Président, oui, mais pas Roi

Hier j’ai suivi avec la même attention que tous les autres jours, l’émission qui est désormais mon pain dominical sur « Vox Africa » même si ce pain, il y a deux dimanches, a été éloigné de ma consommation pour des raisons qui ne dépendent en aucune manière de ma volonté. Il semble d’ailleurs que l’émission d’hier ait été la rediffusion de l’émission du dimanche d’avant si je m’en tiens aux informations que j’ai pu lire sur la page facebook de « RectoVerso ». Hier donc, j’ai assisté à une émission intéressante qui réunissait autour de la table, M. Mahel évidemment, mais surtout M. Tsala Essomba et deux contradicteurs : Mme Chantal Yologaza et M. L’Abbé Mathias Stéphane Bell, tous « hommes » ou « femme » « de Dieu ».  Et c’est sur ce « casting » que s’est situé ma première incompréhension : pourquoi tant de pasteurs ? Pour discuter de l’activité religieuse, avant nous besoin seulement de pasteurs ? La question est-elle-même d’ordre strictement religieux ? De même que j’ai très mal compris en quoi M. Sindjoun-Pokam était le « contradicteur » de M. Moukoko Priso dans l’émission du deux septembre 2012, de même j’ai mal compris un pareil casting. Cette incompréhension a été motivée par un fait : la problématique générale de l’émission qu’a dessiné les questions introductives de M. Mahel qui mettaient clairement l’accent sur la prolifération des Eglises et situait le « Ministère » « Va et raconte » de M. Tsala Essomba dans cette veine. Malheureusement, au lieu d’élever les débats au niveau du concept ou du phénomène social, il s’est très vite réduit en peau de chagrin à la vie personnelle ou à la légitimation du Ministère de M. Tsala. Il aurait été souhaitable, à mon avis, qu’on invite autour de la table au moins un artisan du concept : un philosophe ou un sociologue qui aurait abordé la question du point de vue conceptuel. Et si ce philosophe ou se sociologue aurait été athée, le débat n’en n’aurait été que plus important à mon avis. Mais ce n’est que mon avis et je fais déjà trop l’impertinent et de « décontracté » d’ouvrir la bouche pour le donner au moment plutôt où je dois me taire et consommer.

Je ne veux pas ici m’attarder sur le débat en lui-même, car il a été peu satisfaisant. Entre les remontrances de Mme Yologaza et les arguments ad hominem de L’Abbé Bell, chacun en a eu sûrement pour son compte. Mais s’il faut admirer quelque chose sur M. Tsala, c’est qu’il a su rester calme et lucide là où Mme Yologaza se munissait d’une « saine colère » et que M. L’Abbé Bell retournait au Moyen-âge pour ressusciter le Magister dixit. Les arguments qu’il a fournit tout au long du débat ont su mettre à mal les attaques de ses contradicteurs toujours avec tact et finesse.

Mais si je ne m’attarde pas sur le débat en lui-même, j’aimerais discuter d’une idée que tous les participants ont acceptée et que M. Mahel n’a pas critiquée avec la même vivacité que je lui connais : la relation entre le pouvoir et la religion. Cette relation m’a paru insuffisamment explicite dans la bouche de M. Tsala. Il y a d’abord l’histoire sur laquelle il se base pour poser le fait que le pouvoir doit tendre l’oreille au prophète : l’histoire de Joseph. Ce dernier avait interprété un rêve de Pharaon qui signifiait qu’il fallait faire des provisions en vue des années de sécheresse à venir. Il été donc proche du pouvoir. La question qui m’est venue en tête est celle-ci : M. Tsala a-t-il interprété les rêves de M. Biya pour avoir sa vision du développement autocentré selon lequel tous les Camerounais devraient économiser pour leur pays ? Cette relation n’a pas été explicitée à suffisance à mon avis et elle laisse la porte ouverte au sujet des rapports que M. Tsala entretient avec l’Etat.

Mais où j’ai été le plus choqué c’est lorsque M. Tsala a fait le rapprochement entre le pouvoir et le divin en disant que les dirigeants sont choisis par Dieu. Mais il ne s’agit pas de n’importe quels dirigeants : il s’agit du Roi auquel nous devons « obéissance » et « soumission » et pour lequel nous devons prier. Quand j’ai entendu cette démonstration qui n’a d’ailleurs été réfutée par aucune des personnes présentes sur le plateau, je n’ai pu me retenir de penser que nous étions encore dans un siècle dépassé. Bien que L’Abbé Mathias ait tenté d’introduire la question de la séparation des pouvoirs dans la société actuelle, il a été rattrapé par la « Très sainte Parole » qu’a invoquée M. Tsala, d’où il aurait été nécessaire qu’il y ait sur la table quelqu’un qui ne plie pas l’échine lorsqu’on dit « Alléluia » et qui n’y réponde pas « Amen » de façon presque « télécommandée » parce qu’il a été pavlovnisé pour agir de cette manière à toute évocation d’un stimulus précis.

Cette évocation de M. Tsala pose plusieurs problèmes. D’abord la question du régime. Celui qui dirigeait en Israël était le Roi, ce qui signifie que le régime était la monarchie. Aujourd’hui, ce régime a plié sous les assauts de la démocratie ou ce qu’on dit lui ressembler et il n’est plus question de parler de Roi dans le sens où celui-ci a le pouvoir. C’est la d’ailleurs la condition qui a été imposée aux dernières monarchies du monde : « Vous régnez, mais vous ne gouvernez pas ! » En assimilant M. Biya au « Roi », M. Tsala nous fait reculer plusieurs époques en arrière et trahit par là même la manière dont il conçoit le pouvoir. Il n’est pas impossible en effet que le reflet que M. Biya lit dans le reflet de ses collaborateurs soit un reflet royal si tant est-il que ces derniers ne se conduisent comme des citoyens, mais comme ses sujets. Quelqu’un est allé jusqu’à dire un jour si je me souviens bien que les collaborateurs de M. Biya sont ses « créatures ». Mais toutes ses idées sont bel et bien assez éloignées de la réalité parce que M. Biya n’est pas un Roi, mais un Président et en tant que tel ses pouvoirs en tant que berger sont limités et son troupeau n’est pas un troupeau de mouton, mais une société d’hommes qui savent quels sont leurs devoirs et leurs droits vis-à-vis du pouvoir en place. Voilà comment la Bible et tous les livres dits « Saints » peuvent nous faire reculer plus de deux cents ans en arrière en nous proposant des idées périmées inaptes à promouvoir un quelconque développement social.

Ensuite, dans cette argumentation de M. Tsala, il y a le problème de la légitimation du pouvoir. En faisant du dirigeant un « élu de Dieu », M. Tsala veut nous faire croire que c’est Dieu qui choisit les dirigeants d’un pays. L’autre versant de cet l’argumentaire pernicieux est celui-ci : puisque Dieu a choisi celui qui nous dirige et que Dieu sait mieux que nous ce qui est bon pour nous, et que Dieu est Dieu et que ses « lois sont justes », alors nous ne devons pas nous rebeller, revendiquer quoique ce soit au dirigeant, car le faisant, nous nous rebellons directement contre Dieu ; c’est-à-dire que nous lui – Dieu ou Autorité – demandons des comptes, ce qui est un comportement hérétique. C’est pourquoi, selon M. Tsala il faut se « soumettre à l’autorité », car ce faisant, nous nous soumettons à Dieu puisque le pouvoir vient de Dieu. Tout le monde aurait compris les aspects dédaigneux et soporifique d’un pareil discours.

Il est dédaigneux parce qu’il invalide le vote des candidats et les relègue à un état d’inanité  intolérable, nous proposant une version assez mal revue et assez peu digeste de la ruse de la Raison de Hegel. M. Tsala veut nous faire croire que le vote du citoyen ne sert à rien parce que c’est Dieu lui-même qui agit dans le tri des voix et dans l’onction qu’il donne au dirigeant. M. Tsala oublie t-il qu’il est possible que la manipulation de l’urne ne soit pas d’origine divine ? Mais même si Dieu manipule l’urne – ce qui est d’ailleurs proprement impossible – le dirigeant, dans une démocratie – ou ce qu’on dit y ressembler – ne tient pas sa légitimité de Dieu, mais du Peuple. C’est donc à lui qu’il doit rendre compte et à personne d’autre ! Par voie de conséquence, le Peuple a le droit, en tant que mandataire, d’exiger des comptes rendus de gestion du gouvernant qui n’est pas arrivé où il est par l’action de Dieu, mais par le suffrage universel ! C’est cela le propre de la démocratie – ou de ce qui dit y ressembler –. M. Tsala semble passer un peu trop vite sur ces considérations importantes pour la vie en société, surtout lorsque cette société est de type libérale. Encore aujourd’hui, dans notre société, l’Eglise – ou ce qui dit en être une – use des moyens bibliques pour éteindre toute volonté citoyenne de s’intéresser à la politique et d’exiger des comptes. Il n’est pas anodin, je crois, que le nombre de fidèles qui part à l’Eglise explique, même seulement partiellement, le détachement des citoyens de la chose politique qu’ils abandonnent alors à de véritables gourous qui prêchent une pareille parole, car cela les avantage. Historiquement d’ailleurs, le clergé a toujours été proche du pouvoir et il n’est sûr qu’il ait accueilli de bon œil la séparation des pouvoirs et qu’il ne soit pas nostalgique du temps où c’était lui qui dictait la politique, ce qui expliquerait les efforts acharnés qu’il consent pour endormir à l’opium les populations afin de faire de nouveau revivre ce temps par les moyens les plus obscurs qui soient.

Enfin, cet argumentaire pose problème parce qu’il introduit des doctrines que John Rawls appelle « compréhensives » dans la sphère du politique au lieu de s’en tenir rigoureusement au politique. Personne sur le plateau n’a daigné s’opposer à un pareil argumentaire peut-être par peur des représailles de Dieu. Mme Yologaza avait d’ailleurs lancé un mot à l’encontre de M. Tsala en disant que son Ministère prêchait « L’Evangile de la peur ». En réalité, il faut généraliser cette attaque à tous les Evangiles dont celui que notre Evêque prêche en reconnaissant – pas que nous sommes pêcheurs – avec Nkrumah que « La peur a engendré les dieux, et la peur les protège »[1] de sorte qu’on puisse dire : Sans peur, pas d’Evangile ! Mais si ce principe marche en religion, il ne peut pas être invoqué pour fonder l’action politique. On doit ainsi mettre l’accent sur des doctrines qui n’ont rien à voir avec la sensibilité des uns et des autres afin de garantir l’harmonie et la communication véritable en société.

C’est dans le débusquage et la destruction d’un pareil sous-bassement qu’un philosophe ou un sociologue, ou même un politologue aurait été à mon avis profitable au débat. Mais au contraire, en s’en tenant à des personnalités qui n’ont aucun intérêt à remettre le dogme en cause et à en critiquer les applications les plus diverses jusqu’à celles sociales, l’émission s’est grandement appauvrie.

Douala, 01 octobre 2012.


[1] Nkrumah K, Le consciencisme, tr. fr. Jospin L., Paris, Payot, 1964, p. 28.

 

 

 

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