Archive pour septembre 2012

Une politique du sexe ?

 

Comme depuis plusieurs mois déjà, et avec le même plaisir qu’éprouvent les dogmatiques pour leurs affaires, j’ai rempli mon désormais exercice dominical : regarder « RectoVerso » sur Vox Africa dès 19h et demie. Et dimanche dernier, comme tous les dimanches d’ailleurs, était un dimanche intéressant. En effet, Mme Marie-Louise Eteki-Otabela a eu à exposer ses vues au sujet de la place qu’occupe la femme en politique au Cameroun. Face à elle, il y a eu Mme Alice Sadjo et M. Guy Parfait Songue.

Une première « contradictrice » (?)

Il était très intéressant d’écouter Mme Eteki-Otabela critiquer le « musellement » des femmes en politique en présentant les différents blocus qui empêchaient les femmes de « prendre le pouvoir ». Mme Eteki-Otabela faisait ainsi remarquer, en prenant appui sur la désormais « Opération Epervier », que « Les femmes ne sont pas dans des positions qui leur permette d’avoir de l’argent ». En effet, soulignait-elle, dans les personnes brandies comme « voyous » de la République, il n’y avait pas de femme. Ce constat nous a intéressé à deux niveaux en rapport avec l’argument mobilisé par Mme Eteki-Otabela et le rapport avec la suite de son discours.

S’il faut s’en tenir strictement à l’argument de Mme Eteki-Otabela au sujet de l’absence de femmes dans les filets de l’ « Epervier », alors le présupposé de ce même argument est que, dans les mêmes situations, les femmes auraient fait pareil. Ce présupposé est préjudiciable au discours de Mme Eteki-Otabela parce que cette dernière soutient que les femmes sont plus « morales » que les hommes et qu’elles ont un meilleurs sens de la « gestion ». Or, si les femmes ne sont pas dans les mailles du filet de l’ « Epervier » parce qu’elles sont « éloignées » de la « mangeoire » et non parce qu’elles sont d’une moralité plus élevée, c’est que l’argument invoqué en second lieu – celui conférant une certaine « supériorité morale » à la femme par rapport à l’homme – est contradictoire avec le premier. Consentons malgré tout au fait que cette contradiction est mineure et que l’argument principal du discours de Mme Eteki-Otabela est le second de ceux exposé plus haut. Nous nous confortons dans cette thèse d’autant plus que cet argument était contenu en filigrane dans tout son discours.

Les femmes et le pouvoir

Le premier point sur lequel a porté la discussion avec Mme Alice Sadjo concernait le rapport des femmes au pouvoir. Tandis que Mme Eteki-Otabela soutenait que « Les hommes ont confisqué le pouvoir », Mme Sadjo, elle, soutenait – dans une veine ouverte par Mme Axelle Kabou – que « Les femmes ont refusé le pouvoir ». Comment argumentait Mme Eteki-Otabela ?

Mme Eteki-Otabela se basait en premier sur les « clichés » qui sont accolés quotidiennement aux femmes et sur la « misogynie politique » qui écarte de plus en plus les femmes du pouvoir ou, qui, faisant semblant de les intégrer, prend quand même soin d’éviter de leur donner un pouvoir véritable. On se contente alors de donner des places « symboliques » aux femmes. Il n’y qu’à voir, soutenait-elle, la position des femmes à l’Assemblée Nationale, position qui ne leur permet même pas de peser « en tant que femmes » sur une quelconque décision engageant la nation. Contre cette vision des choses, Mme Sadjo soutenait que si les femmes n’ont pas le pouvoir, c’est en réalité de leur faute. L’argument principal de cette dernière était d’ordre démo(cratique/graphique). Elle soutenait en effet que les femmes, représentant la majorité de la population, pouvaient, par le jeu démocratique et la tyrannie du nombre qu’il impose, peser de tout leur poids sur les affaires du pays. En réalité, soutenait Mme Sadjo, c’est justement dans la démocratie que les femmes devraient exercer leur droit et accéder au pouvoir puisque c’est cette forme de gouvernement qui leur permet, par la loi du nombre, de se frayer un chemin en politique. A coté de cela, Mme Sadjo ajoutait que ce qui manque réellement aux femmes du Cameroun c’est une « conscience politique propre ». C’est ainsi qu’elle déplorait que dans la vie ou en politique, les femmes, à défaut d’élaborer leur propre voie, se contentent de « mimer » les hommes.

Mme Eteki-Otabela n’a pas réagi à cette critique, mais elle l’aurait pu. Elle aurait pu en effet montrer que dans l’histoire, et même dans des régimes démocratiques, le dernier mot n’est pas au peuple, à la masse, au grand nombre, mais toujours à une poignée d’ « illuminés ». Le contraste saisissant est donc celui où s’est la minorité qui domine. Un très bel exemple aurait été donné avec l’Afrique du Sud et le système d’apartheid, ou, plus loin de nous, avec la Grèce antique et ce qu’ils appelaient alors « démocratie ».  Cette démonstration aurait pu entrer en droite ligne avec ses affirmations de la partie « Recto ». Dans cette partie, comme nous l’avons souligné, Mme Eteki-Otabela invoquait le fait que les femmes sont à l’ombre du pouvoir, notamment du « pouvoir économique ». C’est ainsi qu’elle disait que « Les femmes ne sont pas dans des positions qui leur permettent d’avoir de l’argent ». En réalité, même si la question monétaire est réelle, il faut trouver autre chose que l’argent et élargir l’exclusion des femmes aux moyens de production. Ce qui manque aux femmes ce n’est pas l’argent en tant que tel, mais c’est l’accès aux moyens de production et leur possession. Ce sont en effet les moyens de production qui garantissent la possession du pouvoir de sorte qu’il est assez réaliste de dire que ce sont ceux qui possèdent les moyens de production qui gouvernent, donc qui ont le pouvoir ; et non, ceux qui sont démographiquement majoritaires.

A partir d’une pareille argumentation, Mme Eteki-Otabela aurait pu conserver le fil conducteur de son argumentaire et répondre à cette critique de Mme Sadjo. Nous pensons qu’elle ne l’a pas fait, non parce qu’elle ne l’avait pas à l’esprit, mais parce qu’entre Mme Sadjo et elle il y avait plus de points de convergence que de points de divergence, et il n’était pas nécessaire, dans cette situation, de creuser le différend. Mme Sadjo, en ouverture de son propos, n’a d’ailleurs pas dit autre chose.

Bien que soutenant une thèse à peu près similaire à Mme Sadjo, M. Songue avait pourtant une approche différente du problème. Le reproche de M. Songue était moins appuyé que celui de Mme Sadjo et au lieu de nier la conscience politique des femmes, il regrettait la faiblesse de leur conscience d’influer sur le pouvoir. Selon lui en effet, les femmes ne sont pas à l’abri du pouvoir et les femmes n’ont pas refusé le pouvoir. Au contraire ! « Les femmes ont un réel pouvoir » qui se situe dans le « sexe, avec tout ce que cela comporte ». Nous n’avons pas bien compris l’insistance de M. Songue sur ce « avec tout ce que cela comporte », mais peut-être qu’il faisait allusion au fait que dans le ménage, la femme a un moyen de pression sur son compagnon, et ce moyen de pression peut influencer grandement le cours de la gestion. Dans cette optique, les données sont inversées : c’est le pouvoir de l’homme qui est symbolique et celui de la femme réel. On serait dans une situation pareille à celle des lions où le chef de la troupe « règne » à la manière d’un roi sans vraiment avoir le pouvoir, car le pouvoir est entre les pattes des femelles de la troupe. Chez les humains, selon ce que nous avons compris de l’intervention de M. Songue, le pouvoir ne serait pas entre les pattes, mais entre les cuisses de la femme. Embrayant sur cette voie, M. Songue soutenait alors que ce qui manque aux femmes c’est la « conscience d’avoir le pouvoir », c’est-à-dire que leur tort réside dans la mentalité qu’elles affichent dans le ménage (car M. Songue nous a semblé davantage insisté sur les femmes dans le ménage plutôt que sur les femmes en politique). Ce pouvoir, en plus de l’exercer sur leurs compagnons – donc sur les hommes en général – les femmes l’exercent aussi sur les enfants, car ce sont elles, et non leurs compagnons, qui éduquent leur progéniture. Les femmes sont ainsi, aux yeux de M. Songue, « incontournables » dans l’activité d’un ménage et plus généralement d’un pays, puisqu’en influençant positivement – ou même négativement – ses enfants – c’est-à-dire les dirigeants de demain – elle peut influencer grandement le cours de l’histoire. Que faut-il donc faire pour remédier à cette situation ? Il ne faut pas blâmer les hommes de « confisquer » le pouvoir, tout comme il ne faut pas blâmer les femmes de le « refuser ». Au contraire, selon M. Songue, il faut insister sur la formation du leadership féminin, formation qui contribuera à inciter les femmes à « croire » en elles-mêmes, en leur potentiel, en leur pouvoir dans le versant de leur relation à elle-même, et qui contribuera, dans le versant de leur relation à autrui, à inciter les femmes à utiliser le pouvoir qui est le leur sans avoir à en rougir. Mais nous avons été quand même déçu – il faut le dire – du fait que l’échange entre M. Songue et Mme Eteki-Otabela ait été largement raccourci, car Mme Eteki-Otabela avait commencé une  contre-attaque qui nous aurait été sûrement utile pour connaitre sa position au sujet de ce pouvoir « sexuel » et de ses ramifications sur les enfants et la société.

Quoiqu’il en soit, nous pensons quand même que les visions de l’homme et de la femme que propose M. Songue sont un peu caricaturales. Penser en effet que l’homme est une sorte d’ « esclave du vagin » et que la femme est une tortionnaire du même ordre, nous parait assez réducteur, en même temps qu’il semble que ce « raccourci » est un résumer bien trop grossier des relations de couple. Même si l’homme éprouve plus souvent que la femme le désir sexuel, il n’est pas charitable de représenter tous les hommes comme étant des obsédés. De plus, la relation sexuelle nous parait une plate-forme d’échange où l’homme donne de sa personne au même titre que la femme. Il n’y a donc pas ici une unipolarisation de l’acte sexuel : personne ne fait l’amour à l’autre dans ce sens où il y a un qui donne et l’autre qui reçoit. Au contraire, c’est l’amour même qui se fait par un échange mutuel : nous faisons donc l’amour. Penser donc, dans la même optique, que les femmes seraient des tortionnaires qui tiendraient leurs compagnons par une laisse accrochée à leur vagin nous semble aussi assez peu agréable et assez peu représentatif de la relation vraie qu’un couple peut avoir.

Supposons par impossible qu’un tel pouvoir du sexe existe. Est-il génétiquement rattaché à la femme ? Nous voulons demander précisément si ce pouvoir est exclusivement féminin ? M. Songue avait-il à l’idée les couples homosexuels ? Si dans ces derniers, une pareille « pression » peut aussi s’exercer, c’est sûrement que les femmes ne sont pas les seules à disposer de ce moyen de coercition. Donc, il faut généraliser le pouvoir du sexe aux relations humaines et non le réduire à la seule sphère féminine, si et seulement si, nous le disons encore, par impossible, il existât, même si, une fois de plus, une pareille analyse des relations de couple soit assez peu satisfaisante.

Le pauvre chromosome « y »

De bout en bout de son discours, Mme Eteki-Otabela a maintenu une opposition nette entre l’optique politique des hommes et l’optique politique des femmes. Nous avons déjà vu que pour Mme Sadjo, l’optique politique des femmes était encore à construire. Mme Eteki-Otabela a ainsi déclaré plus d’une fois que « Les femmes ne vont pas en politique pour dominer les autres », insinuant par là que c’était de cette manière que les hommes, eux, voyaient l’activité politique. Bien qu’insistant sur le fait que la « conception politique des femmes » au Cameroun doive être encore construire, Mme Sadjo n’a pas semblé être contre cette vision des choses.

Se basant sur cette distinction « sexuelle » des politiques, Mme Eteki-Otabela pouvait ainsi proposer la vision qui est la sienne pour le Cameroun. C’est ce qu’elle appelle elle-même un « Cameroun féminin-pluriel » avec le féminin renvoyant ici aux valeurs féminines, notamment, le courage, l’amour et la beauté. (On est assez proche de Platon…) Quant au « pluriel » il rend compte du fait que cette vision n’exclue pas les hommes de son champ d’action ; elle implique qu’il faut « prendre en compte l’autre ». Sa théorie se propose donc être « ouverte » en remplacement de celle « fermée » actuellement en vigueur. Mais la première question qui nous a traversé l’esprit à l’exposé de cette vision était : en quoi est-ce que la femme est-elle nécessaire à ce projet ? En réalité, même un homme pourrait mener à bien un pareille politique en prenant soin de bien suivre les idéaux que Mme Eteki-Otabela propose en en intégrant effectivement les femmes dans la gestion des affaires. Pourquoi avoir absolument besoin que ce soit une femme qui mette une pareille politique en œuvre ?

C’est à ce niveau que nous avons eu une idée. Nous avions cru trouver pourquoi Mme Eteki-Otabela insistait sur la « féminité ». La réponse à cette question était en effet contenue depuis les prémisses du discours. Rappelons l’évocation de l’exclusive « masculinité » des victimes du vol de l’Epervier. Or quand on sait que l’Epervier touche des personnes dites « mauvaises gestionnaires », il y a lieu de faire le rapport entre « mauvaise gestion » et « masculinité » ou, pour être plus précis, entre mauvaise gestion et chromosome « y ». Mme Eteki-Otabela vient de nous livrer la clef de tous nos problèmes (et des problèmes du monde en général) : il s’agit de ce chromosome qui porterait l’empreinte de la mauvaise gestion et l’empreinte d’une vision de la politique impropre à faire émerger le Cameroun de l’impasse dans lequel il est plongé. Il faut donc simplement « exclure » les hommes du pouvoir et laisser les femmes mettre en œuvre leur « vision de la politique ». Curieusement, Mme Eteki-Otabela n’a pas précisé si pour l’avènement du Cameroun féminin-pluriel il fallait, une majorité de femme ou une parité au gouvernement. Toutefois, cette façon de réduire la politique au « sexe » nous est restée au travers de la gorge. Comment penser en effet, que c’est en regardant son phallus qu’un homme légifère ? Et qu’une femme fait de même ? D’autre part, Mme Eteki-Otabela croit-elle réellement à la féminité des valeurs féminines qu’elle nous propose ? Les femmes auraient-elles le monopole du courage, de l’amour et de la beauté ? Les hommes sont-ils vraiment à l’abri de ces valeurs du fait qu’ils possèdent en eux un chromosome qui les empêcherait de s’élever jusqu’à elles ?

A l’évidence, et n’en déplaise à Mme Eteki-Otabela, à ces deux dernières questions, il faut répondre par la négative et éconduire l’exclusivité féminine de ces valeurs. Il faudrait peut-être que nous argumentions brièvement.

D’abord les femmes n’ont pas le monopole du courage. Mme Eteki-Otabela insistait précisément sur le courage de donner la vie. Nous croyons qu’il faut un courage double : courage de la mère et courage du père pour donner la vie, encore que le courage dont il est question ici ne soit nécessaire qu’en face du rejet de l’autre, notamment dans des cas malheureusement trop présents chez-nous, du rejet de la famille et du rejet du père. Nous en convenons : dans ces situations, il faut du courage, et certaines femmes en ont. Mais il faut aussi du courage dans le sens inverse : et certains hommes en ont. Il faut du courage pour supporter la pression familiale et sociale qui vous impose d’avoir des enfants alors que votre femme est stérile ; il faut du courage pour accepter un enfant naturel ; et mieux, il faut du courage pour décider d’avoir un enfant. Car Mme Eteki-Otabela semble avoir réduit de façon peu compréhensible, la parentalité à la maternité. Nous en convenons : femme et homme ne sont pas parents de la même manière ; mais qui formule une demande d’uniformité en cette matière ? L’uniformité n’est-elle pas d’ailleurs celle que notre société, dans un barbarisme éloquent, se plait de rejeter au rang de « pratiques démoniaques » ? S’il faut du courage pour donner la vie, il faut encore plus de courage pour la protéger, et Mme Sadjo était d’un avis selon lequel il ne fallait pas encourager les femmes à aller vers des métiers qui ne lui conviennent pas, c’est-à-dire qui ne mettent pas en avant la féminité. Nous supposons qu’on peut ranger l’armée et ses métiers qui y sont rattachés comme étant des métiers dont la pratique ne doit pas être encouragée chez les femmes. Est-ce encore là du courage ? N’est-ce pas plutôt un aveu de faiblesse quel que soit le mot sous lequel on tente de le déguiser ?

Ensuite, il n’est pas sûr que les femmes aient le monopole de l’amour. Mme Eteki-Otabela, ici aussi, insistait sur l’amour du prochain en mettant un point d’honneur à l’amour d’une mère pour son fils. Nous sommes d’accord avec Mme Eteki-Otabela sur le fait qu’un tel amour doit être encouragé, mais il ne faut pas perdre de vue qu’un pareil amour peut rapidement dégénérer en autre chose qui n’est plus de l’amour. Comment cela ? Supposons l’amour d’une mère pour son fils. Supposons une situation de famine. Et supposons enfin un enfant autre que celui de la mère. Dans notre supposition, il ne reste qu’une boule de couscous à la mère pour nourrir son enfant qui n’a pas mangé depuis deux jours. Elle-même qui n’a pas mangé depuis trois jours, préfère donner toute la boule de couscous à son fils (par amour…). Mais voilà que l’enfant étranger arrive en tremblant, il a de la peine à marcher, il n’a plus que la chair sur les os, et il pleure les seuls sels minéraux qu’il lui reste. Il a tellement faim qu’il boit ses larmes pour éviter de gaspiller. Il trouve le moyen de frapper la porte de la mère et il tombe de faim. S’il faut suivre le raisonnement de Mme Eteki-Otabela, l’amour qui lie la mère à son enfant commandera à la mère de laisser l’enfant de l’autre mourir pour donner la boule de couscous au sien afin que lui, ne meure pas. Quelle mère en effet, dans cette situation, préfèrera donner la boule de couscous à l’enfant de l’autre plutôt qu’au sien ? Toute personne qui répond avec un peu de sincérité sera obligé de remarquer que la mère préfèrera son enfant. Ce n’est que son enfant sauvé qu’elle tentera – peut-être, si elle en a encore la force  – d’aider l’enfant d’autrui. Mais l’enfant d’autrui est-il « tombé du ciel » ? N’est-il pas l’enfant d’une autre mère ? Si cette mère connait en réalité l’amour d’une mère pour son fils, ne doit-elle pas regarder celui qui meurt à sa porte comme étant le sien dans une « solidarité maternelle » ? La limite de l’amour que nous propose Mme Eteki-Otabela est dévoilée : c’est un amour ombilical qui ne voit pas plus loin que la douleur de l’enfantement. L’amour, vrai, lui, doit se baser sur le sentiment d’appartenir au même ventre, la terre ; à la même mère, la condition  humaine. Cet amour ne peut pas s’élever aussi haut parce qu’il vise trop pas. Mais ne tranchons pas de façon trop nette, trop dure, trop naïve, car il n’est pas impossible que certaines femmes puissent s’élever à ce type d’amour. Mais si elles s’y élèvent, c’est que l’amour que prône Mme Eteki-Otabela est lui-même à dépasser.

Enfin, il n’est pas exact que les femmes aient le monopole de la beauté. Ici, malheureusement, Mme Eteki-Otabela n’a pas eu le loisir de développer. Contentons-nous donc de dire, sous peine d’analyser des idées qui ne sont pas les siennes, que quelle que soit l’optique de Mme Eteki-Otabela, au sujet de la beauté, la tyrannie de la féminité n’est pas une réalité. Que nous soyons en face de ce que les anciens grecs appelaient « la beauté de l’âme », la vertu ; ou que nous soyons en face de la beauté qui se voit belle, qui s’éprouve telle : « la beauté du corps ».

Où se situe en définitive la féminité proclamée des valeurs avancées par Mme Eteki-Otabela ? Nous devons nous rendre à l’évidence : ces valeurs n’ont rien d’exclusivement féminin ; et si par malheur elles tentaient de s’y réduire, elles se priveraient elles-mêmes de toute portée générale. En réalité, ces valeurs loin d’être des valeurs féminines, sont de simples valeurs humaines, car c’est de l’humain qu’il s’agit. Et sortir notre pays du ghetto dans lequel il est (maintenu) ne signifie pas autre que porter à sa tête des valeurs qui mettent l’humain au centre du processus : c’est bien cela que signifie le développement dans son sens fort. Nous pouvons donc conclure que la méchanceté, la lâcheté, la haine et la laideur ne sont inscrites dans le patrimoine génétique masculin et qu’une pareille vision semble faire fi d’une bonne partie de la réalité telle qu’elle se présente à nous.

En finir … avec le féminisme ?

Tentons de conclure ; tentons donc la bêtise, car ce sujet ne pourrait pas aussi vite être « conclu ». Expliquons quand même pour ce faire, le pourquoi du titre que nous avons adopté pour notre article : « une politique du sexe ? » Ce titre nous a été dicté par deux raisons. Primo, il y a l’emploi fréquent de l’expression « en tant que femme » par Mme Eteki-Otabela, et deuxio, il y a le fait que Mmes Eteki-Otabela et Sadjo et réclament du féminisme. Nous avons trouvé certains problèmes à la première des expressions notamment lorsque le rapprochement a été fait avec les députés où Mme Eteki-Otabela regrettaient qu’elles ne puissent pas, par leur nombre, prendre de décision « en tant que femmes ». Est-ce qu’il faut polariser l’attention sur le genre, ou disons-le comme dans notre titre, sur le sexe des individus ? Les femmes en politique, doivent-elles se voir comme des actrices du changement ou comme des « femmes » d’abord, et le reste ensuite ? Dans la vie de tous les jours, les femmes doivent-elles mettre un accent particulier à se murer dans la féminité ? En République enfin – aussi vrai est-il que c’est là que se situe notre objectif commun – les femmes doivent-elles se voir comme des citoyennes, des femmes-citoyennes ou exclusivement des femmes ? Est-ce que cette exacerbation de la féminité n’est pas de trop ? De trop parce qu’il n’est pas nécessaire de rappeler aux femmes qu’elles sont femmes, sinon le féminisme est sclérosant. Rejeter à la figure de la femme la figure de la femme à chaque instant, c’est empêcher justement le dynamisme qu’on dit promouvoir dans le féminisme. Il faut qu’il y ait deux féminismes et celui que nous proposent Mmes Eteki-Otabela et Sadjo nous semble largement essoufflé. Essoufflé, ce féminisme l’est, à notre avis, parce qu’il concentre les attentions sur une donnée qui, toujours à notre avis, nous paraît mineure, surtout en République ou dans l’optique d’une pareille gestion : le sexe, le genre. Un pareil féminisme doit laisser la place à un autre féminisme avec l’idée d’humain en ligne de mire, idée hautement plus élevée en valeur que l’idée de femme. Un tel féminisme, au lieu d’insister sur des valeurs dites féminines – et donc la féminité est d’ailleurs mise à mal –, insistera au contraire sur la valeur humaine à promouvoir en politique et en société. Mais si ce féminisme met l’accent sur l’humain, n’est-ce pas carrément le féminisme en tant que tel qui est appelé à disparaître ?

Tradition et « modernité » en médecine (II : Le diktat rationnel)

Dans la première partie de cet article nous avons tenté de rendre compte de la philosophie de la dépréciation qui soutenait le discours de M. Ekoe par la distinction assez maladroite qu’il opérait entre « tradition » et « modernité » pour voiler la réalité non d’une pareille opposition, mais d’une opposition plus sérieuse et plus dangereuse : celle de deux traditions, avec d’un côté la « tradition de l’autre », et de l’autre, la nôtre. Cette deuxième partie va essayer de mettre au jour les diverses contradictions contenues dans le discours de M. Ekoe. Nous faisons l’hypothèse que ces contradictions sont générées par la Raison dont M. Ekoe est l’instrument.

La contradiction majeure de laquelle découlent toutes les autres chez M. Ekoe est celle du dialogue. Tout au long des échanges, M. Ekoe a dit vouloir dialoguer avec la médecine « locale » – nous ne pouvons utiliser pour l’instant que ce qualificatif « neutre » qui échappe à la distinction rationnelle opérée, comme nous l’avons vu, par M. Ekoe –. Mais lorsqu’on y regarde de plus près, le dialogue est impossible. Pourquoi ? En effet, il manque certains points nécessaires à la possibilité de ce dernier.

D’abord les termes du dialogue. Il faut dialoguer sur quelle base ? Si l’on en croit M. Ekoe, le dialogue consiste en ceci que les médecins « locaux » se conforment – se « conventionnalisent » pour utiliser le bon mot – à la médecine occidentale sous peine d’être toujours taxés de hors-la-loi. De l’autre côté, la médecine occidentale devra se mettre à l’école de celle locale pour apprendre l’ « accueil » du malade et c’est tout. Dans cette optique, est-ce du dialogue ? Nous pouvons sans grande crainte répondre par la négative. En effet, dans un dialogue, les différentes parties doivent être autonomes – pas autosuffisantes, mais autonomes – ; or, dans l’optique de M. Ekoe, la médecine locale n’est rien sans la médecine occidentale. Dans cette optique, il n’y a même plus besoin de dialogue, car ce que la médecine occidentale doit apprendre chez celle locale, elle peut très bien le faire de façon autonome, alors qu’il est impossible, dans la bouche de M. Ekoe, que l’inverse soit possible. Cela nous emmène au second point rendant impossible le réel dialogue.

Ensuite la balance des échanges. Dans un dialogue, la balance des échanges doit être égalitaire, car si elle est déficitaire, le dialogue ne se passe pas d’égal à égal, mais il s’agit plutôt d’un cours : d’un dialogue d’une certaine nature où l’une des parties domine l’autre, et où elle a donc moins à apprendre que la partie qui lui fait face. C’est cette impression que nous a laissé le mot dialogue chaque fois qu’il a été utilisé par M. Ekoe. Et M. Semengue a bien saisi la chose lorsqu’il a dit que dans le dialogue qu’il préconisait, M. Ekoe, en réalité, demandait aux médecins locaux d’aller chercher une certaine « onction » du côté des « savants » que sont les médecins « conventionnels » et leurs représentants Africains. Même si M. Ekoe s’est défendu en disant qu’il ne s’agissait pas d’une « onction », mais d’une « collaboration », nous voyons bien de quelle collaboration il s’agit. Une, à l’image de celle impérialiste et coloniale, où le plus fort, parce qu’il est plus fort, impose sa loi au plus faible. Tous les traités de « collaboration » entre l’Afrique et l’Occident sont de cette nature : leur balance est gravement déficitaire.

Nous voyons ainsi que les deux points cruciaux pour la possibilité d’un dialogue véritable ont été bafoués par M. Ekoe. Il ne nous reste plus qu’une question : si ce n’est donc pas le dialogue, à quoi est-ce que nous invite M. Ekoe ? A quoi faisons-nous face ? La réponse à cette question avait déjà été esquissée dans notre article « Le mépris, premier et dernier stade de la conscience occidentale d’autrui » cité précédemment. Nous sommes en face d’un diktat, et précisément d’un diktat de la Raison. Tout au long de son intervention, M. Ekoe a bien joué son rôle de prophète en diffusant la « Bonne nouvelle » comme l’ont fait avant lui les premiers « missionnaires » de l’Evangile de la Raison. Dans chacune de ses phrases, on distinguait assez clairement cette injonction de la Raison : « Ainsi parle la Raison : « Tout ce qui n’est pas identique à moi doit périr ! ». C’est pourquoi, par exemple, M. Ekoe, tout à fait rationnellement, insistait sur la nécessité de l’unitéuniformité, c’est-à-dire de la conformité, de l’identité, de l’être. L’être étant Un et l’être étant la Raison, la diversité est le plus grand crime qu’on puisse commettre. Dès la distinction qu’il opérait au début de son propos, M. Ekoe frappait la distance que prenaient les locaux vis-à-vis de l’être comme un crime en rappelant qu’ils n’étaient pas « conventionnels », c’est-à-dire qu’ils n’étaient pas tout court. Pour être, il fallait qu’ils se diluent à la Raison, qu’ils deviennent l’être. M. Ekoe a ainsi beaucoup insisté sur le fait qu’il fallait « Un et Un seul » organe qui légifère l’activité médicale au Cameroun. Et comme par hasard cet organe est bien sûr l’organe rationnel : L’Ordre des médecins. On ne doit pas toucher à cet absolu et tout doit s’y subsumer. L’uniformité est l’une des premières expressions de la Raison, et cette uniformité doit donc en découdre avec l’altérité, avec l’identité négative – conscience rigoureuse de la non-identité –, avec la diversité, avec la différence. Voici ce que dit la Raison, la « Bonne Nouvelle » que M. Ekoe a distillé à toute la terre : « Tout ce qui n’est pas rationnel doit se conformer ou périr ! » Tel était le sens de sa menace à peine voilée mentionnée plus haut et que nous nous permettons de reprendre : « L’Afrique sera moderne ou elle ne sera pas ! »

A partir de cette base, nous voyons que certaines affirmations de M. Ekoe semblent avoir autant de consistance que les paroles d’un sourd-muet : « La science n’a pas de frontières », « Personne n’a le monopole de la science », etc. Bien qu’un puisse critiquer ces expressions dans une veine kuhnienne, nous laisserons ce travail à d’autres. Remarquons toutefois que la science est une activité rationnelle et en tant que telle elle a bien des limites : ses limites sont celles de la Raison. Au-delà de la Raison il n’y a plus de science possible et c’est justement parce que les médecins locaux ne sont pas rationnels qu’ils sont exclus de la science et qu’ils doivent, pour accéder à la scientificité, être phagocytés. La limite de la science se dévoile clairement. Au-delà de la Raison, il n’y a que l’obscurité – au propre comme au figuré. Comprenne qui pourra… –, les ténèbres de la nuit-noire, l’irrationalité, le primitivisme, la bêtise. Pour que cette bêtise se voie doté de sens, elle doit se tourner dans un « dialogue » avec la Raison, cette dernière « tenant la main » – expression de M. Ekoe – du primitif pour le faire entrer dans le Cercle très fermé des scientifiques. Autrement, l’anathème prononcé et consommé, éloigne à jamais l’intrus des sphères rationnelles. Ainsi va la science : voilà ses limites. Et si personne n’a le monopole de la connaissance, il est tout à fait possible que certaines autres aient le monopole de la science sur les bases que nous venons d’évoquer, car la connaissance n’est pas science. La science est le mode d’être d’une connaissance spécifique : une connaissance rationnelle à laquelle seule la Raison a accès. La Raison a donc le monopole de la science et M. Ekoe n’a fait que le l’exprimer.

Une fois dévoilé, ce diktat de la Raison perd de son autorité et tombe sous le coup de la critique. Nous voyons ainsi les nouvelles façons de « conventionnaliser » l’Afrique et l’aligner à l’Ordre Mondial qui exige un « dialogue » avec la Raison. Cette nouvelle façon de continuer l’impérialisme et la colonisation sur notre terre. Mais une question demeure : comment doit-on qualifier notre médecine ? Nous croyons qu’il faut « nous aussi » – n’en déplaise… – user de la guerre des mots et insister sur l’autre. Nous, en tant que Non-être nous devons de maintenir notre distance et de ne pas nous laisser phagocyter par l’être et son attirail rationnel. Dans cette optique, ce n’est pas tant comment nous parlons de nous qui est intéressant, mais comment nous parlons de l’autre. Notre solution est que les mots qui sont employés pour l’autre doivent toujours être chargés de différence pour que l’autre soit à sa place dans le sens le plus fort. Ainsi, nous pourrions appeler notre médecine comme on voudra, mais la médecine de l’autre devra impérativement rester la « médecine de l’autre ».

 

 

 

Tradition et « modernité » en médecine (I : Le conflit des traditions)

 

Hier, j’ai pris un plaisir toujours plus grand à regarder l’émission de M. Paul Mahel sur « Vox Africa », les dimanches soirs dès 19h 30. Il faut dire que le présentateur a le don de choisir toujours des thèmes qui ne peuvent laisser personne indifférent. Hier donc, l’invité de l’émission était le Pr Tetanye Ekoe, Vice Président de l’Ordre des médecins du Cameroun. Ce dernier essayait de nous montrer que la médecine « traditionnelle » ou « naturelle » était un grand danger pour les populations, et qu’à l’opposé, la médecine « conventionnelle » ou « moderne » était celle vers laquelle ces dernières devaient se tourner.

Plusieurs griefs ont été avancés par M. Ekoe : il y a d’abord le manque de « rigueur » dans l’établissement de la prescription. Il a à cet effet plusieurs fois joué avec le fait que les portions des décoctions servies par le « charlatan » – M. Ekoe n’a pas prononcé ce mot, mais on ne mentionne pas les mots qu’en les prononçant… – pouvaient varier selon son « humeur » et qu’on pouvait passer d’un « seau », à un « fût » ou à un « verre » sans trop savoir pourquoi.

Ce manque de rigueur se lit aussi dans les démarches des tradi-praticiens qui fonctionnent plus à l’aide de l’empirie – directement sur les malades – qu’à base d’une démarche scientifique qui exige, a insisté M. Ekoe, qu’on identifie les « substances » qui procurent la guérison – les « agents actifs » des plantes par exemple – et qu’on les teste en « laboratoire ».

Enfin, il y a, selon M. Ekoe, un réel manque d’ « efficacité » dans la médicine dite – j’insiste dite – « traditionnelle » parce qu’elle ne réussit pas à soigner les patients. M. Ekoe a demandé ainsi à voir des cas qui seraient revenus guéris de « tumeur », de « cancer » ou de « leucémie » après avoir subi des traitements à la « traditionnelle ». Et quand bien même M. Mahel essayait de faire état des personnes qui se seraient « dites » guéries après avoir subi de tels traitements, M. Ekoe brandissait l’argument de l’effet placebo. En somme, tel était le réquisitoire dressé par Ekoe à l’encontre de la médecine « traditionnelle ». Mais cette argumentation a, à nos yeux, quelques petits problèmes. Le premier d’entre eux se situe dans le sous-bassement du discours qui est véhiculé ici par le choix des mots. Ce choix trahit une certaine philosophie du « mépris » que nous avons exposé dans nos articles « Sur une certaine idée africaine de modernité » et « Le mépris, premier et dernier stade de la conscience occidentale d’autrui ». Le second problème se situe dans les contradictions mêmes du discours de M. Ekoe, contradictions qui révèlent le dernier problème, à savoir une lecture partielle et déformée de la réalité dictée par la rationalité.

Commençons par le premier de ces problèmes : la philosophie. Dans le premier de nos articles cités plus haut, nous avions soutenu que pour certains africains, la « modernité » était la « tradition de l’autre », et précisément la tradition « occidentale ». Tout le discours de M. Ekoe n’a résonné que comme une confirmation de cette thèse. Ainsi dès les premières phrases de ses prises de parole, M. Ekoe tentait de faire rentrer cette distinction dans la tête de ses interlocuteurs. D’un côté, nous avons la médecine « traditionnelle », « naturelle » – naturellement, il s’agit ici du côté des « méchants », et de l’autre, nous avons la médecine conventionnelle. Le Pr Ekoe a beaucoup insisté sur ce mot : conventionnel. Tentons de regarder pourquoi.

Que signifie d’abord ce mot ? Ici, il renvoie à la manière de faire normale, la manière canonique. Le Petit Robert insiste ainsi sur le fait que le conventionnel mette l’accent les « règles », les « contrats ». Mais c’est le conventionnel c’est aussi ce qui a valeur d’autorité, qui a droit de cité. De cette manière, le non-conventionnel devient ce qui est « hors la loi ». En insistant sur cette distinction, M. Ekoe « prépare le terrain » pour la réception de son argumentaire et il n’est pas, dès lors, surprenant que M. Rémy Semengue, chargé d’être le premier contradicteur, l’aie lui-même utilisé sans peut-être le savoir – la distinction étant déjà passée dans l’inconscient de ce dernier et étant alors déjà consommée. – Mais c’est surtout dans le sens qu’il accole d’une part à la médecine traditionnelle et d’autre part à la médecine traditionnelle que M. Ekoe nous semble le plus intéressant, car il dévoile très bien sa pensée : la philosophie dont nous parlions tout à l’heure et que nous avons déjà exposée dans le premier des articles cités ci-dessus. A gauche, il y a la médecine « traditionnelle » responsable de tous les maux de la société camerounaise ; et à droite, il y a la médecine « conventionnelle » qui est la porte de salut de cette même société. Nous revoyons posé sur la table, le débat entre la tradition et la modernité. Et nous posons de nouveau la question – cette fois ci à M. Ekoe – : qu’est-ce que la modernité ? Est-ce que la modernité doit être envisagée comme la « tradition de l’autre » ou alors comme le mouvement endogène par lequel notre tradition s’adapte à son présent ? A partir de ses dires, l’optique de M. Ekoe nous a semblé claire : la modernité est l’occidentalité. C’est pourquoi il a pu affirmer, paraphrasant – (?) car nous ne savons s’il l’a lu – Tempels sur un autre sujet que : « L’Afrique sera moderne ou elle ne sera pas ! » En entendant ces mots, les quelques cheveux que nous avons sur la tête se sont dressés. Comment, en effet, ne pas faire le rapport avec les tentatives d’annexer l’Afrique sans cesse présentées par l’Occident ? Cette phrase ressemble assez dangereusement aux crédos impérialistes chrétien et colonial : « Occidentalisez-vous ou mourrez ! » La menace est à peine voilée et on voit mal M. Ekoe défendre autre chose dans cette lutte, que la modernité, c’est-à-dire, dans son langage, non la capacité que nous avons-nous-mêmes de répondre à nos problèmes actuels, mais la « tradition de l’autre » qu’il faudrait calquer et ruminer – car nous sommes assurément incapables de produire autant et aussi bien que les tout-puissants occidentaux…

Il faut pourtant se rendre à l’évidence : toutes les médecines sont « traditionnelles », car toutes proviennent d’une façon de faire spécifique à un peuple ; elles sont toutes dictées par une vision du monde qui débouche sur une action précise dans ce dernier. Ce que nous opposons dans les termes assez malpropres de « tradition » et « modernité » ce n’est pas réellement une « tradition » et une « modernité », mais seulement « deux traditions » : la « tradition de l’autre » et la nôtre. A l’évidence, il faut moderniser, mais assurément pas « moderniser »  notre tradition en la faisant coïncider avec les problèmes actuels, les exigences actuelles et les situations actuelles dans lesquelles nous nous trouvons et auxquels nous sommes confrontés quotidiennement. C’est de cette manière qu’on se modernise et c’est de cette manière que la « tradition de l’autre » s’est modernisée : pas autrement ! A partir d’ici, nous pouvons retourner l’injonction de M. Ekoe : « Dès que l’Afrique sera « moderne » elle ne sera plus ! »

Nous avons été surpris qu’aucun des intervenant n’ait argumenté en prenant appui sur la Chine – M. Edmond Hatiye n’a fait qu’évoquer la Chine en passant – car il nous semble que ce qu’on appelle la « médecine chinoise » n’a rien à voir avec la médecine telle qu’elle se pratique dans la tradition occidentale. Faut-il aussi « moderniser » cette médecine ? La « conventionnaliser » ? Les décoctions des médecins chinois sont-elles aussi largement faites d’effet placebo ? L’acuponcture serait-elle une supercherie ? Le fait que dans certaines régions de la Chine les gens visent plus longtemps sûrement un mythe ? Aucune de ces questions n’a été abordée ni par les différents contradicteurs de M. Ekoe, ni par M. Mahel. Pourtant, il nous semble qu’elles auraient pu permettre de briser cette philosophie de la « modernité » en proposant un contre-exemple parfait à l’approche impérialiste de M. Ekoe.

 

 

 

 


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