à-dire qu’il faut dépénaliser l’homosexualité.

M. Bidjoka, en outre, a affirmé que « L’homosexualité est un crime contre l’humanité », mais lorsque Me Nkom lui a demandé d’expliquer ce qu’il entendait par « crime contre l’humanité », la définition qu’il a donnée laissait à désirer. En somme, M. Bidjoka est venu sur le plateau transmettre une idée forte : il est venu déclarer ouverte la chasse aux homosexuels au Cameroun, puisque violenter et tuer les homosexuels ne serait pas, pour lui, un « crime contre l’humanité ». Cette question de l’humanité, je l’ai abordée dans ma série d’articles sur l’ « homofolie » où je disais que le fond du problème de l’homosexualité est la question de l’humanité, question qui s’énonce ainsi : qu’est-ce qu’être un homme ? Dans des considérations barbares, réduisent l’humanité au sexe. Les « homofous » posent alors qu’un homme est tout être humain qui entretient des rapports sexuels avec le genre opposé au sien. Peut-on réellement avoir une définition aussi arriérée de l’homme et le définir par le sexe ? Je ne pense pas, comme je ne pense pas avoir les moyens nécessaires pour répondre à cette question. Je me contenterai, comme Diderot, de poser les questions, en laissant à chacun la lourde tâche d’y répondre par soi-même : il semble que ce serait à ce niveau que s’exprimerait avec le plus de vigueur l’activité qu’on nomme philosophie.

Le deuxième contradicteur de Me Nkom était un Révérend Père, M. Serges Ndepe dont la ligne argumentative était naturellement la bible et dont le fil conducteur de l’argumentaire était l’idée que : « Les homosexuels sont des malades qu’il faut suivre psychologiquement » parce qu’il n’est pas normal qu’un homme ait des relations sexuelles avec un homme, et vice-versa. Avec ce contradicteur au moins la discussion fût polie, et Me Nkom, à la manière d’un Senghor ou de M. Njoh-Mouelle, a pu arriver, par des manœuvres subtiles, à obtenir un consensus : « Il ne faut pas mettre les homosexuels en prison ». A partir de ce point de « ralliement », elle a pu situer les deux combats – celui du R.P. et le sien – dans la même lancée : le Père veut sauver les âmes des homosexuels ; et elle veut sauver leurs droits, c’est-à-dire leurs corps. Or, l’âme, si elle est, est d’abord dans un corps, et nul n’essaierait à la manière idéaliste, de mépriser son corps aujourd’hui, d’où la nécessité de se battre pour que les corps des homosexuels ne soient pas à la merci des « homofous » de tous bords.

Dans toutes les deux interventions des contradicteurs, j’ai cru comprendre que le problème qu’ils avaient avec l’homosexualité n’était pas conceptuel – c’est-à-dire qu’ils ne s’attaquaient au concept selon lequel il est possible qu’un être humain ait des rapports sexuels avec un partenaire du même sexe – mais pratique – c’est-à-dire que le problème était non dans l’idée, mais dans l’acte, d’où il m’est venu à l’esprit une question : nos contradicteurs seraient-ils pour la « chasteté homosexuelle », car ici, on affirmerait son homosexualité, mais on ferait le vœu d’être chaste. Ici, il n’y aurait plus d’acte sexuel à critiquer, c’est-à-dire que le problème deviendrait proprement conceptuel. Malheureusement, Mme Nkom n’a pas eu le temps de poser cette question à ses contradicteurs. J’aurai été curieux de savoir leurs réponses. Cette insistance sur le caractère sexuel de l’homosexualité montre bien que bien des personnes qui sont contre l’homosexualité n’ont pas encore porté le débat au niveau conceptuel et interrogé l’homosexualité en soi. On se limite à un critère banal qui peut même être négligé, car il ne me semble pas que tous les hétérosexuels entretiennent des relations sexuelles, pas plus qu’il ne me semble que chaque fois qu’ils le font, ce soit dans le but de procréer, sinon, il y a biens de nourrissons qui ne seraient pas trouvés dans nos poubelles un peu partout dans le pays. C’est justement parce que le débat n’a pas encore atteint la sphère qu’il doit atteindre qu’on est encore dans des considérations de bas étages, et lorsque ce sont des gens sensés savoir qui maintiennent le débat aussi bas, il y a lieu de s’inquiéter de la qualité des « intellectuels » de notre pays…

Jean Eric BITANG

Douala 27 mai 2012.


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