Sur une certaine idée africaine de modernité

Cet article m’est dicté par un emploi que je juge assez préoccupant du terme « modernité » et de ses dérivés autour de moi. Je ne sais pas si tous les Africains souscrivent à l’analyse qui va suivre, mais je prends le risque de cette généralisation, car je pense que les Africains sont, pour la plupart dans la configuration que je vais décrire. Ce titre signifie donc, non que tous les Africains conçoivent la modernité telle qu’elle sera exposée ici, mais plutôt que les Africains, dans leur large majorité, semblent souscrire à cette vision de la modernité. Je suis moi-même la preuve vivante que tous les Africains ne sont pas unanimes – pour répondre d’avance à M. Hountondji et à ses continuateurs – sur la question. Cette précaution vaut la peine d’être prise pour qu’on ne comprenne pas mon propos autrement que comme j’aimerais qu’il le soit.

Qu’est ce que la modernité ? M. Njoh-Mouelle nous met sur la voie en écrivant que « Rigoureusement, moderne se dit de ce qui appartient au temps présent ou à une époque relativement récente. C’est ce qui est actuel et contemporain par opposition à ce qui est ancien et peut-être dépassé ou démodé. »[1] La modernité se dit donc en premier par rapport au temps : le moderne est ce qui est actuel. En ceci que le moderne est ce qui est actuel, M. Njoh-Mouelle continue en disant que le moderne est différent du traditionnel. Le traditionnel, dans cette optique, c’est le passé. C’est dire qu’on ne peut séparer l’idée de modernité de l’autre idée de tradition, car toutes deux semblent être les pôles d’une même sphère. Je ne veux entrer maintenant dans la discussion de cette vision de la tradition, mais plutôt justement m’appuyer sur cette distinction faite par un éminent philosophe pour juger de la manière dont le terme moderne est très souvent compris en Afrique. J’aimerai pour cela prendre deux exemples qui sont tous deux du domaine de l’art : celui de la danse et celui de la cuisine.

Je ne sais plus dans quel contexte j’ai entendu cette distinction, mais il semble bien que je l’ai déjà entendue être faîte plusieurs fois. En parlant des danses, quelqu’un les distinguait en « danses traditionnelles » d’une part, et en « danses modernes » de l’autre. Dans la catégorie des « danses traditionnelles », on incluait les danses africaines et dans la catégorie des danses modernes il y avait les danses occidentales. Un autre jour, sur « Equinoxe Télévision » je crois, dans une émission consacrée à la danse à laquelle a d’ailleurs participé « Les Gazelles », un danseur faisait l’étalage de ses talents en « danse contemporaine », et naturellement, je ne comprenais rien à ce qu’il dansait. Toutes ces distinctions m’ont amené à me poser une question : pourquoi dans les classifications, les danses africaines sont toujours confinées dans le registre du traditionnel, alors que les danses occidentales sont toujours classées dans le registre des danses modernes ? Si, à en croire M. Njoh-Mouelle, l’idée de modernité révèle quelque chose comme l’idée d’ « amélioration » sur l’ancien et le traditionnel dans son acception technique, ne doit-on pas y voire une sorte de dénigrement ? Mais prenons le deuxième exemple avant d’examiner ces questions.

Le deuxième exemple est celui de la cuisine. Sur une chaine « moderne » – Je m’excuse de ne plus savoir laquelle – un documentaire sur la cuisine thaïlandaise était diffusé. La commentatrice du documentaire était excellente et elle présentait très bien la cuisine du pays : des pays « traditionnels », à ceux qu’elle disait être plus « modernes ». Ici, les plats qu’elle rangeait dans la catégorie des plats traditionnels n’utilisaient pas d’ingrédients occidentaux, mais exclusivement ceux du pays. Par contre, les plats « modernes » utilisaient des ingrédients occidentaux. Lorsque la commentatrice a terminé le documentaire en disant que la cuisine thaïlandaise se « modernisait », je n’ai pas pu échapper à l’envie de faire l’association entre les ingrédients des plats et les qualificatifs utilisés. Et je me suis posé cette question : si un plat traditionnel thaïlandais est un plat dont les ingrédients sont locaux et qu’un plan thaïlandais moderne est un plat dont les ingrédients sont occidentaux, ne peut-il pas y avoir de plats thaïlandais moderne dont les ingrédients ne sont pas occidentaux ? A ce niveau, l’association de départ est devenue : traditionnel = non-occidental et moderne = occidental ; d’où deux nouvelles interrogations : la modernité est elle consubstantielle à l’ « occidentalité » ? Sommes-nous condamnés, dans notre modernisation, à nous occidentaliser ?

A partir d’ici mon questionnement était inévitable et je cherchais désespérément des réponses à mes questions. Mais au lieu de répondre à toutes les questions posées plus haut puisqu’il était à mes yeux évidents que les associations traditionnel/non-occidental et moderne/occidental, bien qu’étant consommées par la majeure partie d’entre nous, sont purement fantaisistes et idéologiques, je me suis demandé s’il était possible qu’il existe une tradition occidentale. Je me suis en effet rendu compte que, dans l’acception que nous avons du mot « tradition », il semblerait bien que nous, Africains, ne le concevions, dans notre large majorité qu’en tant que « tradition africaine », puisqu’il y a, comme nous l’allons vu avec M. Njoh-Mouelle, le présupposé de l’infériorité adaptative de la tradition au monde. Puisque nous sommes les vaincus de la guerre qui nous a opposé à l’envahisseur occidental, c’est sûrement que ce qui est traditionnel doit être ce qui a perdu la guerre.

Mais qu’est-ce que la tradition ? Un autre philosophe non moins éminent que celui convoqué plus haut devrait nous permettre ici d’y voir un peu plus clair : il s’agit de M. Eboussi Boulaga. Selon ce philosophe, la tradition est « un être-ensemble et un avoir-en-commun qui appellent à une destinée commune et par un agir-ensemble. »[2] Si on part du fait que l’Occidentalité est un « être-ensemble » et un « avoir-ensemble » ; et que ces deux ont effectivement appelé à un « agir-ensemble » qui se déploie depuis la Grèce Antique jusqu’à nous aujourd’hui, la question de l’existence d’une tradition occidentale est-elle encore difficile à résoudre ? Il semblerait, au vu de cette nouvelle précision de M. Eboussi, que tout ce que l’Occident déploie est le fruit de sa tradition et non le fruit de la modernité. Cette façon de voir la tradition nous permet de terminer avec un dernier exemple : celui de la médecine.

En effet, au sujet de la médecine, je me suis toujours posé quelques questions : Pourquoi la médecine africaine est traditionnelle et celle occidentale est moderne ? Pourquoi aussi la médecine chinoise est dite traditionnelle alors que celle occidentale est dite moderne ? Hippocrate est-il plus moderne que le guérisseur d’un village en Afrique ou en Chine ? A l’évidence, s’il faut s’en ternir à la contemporanéité – premier critère de la modernité –, c’est Hippocrate le traditionnel. De même, même en rapport avec l’efficacité prônée par M. Njoh-Mouelle, il n’est pas plus prouvé que les décoctions chimiques que les adeptes d’Hippocrate nous proposent sont meilleures que les potions auxquelles ont été habitués nos prédécesseurs.

Ce que nous montrent tous ces exemples, c’est qu’il n’est pas question, ici, d’une bataille entre le traditionnel et le moderne, mais d’une bataille entre deux traditions : d’un côté, la tradition occidentale, et de l’autre, la tradition africaine – et de manière large, la tradition non-occidentale –. A qui le tort de cette situation ? Il ne faut pas blâmer à mon avis les Occidentaux dont la marque de fabrique légendaire est le dénigrement des traditions extérieures à la sienne et la volonté de domination évidente exprimée depuis les premières heures de son éclosion. Ceux qui sont à blâmer, c’est nous, nous qui, sachant les ambitions dominatrices, ethnocentristes, méprisantes de l’Occident, nous laissons embobiner dans ce genre de distinctions idéologiques qui pérennisent la colonisation. Il n’y a pas de musique traditionnelle et de musique moderne en tant que la musique traditionnelle est celle de nos villages et la musique moderne celle de Mozart ! Il n’y a pas de cuisine traditionnelle et de cuisine moderne en tant que celle traditionnelle n’utilise pas d’ingrédients occidentaux et celle moderne utilise les canons culinaires occidentaux ! Il n’y a qu’une bataille pour la suprématie des traditions, et nous devons nous battre pour qu’au moins la nôtre ne meure pas. La tradition occidentale fait tout pour nous tenir en otage, pour nous empêcher d’être ce que nous voulons être, en se présentant à nous comme étant la modernité vers laquelle nous, traditionnel, devons « progresser ».

Voilà maintenant la justification à la généralisation que je faisais dans mon titre : la colonisation. C’est à travers cette horreur de l’histoire que la tradition occidentale s’est présentée à nous comme la modernité avec ses slogans propagandistes tels que « la mission civilisatrice », « la bonne nouvelle ». Nous portons encore les traces de cette brutale rencontre avec la tradition de l’autre. Mais sommes-nous condamnés à rester ce que l’autre à fait de nous ? N’avons donc nous pas des moyens internes pour sortir de cet état de misère dans lequel nous sommes plongé, misère qui nous empêche de voir la barbarie cachée derrière les termes usuels que nous utilisons sans même y réfléchir ? Cet article veut tenter de dire que l’histoire n’est pas encore écrite et que nous pouvons, mieux, nous DEVONS résister ! Cela commence par mettre la tradition de l’autre à la place qui est la sienne en cessant de la concevoir en tant que la modernité à suivre.

[1] Njoh-Mouelle E., De la médiocrité à l’excellence, 3è éd., Yaoundé, CLE, 1998, p. 58.

[2] Eboussi Boulaga F., La crise du Muntu, Paris, Présence Africaine, 1977, p. 145.

 

 

 

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