PHILOSOPHIE ET PAIX. Une défense de la Philosophie

Nota: Je viens de prononcer ce texte il n’y a pas une heure au complexe NAL dans le cadre des activités marquant la célébration de la onzième journée internationale de Philosophie. J’ai beaucoup apprécié la réaction des élèves.

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Par

Jean Eric BITANG

Centre Ahmès

La question qui est soumise à notre réflexion cette année est celle de savoir si la philosophie est une menace pour la paix sociale. Nous n’aborderons pas ce sujet à la manière traditionnelle en invitant à une réflexion dialectique. Au contraire, nous voulons directement défendre la philosophie. Pour ce faire, nous nous arrêterons sur l’idée de paix. Notre supposition est que la paix n’est pas un état, mais une quête, tout comme la philosophie. A partir de ce point, nous articulerons le rapport entre la philosophie et la paix en montrant comment la philosophie est essentielle à la recherche de la paix.

Paix et Justice sociales

Quiconque ouvre un dictionnaire de français y rencontrera le mot « paix » défini comme étant « l’absence de guerre » et la « situation » qui en découle au niveau des relations internationales. Entre les individus, la paix est définie comme un état de « concorde ». Mais arrive-t-on réellement à une situation où la paix est un acquis ? Une chose qu’on obtient plus qu’on ne cherche ? Spinoza nous met en garde contre une pareille façon de penser. Dans le Traité théologico-politique, il écrit que : « …la paix ne consiste pas dans l’absence de guerre, mais dans l’union des âmes, c’est-à-dire dans la concorde. » En clair, il peut exister une situation qui ressemblerait à la paix – absence de guerre par exemple – sans que cette situation ne témoigne de la paix véritable si les âmes ne sont pas unies, c’est-à-dire si toutes les factions de la société ne sont pas focalisées sur le même objectif. C’est à ce niveau que la demande de la paix rejoint l’autre demande de justice. Comment penser en effet la « concorde », « l’union des âmes » comme dit Spinoza, sans poser aussitôt la justice ? La paix peut-elle être atteinte sans que les impératifs minimaux de justice ne soient respectés ?

A l’évidence, il faut répondre à cette question par la négative. Platon avait déjà bien saisi le lien qui unit la paix à la justice. La société idéale qu’il décrit dans La République n’a pas d’autres buts que réaliser la justice et donc concourir à la paix sociale. Mais Platon conçoit la justice comme « harmonie » des différentes classes de la société. C’est ainsi qu’il pense que la « nature » a décidé du rôle de chacun dans la société et que chacun, pour le bon fonctionnement et la sauvegarde de cette dernière, doit seulement s’atteler à sa tâche « naturelle ». Le mensonge dit « noble » qu’il invente au Livre III de son ouvrage n’a pas d’autre but que de maintenir la société dans un état d’inégalité. Une pareille justice n’est pas vraiment justice, tout comme la paix qui en résulte mais pas vraiment paix, mais seulement « absence de guerre » comme nous dit Spinoza. Dans une pareille société, il manque la concorde, l’unité. C’est ce qui fait que l’équilibre – « l’harmonie » pour parler comme Platon – qui résulte d’un pareil agencement de la société est précaire et instable. Spinoza peut ainsi dire que « …si la paix doit porter le nom de servitude, de barbarie et de solitude, il n’est rien de si lamentable que la paix. » Même si la conclusion de Spinoza découle d’autres prémisses que les nôtres, nous pouvons retrouver l’idée de justice comme une idée fondamentale à la réalisation de la paix. Et c’est à ce niveau que la philosophie montre tout son intérêt.

Etymologiquement, la philosophie met l’accent sur la recherche de la vérité. Mais si on peut concevoir ce dernier concept comme étant seulement mathématique – la vérité du nombre – ou épistémologique – en rapport avec la connaissance –, il est aussi possible d’en approcher le versant « pratique ». C’est ce que réalise la philosophie de Ptahhotep par exemple en mettant en avant le concept égyptien de Maât qui signifie littéralement « Vérité-Justice ». Ce concept central de l’Egypte antique nous montre bien que les Egyptiens avaient à cœur d’articuler le rapport entre la vérité et la justice, et justement, Ptahhotep qui était « Vizir » ou « Ministre de la justice », a composé ses Maximes, le plus ancien traité de philosophie qui existe, dans l’optique de l’articulation entre la vérité théorique et la justice pratique. C’est cette articulation qui donne lieu à la sagesse. De ce point de vue la sagesse devient donc la traduction pratique – dans la justice – de la vérité théorique, c’est-à-dire de la connaissance. Or, la philosophie c’est la recherche de la sagesse.

Cette dernière affirmation doit être analysée à partir de la grille que nous venons de construire. Si on dit que la philosophie est la recherche de la sagesse, on doit donc écarter d’abord la vision aristotélicienne qu’il expose dans sa Métaphysique. Cette vision veut que la philosophie soit une réflexion libre, gratuite, détachée des préoccupations sociales. Pour lui, le savoir philosophique ne peut être d’aucun secours pour la société, car il est recherché en vue de lui-même, pour sa propre cause, et non pour une cause extérieure à lui. Il faut donc « connaître et savoir pour connaître et savoir. » Une pareille sagesse est « vide » comme nous le rappelle Nkrumah dans son Consciencisme, et il faut encore lui donner un « contenu ». Ce contenu, c’est la justice et sa recherche, qui doivent être la traduction pratique du savoir philosophique. C’est ainsi qu’il faut comprendre Nkrumah lorsqu’il met en garde : « La pratique sans théorie est aveugle ; la théorie sans pratique est vide. » Une telle recherche de la justice menace-t-elle réellement la paix sociale ?

Si on est assuré du fait que la paix est d’abord une conséquence de la justice sociale, alors si on n’en est encore à rechercher la justice, cela signifie que la paix dont il est question, n’est pas vraiment la paix, mais seulement une façade, un leurre. De cette manière, la philosophie, qui recherche en premier en justice, c’est-à-dire la traduction pratique du savoir théorique qu’elle génère, ne peut être qu’au service de la paix sociale. Si une pareille recherche paraît hostile, c’est parce qu’elle l’est pour le pouvoir en place dont l’intérêt est justement de maintenir un état d’injustice. Ceux qui profitent d’une pareille situation d’injustice ne sont jamais les démunis, mais toujours les nantis. Ce que la philosophie menace dans ce sens c’est l’ordre injuste et injustement établi ; ordre qui promeut l’extermination du faible et l’esclavage de ce dernier qui en résulte. La philosophie ne peut tolérer une pareille situation. Or, s’élevant contre un pareil déséquilibre, une pareille inégalité sociale, une pareille injustice, il est possible de lire le travail du philosophe comme étant subversif. Pourtant, ce que recherche le philosophe, ce n’est ni plus ni moins que l’amélioration des conditions présentes ; amélioration qui doit conduire à plus de justice, donc à plus de paix et à moins d’esclavage muet qui, bien qu’il puisse apparaître comme étant de la paix, n’en est absolument pas.

Les philosophes ont-ils jamais essayé de façon pratique d’exiger de la société qu’elle soit plus juste ? C’est cette question que la deuxième partie de notre prise de parole tentera d’éclaircir.

Deux exemples

Pour montrer l’inaptitude du philosophe à vivre en société, on se plaît fréquemment à citer l’exemple de Diogène, mais il existe d’autres philosophes qui montrent un côté différent de la philosophie. Ici, ce n’est pas le philosophe qui montre son inaptitude à vivre en société, mais la société qui montre son hostilité vis-à-vis du philosophe.

Le premier philosophe que nous voulons soumettre à votre appréciation est Ethiopien. Pour des raisons injustes qui font que ce sont les forts qui décident du sort des faibles, il est moins connu qu’un autre étendard de la philosophie du Nord dont nous parlerons tout à l’heure. Notre propos participe de la restauration de la justice à son endroit. Ce philosophe est né le 31 août 1599 à Axoum et décédé en 1692. Historiquement, il est donc un contemporain de Descartes (1596-1650). Son nom est ZeraYacob. Ce philosophe qui raconte sa vie et sa philosophie dans un traité –Hatäta en Ethiopien – a été persécuté à cause de sa philosophie par les Chrétiens, notamment par le roi Susənyos qui s’était converti à cette doctrine. ZeraYacob recherchait en effet la justice sociale. C’est pourquoi d’ailleurs la grande dominante de son traité est la morale, et son souci premier est l’éthique conçue comme étant les règles de la vie-bonne. Cette vie-bonne s’organise selon ZeraYacob autour de la tolérance qui ne doit pas exclure la liberté de penser. C’est à cause de cette philosophie et de la liberté dont il faisait preuve dans l’enseignement de la doctrine chrétienne, que ZeraYacob fut persécuté et dut se cacher dans une grotte pendant deux ans.

Le second philosophe est plus connu, plus célèbre. Il est présenté comme celui qui a fait entrer la philosophie dans la sphère de l’anthropologie en déplaçant les préoccupations des Anciens vers l’homme : Socrate. S’il faut en croire Platon dans son Apologie de Socrate, la recherche de Socrate était avant tout une recherche de justice. Même devant les juges, la préoccupation centrale de Socrate est que justice soit faîte. C’est pourquoi, il refuse catégoriquement de tenter de corrompre les juges en se livrant à des supplications et à toutes sortes de stratagèmes. Au contraire, il s’en tient à l’argument. Nous savons ce qu’il a couté à Socrate pour s’être refusé à sombrer dans la bassesse.

Les exemples sont légion, mais ces deux que nous avons choisi, nous l’espérons, vous auront montré que la philosophie n’est pas qu’un maniement de concepts, qu’une « spéculation » dans ce que ce mot a de péjoratif. Au contraire, la philosophie est un art de vivre, un engagement qui se paye souvent de conséquences comme nous venons de le voir. Mais cet engagement ne doit pas prendre appui sur autre chose qu’une conviction ferme. Très souvent, cette conviction c’est la justice. C’est cette conviction que la philosophe essaie de concrétiser de façon théorique et c’est aussi elle qui est la prémisse nécessaire à toute conclusion qui porterait le nom de « paix ».

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2 Responses to “PHILOSOPHIE ET PAIX. Une défense de la Philosophie”


  1. 1 oungvang 10 décembre 2012 à 10:43

    La philosophie est l’une de rare discipline jadis et même de nos jours, reste l’affaire de seul initié.Pour le profane, faire de la philosophie c’est opposé les règles,les lois,les decisions prisent par un groupe de personne.Par contre, le but de confrontation du philosophe et société est la recherche de la verité qui est son ultime objet d’investication.L’histoire de la philosophie même nous laisse croire que les philosophes a l’instar de DIOGENE le chien surnommé ainsi par l’ideal de vie qu’il s’est faite,SOCRATE… ont fait de la philosophie une discipline purement spéculative.Or s’il faut bien comprendre le voeux secret de la philosophie, cette dernière semble être le jalon de toute vie sociale.Comme cette discipline exige une certaine maturité d’esprit,la question qu’on se pose est la suivante:quels sont les aptitudes à entreprendre pour vulgariser l’enseignement philosophique de manière a ce quel soit accessible pour toute les couches sociales?Concevoir la philosophie dans le sillage de l’homme de la rue, elle est une menace, un danger pour la société.Une fois le monde sensible de PLATON franchit par ce dernier, après contemplation des realités du monde l’inteligible,il sera facile d’assimilé philosophie et paix dans notre monde.La justice, la verité et bien d’autre themes qu’evoque la philosophie sont aux services de bien être social. En clair la philosophie est la seule voie incontournable pour résoudre nos problèmes quotidiens.Jattens votre réaction pour plus de précision, merci.

  2. 2 Jean Eric BITANG 20 décembre 2012 à 5:05

    Bonsir M. Ougvang et mille excuses pour ma réponse plus que tardive.
    Je ne pense pas comme vous que la philosophie soit une discipline réservée aux « initiés ». Au contraire, je pense que la philosophie est l’une des rares disciplines « populaires ». Pour vous en convaincre, regardez le nombre de personnes qui ont le mot à dire sur des questions philosophiques comme la mort, la liberté, etc. et regardez le nombre de ceux qui auraient une opinion sur une opération chirurgicale. En fait, tout se passe comme Descartes l’a dit, c’est à dire que tout le monde se sent assez doué pour user du bon sens. Maintenant, si vous entendez par initiation, une formation particulière, alors nous sommes d’accord, la philosophie est réservée aux initiés comme toutes les autres disciplines.


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