Tradition et « modernité » en médecine (II : Le diktat rationnel)

Dans la première partie de cet article nous avons tenté de rendre compte de la philosophie de la dépréciation qui soutenait le discours de M. Ekoe par la distinction assez maladroite qu’il opérait entre « tradition » et « modernité » pour voiler la réalité non d’une pareille opposition, mais d’une opposition plus sérieuse et plus dangereuse : celle de deux traditions, avec d’un côté la « tradition de l’autre », et de l’autre, la nôtre. Cette deuxième partie va essayer de mettre au jour les diverses contradictions contenues dans le discours de M. Ekoe. Nous faisons l’hypothèse que ces contradictions sont générées par la Raison dont M. Ekoe est l’instrument.

La contradiction majeure de laquelle découlent toutes les autres chez M. Ekoe est celle du dialogue. Tout au long des échanges, M. Ekoe a dit vouloir dialoguer avec la médecine « locale » – nous ne pouvons utiliser pour l’instant que ce qualificatif « neutre » qui échappe à la distinction rationnelle opérée, comme nous l’avons vu, par M. Ekoe –. Mais lorsqu’on y regarde de plus près, le dialogue est impossible. Pourquoi ? En effet, il manque certains points nécessaires à la possibilité de ce dernier.

D’abord les termes du dialogue. Il faut dialoguer sur quelle base ? Si l’on en croit M. Ekoe, le dialogue consiste en ceci que les médecins « locaux » se conforment – se « conventionnalisent » pour utiliser le bon mot – à la médecine occidentale sous peine d’être toujours taxés de hors-la-loi. De l’autre côté, la médecine occidentale devra se mettre à l’école de celle locale pour apprendre l’ « accueil » du malade et c’est tout. Dans cette optique, est-ce du dialogue ? Nous pouvons sans grande crainte répondre par la négative. En effet, dans un dialogue, les différentes parties doivent être autonomes – pas autosuffisantes, mais autonomes – ; or, dans l’optique de M. Ekoe, la médecine locale n’est rien sans la médecine occidentale. Dans cette optique, il n’y a même plus besoin de dialogue, car ce que la médecine occidentale doit apprendre chez celle locale, elle peut très bien le faire de façon autonome, alors qu’il est impossible, dans la bouche de M. Ekoe, que l’inverse soit possible. Cela nous emmène au second point rendant impossible le réel dialogue.

Ensuite la balance des échanges. Dans un dialogue, la balance des échanges doit être égalitaire, car si elle est déficitaire, le dialogue ne se passe pas d’égal à égal, mais il s’agit plutôt d’un cours : d’un dialogue d’une certaine nature où l’une des parties domine l’autre, et où elle a donc moins à apprendre que la partie qui lui fait face. C’est cette impression que nous a laissé le mot dialogue chaque fois qu’il a été utilisé par M. Ekoe. Et M. Semengue a bien saisi la chose lorsqu’il a dit que dans le dialogue qu’il préconisait, M. Ekoe, en réalité, demandait aux médecins locaux d’aller chercher une certaine « onction » du côté des « savants » que sont les médecins « conventionnels » et leurs représentants Africains. Même si M. Ekoe s’est défendu en disant qu’il ne s’agissait pas d’une « onction », mais d’une « collaboration », nous voyons bien de quelle collaboration il s’agit. Une, à l’image de celle impérialiste et coloniale, où le plus fort, parce qu’il est plus fort, impose sa loi au plus faible. Tous les traités de « collaboration » entre l’Afrique et l’Occident sont de cette nature : leur balance est gravement déficitaire.

Nous voyons ainsi que les deux points cruciaux pour la possibilité d’un dialogue véritable ont été bafoués par M. Ekoe. Il ne nous reste plus qu’une question : si ce n’est donc pas le dialogue, à quoi est-ce que nous invite M. Ekoe ? A quoi faisons-nous face ? La réponse à cette question avait déjà été esquissée dans notre article « Le mépris, premier et dernier stade de la conscience occidentale d’autrui » cité précédemment. Nous sommes en face d’un diktat, et précisément d’un diktat de la Raison. Tout au long de son intervention, M. Ekoe a bien joué son rôle de prophète en diffusant la « Bonne nouvelle » comme l’ont fait avant lui les premiers « missionnaires » de l’Evangile de la Raison. Dans chacune de ses phrases, on distinguait assez clairement cette injonction de la Raison : « Ainsi parle la Raison : « Tout ce qui n’est pas identique à moi doit périr ! ». C’est pourquoi, par exemple, M. Ekoe, tout à fait rationnellement, insistait sur la nécessité de l’unitéuniformité, c’est-à-dire de la conformité, de l’identité, de l’être. L’être étant Un et l’être étant la Raison, la diversité est le plus grand crime qu’on puisse commettre. Dès la distinction qu’il opérait au début de son propos, M. Ekoe frappait la distance que prenaient les locaux vis-à-vis de l’être comme un crime en rappelant qu’ils n’étaient pas « conventionnels », c’est-à-dire qu’ils n’étaient pas tout court. Pour être, il fallait qu’ils se diluent à la Raison, qu’ils deviennent l’être. M. Ekoe a ainsi beaucoup insisté sur le fait qu’il fallait « Un et Un seul » organe qui légifère l’activité médicale au Cameroun. Et comme par hasard cet organe est bien sûr l’organe rationnel : L’Ordre des médecins. On ne doit pas toucher à cet absolu et tout doit s’y subsumer. L’uniformité est l’une des premières expressions de la Raison, et cette uniformité doit donc en découdre avec l’altérité, avec l’identité négative – conscience rigoureuse de la non-identité –, avec la diversité, avec la différence. Voici ce que dit la Raison, la « Bonne Nouvelle » que M. Ekoe a distillé à toute la terre : « Tout ce qui n’est pas rationnel doit se conformer ou périr ! » Tel était le sens de sa menace à peine voilée mentionnée plus haut et que nous nous permettons de reprendre : « L’Afrique sera moderne ou elle ne sera pas ! »

A partir de cette base, nous voyons que certaines affirmations de M. Ekoe semblent avoir autant de consistance que les paroles d’un sourd-muet : « La science n’a pas de frontières », « Personne n’a le monopole de la science », etc. Bien qu’un puisse critiquer ces expressions dans une veine kuhnienne, nous laisserons ce travail à d’autres. Remarquons toutefois que la science est une activité rationnelle et en tant que telle elle a bien des limites : ses limites sont celles de la Raison. Au-delà de la Raison il n’y a plus de science possible et c’est justement parce que les médecins locaux ne sont pas rationnels qu’ils sont exclus de la science et qu’ils doivent, pour accéder à la scientificité, être phagocytés. La limite de la science se dévoile clairement. Au-delà de la Raison, il n’y a que l’obscurité – au propre comme au figuré. Comprenne qui pourra… –, les ténèbres de la nuit-noire, l’irrationalité, le primitivisme, la bêtise. Pour que cette bêtise se voie doté de sens, elle doit se tourner dans un « dialogue » avec la Raison, cette dernière « tenant la main » – expression de M. Ekoe – du primitif pour le faire entrer dans le Cercle très fermé des scientifiques. Autrement, l’anathème prononcé et consommé, éloigne à jamais l’intrus des sphères rationnelles. Ainsi va la science : voilà ses limites. Et si personne n’a le monopole de la connaissance, il est tout à fait possible que certaines autres aient le monopole de la science sur les bases que nous venons d’évoquer, car la connaissance n’est pas science. La science est le mode d’être d’une connaissance spécifique : une connaissance rationnelle à laquelle seule la Raison a accès. La Raison a donc le monopole de la science et M. Ekoe n’a fait que le l’exprimer.

Une fois dévoilé, ce diktat de la Raison perd de son autorité et tombe sous le coup de la critique. Nous voyons ainsi les nouvelles façons de « conventionnaliser » l’Afrique et l’aligner à l’Ordre Mondial qui exige un « dialogue » avec la Raison. Cette nouvelle façon de continuer l’impérialisme et la colonisation sur notre terre. Mais une question demeure : comment doit-on qualifier notre médecine ? Nous croyons qu’il faut « nous aussi » – n’en déplaise… – user de la guerre des mots et insister sur l’autre. Nous, en tant que Non-être nous devons de maintenir notre distance et de ne pas nous laisser phagocyter par l’être et son attirail rationnel. Dans cette optique, ce n’est pas tant comment nous parlons de nous qui est intéressant, mais comment nous parlons de l’autre. Notre solution est que les mots qui sont employés pour l’autre doivent toujours être chargés de différence pour que l’autre soit à sa place dans le sens le plus fort. Ainsi, nous pourrions appeler notre médecine comme on voudra, mais la médecine de l’autre devra impérativement rester la « médecine de l’autre ».

 

 

 

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