« Le postcolonialisme comme code de l’inégalité » (Compte rendu II)

2. EMBOUSSI NYANO

« Fabien EBOUSSI BOULAGA, philosophe de l’histoire »

 

Le propos de M. Emboussi était une réponse directe au livre de M. Mbélé. En effet, dans ce dernier, M. Mbélé soutenait que la philosophie qui accompagne le postcolonialisme pouvait trouver ses fondements sous la plume de quelqu’un comme M. Eboussi Boulaga.

M. Eboussi commence d’abord par préciser le sens de son propos en disant qu’il était possible qu’il puisse s’intituler « Fabien Eboussi Boulaga, philosophe de l’indépendance africaine », c’est-à-dire que son intention était bel et bien de montrer que contrairement à ce qu’en dit M. MBélé (id., p. 22-23) M. Eboussi est tout à fait pour l’idée d’une « libération » du continent africain. Récusant l’usage de l’article « Anarchie et Topologie » que cite fréquemment  M. Mbélé en argumentant qu’il ne serait pas représentatif de la pensée de M. Eboussi, M. Emboussi s’attache plutôt à montrer que dans son livre phrase, La crise du Muntu (Paris, Présence Africaine, 1977), M. Eboussi Boulaga met un accent particulier sur le dynamisme des cultures africaines. Dans le deuxième chapitre de la troisième partie dudit livre, « Le recours de la tradition », M. Eboussi montre que le double enjeu du temps et du lieu est central dans la Crise. A partir de cette double problématique, M. Emboussi entend montrer que M. Mbélé a raison de dire que M. Eboussi est contre l’identité, mais pas pour les raisons qu’il emploie. Au lieu d’être contre l’identité d’une façon absolue, M. Eboussi est contre une « identité ontologisée » qui empêcherait l’Afrique (et l’Africain) d’être autre chose que ce qu’il est. Ce type d’identité est souvent représentée dans la littérature africaine sous le vocable « tradition ». Qu’est-ce donc que la tradition pour M. Eboussi ?

Dès l’entame de son chapitre, M. Eboussi est formel : « Le sceau de l’authenticité est, pense-ton, la référence à la tradition africaine. » (op. cit., p. 144), en même temps qu’il précise que « C’est à y mettre un peu de clarté et d’ordre que va s’attacher ce chapitre, afin de la [tradition]rendre opératoire dans le cadre d’une recherche de la lucidité et d’une réflexion en situation. » (id.) L’insertion du terme « situation » dans la problématique générale de la réflexion de M. Eboussi n’est pas anodine. Il témoigne du fait que M. Eboussi attache une importance non négligeable à l’analyse « présente ». C’est ainsi que son projet doit aboutir « à une esquisse de transfonctionnalisation de la tradition dans le mouvement de l’émancipation de l’homme africain. » (id.)

Dès ce propos liminaire de son chapitre, M. Eboussi situe son propos à l’opposé de la vocation que lui attribue M. Mbélé. Rappelons que pour ce dernier, la philosophie de M. Mbélé devrait servir de base à l’idéologie néolibérale, c’est-à-dire à l’abandon aux forces extérieures en inhibant en l’Africain toute capacité de se défendre et de résister à l’ordre mondial. Pourtant M. Eboussi insiste sur l’idée selon laquelle il faut « émanciper » l’homme africain. Ainsi, la philosophie de M. Eboussi d’une philosophie de la « résignation » passe à une philosophie de l’ « émancipation ». Mais de quoi faut-il s’émanciper au juste ?

Le livre de M. Mbélé semble dire que M. Eboussi exclut la domination extérieure de son propos, mais il semblerait plutôt que M. Eboussi, comme M. Towa, ne négligerait pas le potentiel dogmatisant de nos propres cultures. C’est ainsi qu’il met en garde : « La servitude initiale doit être reconnue ; elle ne doit pas être attribuée uniquement à des forces extérieures (…) » (id., p. 154).

Faisant siennes ses orientations de la pensée de M. Eboussi, M. Emboussi montre ainsi que M. Eboussi est contre la « pétition de la tradition », pétition qui empêche que l’individu ne prenne de la distance par rapport à « tribu », le forçant à rester ce que M. Njoh-Mouelle appelle, un « homme du milieu ». Une pareille « identité » est obtenue a posteriori et « imposée par la violence ou l’arbitraire de l’ « histoire », ou, si l’on préfère, par une force et une contraire extérieures. » (id., p. 145). Cet «être-ensemble » se transforme en « destin ». Mais, précise M. Eboussi, « Cette situation appelle son dépassement [dans] la destinée. » (id., p. 146). Cette destinée est capitale, car elle marque le passage à un « être-autre » ainsi que l’explique M. Eboussi : « [La destinée] C’est la pleine possession de soi dans son être-autre. » (id.). Et il précise immédiatement : « C’est une telle activité qui est ici exigée, par opposition à l’antique passivité. Elle est un devoir-être. » (id.) Ce devoir-être appelle un « agir-ensemble ».

A partir de ce point, M. Eboussi peut argumenter que l’objectif de M. Eboussi n’est pas d’inviter à un retour serré à soi qui serait une sorte d’ « identité » qu’il faudrait reproduire, mais plutôt d’inviter à une recherche de notre être-dans-le-monde à travers un agir-ensemble qui nous libère à la fois de la pétition de la tradition et de l’asservissement extérieur. Définitivement, ce que cherche M. Eboussi, conclut M. Emboussi, ce n’est pas la dilution de l’Afrique dans le modèle occidental qui apparaitrait alors comme « universalité », mais c’est l’affirmation de la liberté qui prend sous sa plume le trait du « présent ». Le présent, soutient M. Emboussi, est chez M. Eboussi, le moment de la prise en compte de la nécessité de l’agir-ensemble, nécessité qui libère de la tyrannie du passé et appelle le futur. C’est de cette manière que chez M. Eboussi la tradition n’est pas plus derrière que devant nous, car elle est « un être-ensemble et un avoir-en-commun qui appellent à une destinée commune et par un agir-ensemble. » (id., p. 145). Plus qu’une pétition, la tradition apparait en définitive comme une « utopie critique » douée de « possibilités créatrices ou recréatrices. » (id., p. 152).

Le débat qui s’est suivi à amener M. Mbélé à relativiser ses positions en montrant que l’analyse de M. Emboussi était juste, mais que la pensée de M. Eboussi portait implicitement les germes du postcolonialisme et qu’il n’est pas impossible que des auteurs comme MM. Bidima et Mbembé s’y soient abondamment abreuvés.

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