Tradition et « modernité » en médecine (I : Le conflit des traditions)

 

Hier, j’ai pris un plaisir toujours plus grand à regarder l’émission de M. Paul Mahel sur « Vox Africa », les dimanches soirs dès 19h 30. Il faut dire que le présentateur a le don de choisir toujours des thèmes qui ne peuvent laisser personne indifférent. Hier donc, l’invité de l’émission était le Pr Tetanye Ekoe, Vice Président de l’Ordre des médecins du Cameroun. Ce dernier essayait de nous montrer que la médecine « traditionnelle » ou « naturelle » était un grand danger pour les populations, et qu’à l’opposé, la médecine « conventionnelle » ou « moderne » était celle vers laquelle ces dernières devaient se tourner.

Plusieurs griefs ont été avancés par M. Ekoe : il y a d’abord le manque de « rigueur » dans l’établissement de la prescription. Il a à cet effet plusieurs fois joué avec le fait que les portions des décoctions servies par le « charlatan » – M. Ekoe n’a pas prononcé ce mot, mais on ne mentionne pas les mots qu’en les prononçant… – pouvaient varier selon son « humeur » et qu’on pouvait passer d’un « seau », à un « fût » ou à un « verre » sans trop savoir pourquoi.

Ce manque de rigueur se lit aussi dans les démarches des tradi-praticiens qui fonctionnent plus à l’aide de l’empirie – directement sur les malades – qu’à base d’une démarche scientifique qui exige, a insisté M. Ekoe, qu’on identifie les « substances » qui procurent la guérison – les « agents actifs » des plantes par exemple – et qu’on les teste en « laboratoire ».

Enfin, il y a, selon M. Ekoe, un réel manque d’ « efficacité » dans la médicine dite – j’insiste dite – « traditionnelle » parce qu’elle ne réussit pas à soigner les patients. M. Ekoe a demandé ainsi à voir des cas qui seraient revenus guéris de « tumeur », de « cancer » ou de « leucémie » après avoir subi des traitements à la « traditionnelle ». Et quand bien même M. Mahel essayait de faire état des personnes qui se seraient « dites » guéries après avoir subi de tels traitements, M. Ekoe brandissait l’argument de l’effet placebo. En somme, tel était le réquisitoire dressé par Ekoe à l’encontre de la médecine « traditionnelle ». Mais cette argumentation a, à nos yeux, quelques petits problèmes. Le premier d’entre eux se situe dans le sous-bassement du discours qui est véhiculé ici par le choix des mots. Ce choix trahit une certaine philosophie du « mépris » que nous avons exposé dans nos articles « Sur une certaine idée africaine de modernité » et « Le mépris, premier et dernier stade de la conscience occidentale d’autrui ». Le second problème se situe dans les contradictions mêmes du discours de M. Ekoe, contradictions qui révèlent le dernier problème, à savoir une lecture partielle et déformée de la réalité dictée par la rationalité.

Commençons par le premier de ces problèmes : la philosophie. Dans le premier de nos articles cités plus haut, nous avions soutenu que pour certains africains, la « modernité » était la « tradition de l’autre », et précisément la tradition « occidentale ». Tout le discours de M. Ekoe n’a résonné que comme une confirmation de cette thèse. Ainsi dès les premières phrases de ses prises de parole, M. Ekoe tentait de faire rentrer cette distinction dans la tête de ses interlocuteurs. D’un côté, nous avons la médecine « traditionnelle », « naturelle » – naturellement, il s’agit ici du côté des « méchants », et de l’autre, nous avons la médecine conventionnelle. Le Pr Ekoe a beaucoup insisté sur ce mot : conventionnel. Tentons de regarder pourquoi.

Que signifie d’abord ce mot ? Ici, il renvoie à la manière de faire normale, la manière canonique. Le Petit Robert insiste ainsi sur le fait que le conventionnel mette l’accent les « règles », les « contrats ». Mais c’est le conventionnel c’est aussi ce qui a valeur d’autorité, qui a droit de cité. De cette manière, le non-conventionnel devient ce qui est « hors la loi ». En insistant sur cette distinction, M. Ekoe « prépare le terrain » pour la réception de son argumentaire et il n’est pas, dès lors, surprenant que M. Rémy Semengue, chargé d’être le premier contradicteur, l’aie lui-même utilisé sans peut-être le savoir – la distinction étant déjà passée dans l’inconscient de ce dernier et étant alors déjà consommée. – Mais c’est surtout dans le sens qu’il accole d’une part à la médecine traditionnelle et d’autre part à la médecine traditionnelle que M. Ekoe nous semble le plus intéressant, car il dévoile très bien sa pensée : la philosophie dont nous parlions tout à l’heure et que nous avons déjà exposée dans le premier des articles cités ci-dessus. A gauche, il y a la médecine « traditionnelle » responsable de tous les maux de la société camerounaise ; et à droite, il y a la médecine « conventionnelle » qui est la porte de salut de cette même société. Nous revoyons posé sur la table, le débat entre la tradition et la modernité. Et nous posons de nouveau la question – cette fois ci à M. Ekoe – : qu’est-ce que la modernité ? Est-ce que la modernité doit être envisagée comme la « tradition de l’autre » ou alors comme le mouvement endogène par lequel notre tradition s’adapte à son présent ? A partir de ses dires, l’optique de M. Ekoe nous a semblé claire : la modernité est l’occidentalité. C’est pourquoi il a pu affirmer, paraphrasant – (?) car nous ne savons s’il l’a lu – Tempels sur un autre sujet que : « L’Afrique sera moderne ou elle ne sera pas ! » En entendant ces mots, les quelques cheveux que nous avons sur la tête se sont dressés. Comment, en effet, ne pas faire le rapport avec les tentatives d’annexer l’Afrique sans cesse présentées par l’Occident ? Cette phrase ressemble assez dangereusement aux crédos impérialistes chrétien et colonial : « Occidentalisez-vous ou mourrez ! » La menace est à peine voilée et on voit mal M. Ekoe défendre autre chose dans cette lutte, que la modernité, c’est-à-dire, dans son langage, non la capacité que nous avons-nous-mêmes de répondre à nos problèmes actuels, mais la « tradition de l’autre » qu’il faudrait calquer et ruminer – car nous sommes assurément incapables de produire autant et aussi bien que les tout-puissants occidentaux…

Il faut pourtant se rendre à l’évidence : toutes les médecines sont « traditionnelles », car toutes proviennent d’une façon de faire spécifique à un peuple ; elles sont toutes dictées par une vision du monde qui débouche sur une action précise dans ce dernier. Ce que nous opposons dans les termes assez malpropres de « tradition » et « modernité » ce n’est pas réellement une « tradition » et une « modernité », mais seulement « deux traditions » : la « tradition de l’autre » et la nôtre. A l’évidence, il faut moderniser, mais assurément pas « moderniser »  notre tradition en la faisant coïncider avec les problèmes actuels, les exigences actuelles et les situations actuelles dans lesquelles nous nous trouvons et auxquels nous sommes confrontés quotidiennement. C’est de cette manière qu’on se modernise et c’est de cette manière que la « tradition de l’autre » s’est modernisée : pas autrement ! A partir d’ici, nous pouvons retourner l’injonction de M. Ekoe : « Dès que l’Afrique sera « moderne » elle ne sera plus ! »

Nous avons été surpris qu’aucun des intervenant n’ait argumenté en prenant appui sur la Chine – M. Edmond Hatiye n’a fait qu’évoquer la Chine en passant – car il nous semble que ce qu’on appelle la « médecine chinoise » n’a rien à voir avec la médecine telle qu’elle se pratique dans la tradition occidentale. Faut-il aussi « moderniser » cette médecine ? La « conventionnaliser » ? Les décoctions des médecins chinois sont-elles aussi largement faites d’effet placebo ? L’acuponcture serait-elle une supercherie ? Le fait que dans certaines régions de la Chine les gens visent plus longtemps sûrement un mythe ? Aucune de ces questions n’a été abordée ni par les différents contradicteurs de M. Ekoe, ni par M. Mahel. Pourtant, il nous semble qu’elles auraient pu permettre de briser cette philosophie de la « modernité » en proposant un contre-exemple parfait à l’approche impérialiste de M. Ekoe.

 

 

 

 

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