La langue en question

 

Il y a deux ou trois jours – je ne sais plus très bien –, un ami de ma mère, me critiquant sur le fait que je parlais bien mieux la langue de cette dernière que celle de mon père, m’a lancé qu’il était important que les enfants issus d’un « mariage mixte » parlent à la fois la langue de leur père et celle de leur mère sous peine d’être « déracinés » culturellement. Ce n’est pas la première fois qu’on me fait cette remarque. L’autre jour encore, une de mes amies avec lesquelles nous avons étudié la philosophie à l’Université de Douala me demandait si j’étais un Africain. Se basant sur le fait que je méprise les langues dites « traditionnelles » et que je parle plus les langues occidentales que celles locales, elle concluait que je ne peux pas valablement défendre notre continent de l’occidentalisation dans laquelle il est enchaîné. Comment répondre à ce reproche ?

Je pars d’un postulat simple et peut être naïf : l’Afrique n’est pas plus derrière nous que devant nous et rien ne nous enchaîne à ce que nous avons été. Peut-être même qu’il faudrait aller plus loin et poser avec M. Towa que c’est dans ce que nous avons été (pris en tant que « passé présent » chez M. Eboussi) qu’il faut trouver la source de notre échec face à l’Occident. Mais c’est surtout dans l’idée de tradition que je trouve mon argument principal face au mépris que j’adresse aux langues « traditionnelles » et que je les accuse de freiner plutôt que d’impulser le développement. En effet, la langue répond à un besoin de communication, besoin qui est lui-même dicté par la situation dans laquelle le peuple qui exprime ce besoin se situe. Par rapport à leurs besoins, nos ancêtres ont construit un système de tradition – qui inclut la langue – et nous l’ont transmis. Mais nous, aujourd’hui, avons-nous les mêmes besoins que nos ancêtres ? Les outils qu’ils ont élaborés – dont la langue –sont-ils nécessairement adaptés à notre situation actuelle ?

Quiconque répond à ces questions par l’affirmation ferait sans l’ombre d’un doute, acte de mauvaise foi. Mais quiconque répond de la manière contraire ferait acte, aussi, de mauvaise foi. La réalité doit être dans la mesure. Elle s’exprime en ces termes : les outils de nos ancêtres ne sont pas nécessairement adaptés à notre situation actuelle. Prenons par exemple la langue. Dans nos langues, il n’existe pas de termes pour qualifier la fission nucléaire, l’internet, l’ordinateur, etc. Ces réalités qui existent et qui font partie de notre situation. Dans la création de leurs outils, nos ancêtres n’avaient pas accès à ces réalités et leur langage nous obligerait, nous-aussi, à fonctionner comme si ces réalités n’existaient pas. Cela est-il possible ? La réponse la plus sensée doit être négative. De même, il existe plusieurs situations qui prouvent à suffisance que la langue de nos ancêtres est « située » et tant que telle, est frappée du sceau de l’histoire, sceau qui lui impose soit de disparaitre, soit de s’enrichir. Or, cette même langue (il faudrait le dire au pluriel pour bien dire) refuse la deuxième option pour sombrer dans ce que M. Eboussi nomme la tradition « ontologisée ». Il ne lui reste qu’une option : disparaitre. En réalité, bien que refusant de l’intérieur, d’être modifiées, les langues « traditionnelles » ont déjà subi la dictature de la situation. Le verdict leur est imposé de l’extérieur et le travail de destruction est entamé. Seuls quelques Cerbères de la tradition ontologisée continuent de nier la réalité de sa disparition. Est-ce que nous serions alors différents de nos ancêtres lorsque notre travail serait de les effacer ? Ne ressemblons nous pas plus à nos ancêtres lorsque nous devenons comme eux plutôt que lorsque nous nous abandonnons, paresseusement et honteusement à ce qu’ils ont produit ?

M. Towa nous montre sûrement une voie intéressante : ressembler à nos ancêtres ce n’est pas « déterrer » et ruminer ce qu’ils ont fait, mais c’est faire comme eux, c’est-à-dire créer des réponses adéquates à notre situation. En d’autres termes, c’est dans la liberté et son expression que nous ressemblons le plus à nos ancêtres et non dans la soumission aveugle à ce qu’ils ont fait. C’est en nous comportant comme eux, cherchant dans réponses dans nous-mêmes à nos problèmes, que nous leur ferons honneur. M. Towa peut donc soutenir avec raison que c’est dans notre capacité de créer, d’innover, bref, dans notre capacité d’être des hommes que nous serons semblables à nos ancêtres. (Essai, p. 48). C’est à ce même travail qu’invite M. Eboussi lorsqu’il demande de s’appuyer plutôt sur le « passé passé » que sur le « passé présent » pour rebondir dans notre monde et ouvrir ainsi la voie à une véritable « destinée » guidée par un « agir-ensemble » vers rien d’autre que la liberté.

Etre Africain ce n’est donc pas faire allégeance à la langue de nos ancêtres, c’est au contraire, ressembler à ce que serait – et a été – l’Africain et les Africains par excellence : des créateurs de tradition. C’est dans la création de notre propre tradition que nous serons Africains et pas dans le ruminement de celle des Anciens, parce que par là, nous retrouverons l’essence de ce qu’ils furent, ce que nous avons à être.

J’écarte donc de mon champ à la fois la soumission au passé et la soumission à l’Occident. Je ne pense pas, n’en déplaise à Senghor et à sa suite que notre avenir réside dans une langue « universelle » qui est une langue étrangère, occidentale, une langue de domination, crée par des dominateurs dans le but avoué de dominer. J’ai dit que la « tradition » ne peut résister à la Nouveauté, à l’assaut de la liberté. Un pays comme le Nigéria, en cette matière est déjà bien avancé.

Peut-être que ceci explique pourquoi je rechigne assez à donner de mon temps pour apprendre les langues de mes ancêtres dans le but de m’en servir comme moyen de communication. Je m’en sers davantage pour comprendre les problèmes qui étaient les leurs, et les moyens par lesquels ils ont réussi – ou pas – à les résoudre. Peut-être qu’en sachant cela, nous pourrons mieux nous rapprocher d’eux. Etudier le passé ne doit pas nous en rendre prisonnier ; tout comme il faut absolument que nous l’étudiions et que nous en soyons imprégnés.

 

 

 

Publicités

0 Responses to “La langue en question”



  1. Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




Calendrier

août 2012
L M M J V S D
« Juil   Sep »
 12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
2728293031  

Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez 107 autres abonnés


%d blogueurs aiment cette page :