L’iconoclasme révolutionnaire au secours d’Amazone

Hier, sur Vox Africa, dans l’émission déjà culte de M. Paul Mahel, M. Mono Ndjana avait l’occasion d’exposer son réquisitoire à l’encontre les artistes camerounais qu’ils seraient à l’origine, selon le philosophe camerounais, de « l’abâtardissement » de l’art en ceci qu’ils ne mettent pas la recherche et la divulgation des « valeurs » au cœur de leur art. M. Mendo Ze avait, lui aussi, en lançant son désormais fameux « déviance », tenté d’arrêter la soi-disant « hémorragie » de l’art camerounais et de la musique en effet. Alors qu’à l’époque la tête de proue de cette tendance « déviante » était K. Tino, c’est Amazone, qui, dans le discours de M. Ndjana est la « capitaine » de ladite tendance aujourd’hui avec son fameux « Elan ». Bien que le discours de M. Mono Ndjana semble conventionnel et agréable et qu’il est dès lors naturel qu’on puisse y prêter l’oreille, il pose certains problèmes philosophiques. D’abord il pose la question de la nature de l’art : qu’est ce que l’art ?

Selon M. Mono Ndjana, l’art semblerait être la recherche du Bien, définition qui cadrerait de façon assez bizarre avec une définition antique – il faut le préciser – de la morale. Quant à nous, nous prenons le sillage de Lalande pour soutenir que l’art est « Toute production de la beauté par des œuvres d’un être conscient »[1]. En d’autres termes, ce que – pour emprunter au langage platonicien sans que nous ne soyons de l’avis de Platon – regarde l’artiste lorsqu’il crée, ce n’est pas le Bien, mais le Beau qu’il essaye de reproduire. Selon le philosophe camerounais, cette recherche du beau doit être subordonnée à la question des « valeurs », du « bon sens », etc. Mais que signifient ces termes et ont-ils droit de cité en matière d’art ?

Kant, dans sa Critique de la faculté de juger, fait une distinction for utile entre le beau, le bien et l’agréable, distinction qu’a feint d’ignorer notre philosophe pendant tout le débat avec M. Roméo Dika. Le philosophe de Königsberg soutenait que le sentiment de plaisir ou de déplaisir était distinct de toute satisfaction morale (bien) et de toute satisfaction des sens (agréable) de sorte que le beau puisse être défini selon son second moment comme « ce qui plait universellement sans concept. »[2] Cette distinction ouvre déjà le monde de l’autonomie de l’art sur lequel va insister quelqu’un comme Adorno. On le voit donc bien, en tentant de soumettre le beau – ou sa recherche – à un principe autre que lui-même, M. Mono Ndjana, plus que ceux qu’il critique amèrement, fait réellement acte d’ « abâtardissement » de l’art en tentant de le réduire à l’éthique[3]. L’art n’est pas éthique ! Et aucun autre concept, si ce n’est celui de l’art lui-même, ne peut servir de mesure à l’art. M. Mono Ndjana semble avoir grandement négligé ces préliminaires pour tenter de cristalliser l’art sous un concept. Depuis Kant et mieux encore avec Adorno, nous savons que de pareilles tentatives n’ont pas d’autres résultats que l’échec notoire. Personne ne peut dire ce qu’est l’art ; pas plus que personne ne peut dire ce qu’il doit être et par là même dire ce qu’il ne doit pas être. En réalité, parce que l’art est totalement autonome vis-à-vis de la réalité empirique et vis-à-vis, déjà, chez Kant, des concepts étrangers à lui-même, cette déclaration d’Adorno reste toujours vraie :

 « La définition de ce qu’est l’art est toujours donnée à l’avance par ce qu’il fut autrefois, mais n’est légitimée que par ce qu’il est devenu, ouvert à ce qu’il veut être et pourra peut-être devenir. »[4]

Au-delà de cette vision réductionniste et plus propre à être taxée d’ « abâtardissement » de l’art qu’une autre, cette façon de lier le beau et le bien a ses relents dans les sousbassements mythiques de la religion, car c’est à cette dernière qu’on doit d’avoir assimilé le beau au bien et le laid au mal. Toute l’esthétique traditionnelle jusqu’à Kant faisait ce rapprochement assez bizarre entre l’esthétique et la religion. Nous savons aujourd’hui que de pareilles distinctions sont nulles et non avenues au nom de l’autonomie de l’art. Nous pourrions continuer notre argumentaire dans ce sens ouvert par Kant et parachevé par Adorno, mais là n’est pas le but de notre papier. Cette petite digression voulait simplement montrer que la vision de l’art que nous proposait M. Mono Ndjana est en déphasage total avec ce que nous savons de lui à l’époque actuelle. La valeur de l’art ne doit pas être cherchée en dehors de lui-même et c’est justement sur cette critique, plutôt que sur celle qu’il présente, que le philosophe camerounais aurait pu insister en montrant que les musiciens camerounais, en insistant sur quelque chose qui est extérieur à la musique, ne font plus de l’art, mais quelque chose qui en est bâtard. Il aurait pu, dans cette optique, insister sur la « désesthétisation » de la musique camerounaise qui se soumet de plus en plus aux lois du marché. C’est alors ici qu’il se serait appuyé sur le concept adornien d’industrie culturelle pour montrer que dans cette optique, la musique camerounaise réduit l’art à l’état de marchandise. C’est justement sur cette défense des artistes que s’était lancé M. Roméo Dika. Mais en restant sur les positions moyenâgeuses qui tenter de fi(x/g)er les cadres de l’art, M. Mono Ndjana a ouvert la porte à une critique sévère en même temps qu’il s’empêchait, lui-même, d’avoir raison face à son contradicteur. Comment ne pas faire le parallèle avec les tentatives de musellement de l’art de Boileau et de M. Mendo Ze, mais surtout avec le sort que l’histoire, l’art et l’histoire de l’art leur a réservé ? La réponse à ces échecs se situe assurément, non dans le fait que l’art se laisse dicter sa loi, mais justement, qu’il ne le fasse pas. En réalité, La vraie valeur de l’art est de ne n’en suivre aucune et de ne pas en avoir.

Qu’en est-il maintenant de la question du sacré, car c’est ici que M. Towa va nous être utile ? Selon M. Mono Ndjana l’art doit promouvoir des valeurs, mais aussi des attitudes, des gestes, des pratiques, etc. considérés comme « sacrés » comme le sexe et la sexualité. C’est ainsi que M. Mono Ndjana insiste sur la sacralité du sexe. Face à cette optique conservatrice, nous sommes towaïen alors que nous soutenons qu’il faut justement désacraliser le sacré. C’est à cause de ce conservatisme exacerbé que la philosophie, jadis née dans les temples égyptiens n’a pas connu le rayonnement que lui procurera le génie-copieur grec. Cette notion de « sacralité » n’a plus droit de cité dans notre monde, car elle témoigne des vestiges d’un autre temps, d’un temps où l’homme est soumis à ce sacré, car ce mot « sacré » est l’autre nom de l’ aliénation. En réalité, c’est l’homme – comme insiste bien M. Towa – qui décide de ce qui doit ou non être tenu pour sacré, et dans une optique dialectique, le sacré d’hier peut ne pas être le sacré d’aujourd’hui, comme rien n’assure au sacré d’aujourd’hui d’être sacré de demain. Cette attitude qui met à l’abri de l’art certaines pratiques est plus mythique qu’autre chose. Dans cette dernière, ce n’est pas le beau ou sa recherche qui guide le travail artistique, mais les mythes et les croyances qu’on juge inattaquables, intouchables. De pareils adjectifs ne sont plus tolérables à la fois pour l’art et pour la société. C’est dans cette optique de le « nu » en peinture, à son époque, créait le dégoût parce qu’il s’attaquait à quelque chose considéré alors comme « sacré ». Cette rébellion de l’art vis-à-vis des codes montre bien que l’art est autonome est que rien n’est sacré à ses yeux. La doctrine iconoclaste de M. Towa est donc consubstantielle de l’art. Ce que veut faire M. Mono Ndjana, c’est priver l’art de cette force motrice qu’est la Négation et inciter, par l’éducation, les artistes à s’uniformiser. Au-delà des questions que ce dernier terme soulève (qui va éduquer les artistes ? Sur quelle base ? Sur la base d’un concept de beau purement esthétique ou sur la base d’un beau-bien bâtard ? Doit-on contrôler la création artistique ? Peut-on seulement le faire ? etc.) et de la dictature artistique et politique qui la sous-tend de façon assez peu subtile – qu’on se rappelle Prokofiev et l’U.R.S.S.–, cette pratique que veut ressusciter M. Mono Ndjana est proprement irréalisable du fait même des lois internes de l’art, lois qui, d’un côté se moquent de l’idée de valeur et de l’autre, se moquent de l’idée de sacré. Le conservatisme esthétique – car c’est bien de cela qu’il est question dans l’attitude de M. Mono Ndjana et des autres avant lui – est toujours voué à l’échec. Amazone pourra donc chanter « Elan » autant qu’elle veut pour justement participer ainsi à la vie de l’art et à l’expression de son autonomie. Marx disait que les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font. Ceci nous inspire une variante : les hommes font de l’art, mais ils ne savent pas l’art qu’ils font. Sur cette même base, tous les artistes camerounais – notamment les musiciens tant décriés – ont le droit – s’il faut qu’on le leur donne. Ce qui est en soi déjà un problème – de chanter ce qu’il leur paraîtra beau, et comme cette notion est purement esthétique, M. Mono Ndjana aura lui-aussi le droit de ne pas trouver beau « Elan » dans la bouche d’Amazone parce que justement, prenant le mot autre part et surtout en dehors du contexte de production de l’art et en le situant simplement du point de vue de son sens littéral, il détruit toute la beauté qu’enveloppait le terme. On ne peut pas juger de l’ « Elan » d’Amazone en dehors de sa musique sinon, selon les termes du philosophe lui-même, on « bâtardise » l’art.

Douala, 02 juillet 2012.


[1] Lalande A., Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, PUF, Coll. « Quadrige », 2è éd., 2006, p. 80. Sens B.

[2] Kant E., Critique de la faculté de juger  (1790), in Œuvres philosophiques, vol. II, section V, tr. fr. J.-R. Ladmiral, M. B. de Launay et J.-M. Vaysse, sous la direction de F. Alquié, Gallimard, 1986, p. 978.

[3] On voit aussi que l’argument de la « faute de goût » par lui fréquemment employée s’avère être  quelque peu bizarre…

[4] Adorno Th. W., Théorie esthétique, in Théorie esthétique (1970), tr. fr. M. Jimenez, Klincksieck, 2011, p. 17.

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