La dialectique du mensonge (III)

Un mensonge pour un autre, ou de la dialectique du discours de M. Ateba Eyene

Il ne sert à rien d’insister sur la précision à apporter au mot « secte » et personne ne normalement constitué et d’une culture minimale ne comprendrait ce mot dans le sens polémique de M. Ateba Eyene. Le but avoué de notre auteur est d’en finir avec l’obscurité qui est la caractéristique principale des cercles ésotériques. C’est ainsi qu’ils sont qualifiés de « ténébreux ». Il faut donc y apporter la Lumière : illuminer ! Tel est l’objet de la démarche de M. Ateba Eyene. Cette démarche est noble si seulement elle réalisait ce qu’elle se donnait pour objectif ou seulement si elle se donnait les moyens de le faire. A l’évidence, M. Ateba Eyene remplace l’obscurité par l’obscurité, ce qui nous laisse penser que son but est plutôt d’embrouiller que d’éclairer. Pourquoi ?

Le levier conceptuel sur lequel s’appuie M. Ateba Eyene pour détruire est l’idée de mythe qu’il définit comme M. Towa, c’est-à-dire comme frein à l’intelligence et à la rationalité. Comme M. Njoh-Mouelle, M. Ateba Eyene reconnait que le mythe prospère où règnent la peur et l’ignorance, mais en bon « chrétien », M. Ateba Eyene ne voit le mythe qu’en dehors de la religion. En se définissant comme « chrétien » – ce que fait aussi M. Oyono – M. Ateba Eyene met des œillères et se prive de crever totalement l’abcès. Il fait donc semblant de s’attaquer aux mythes en ménageant le mythe fondamental, celui sur lequel les autres mythes eux-mêmes – ceux générés par la franc-maçonnerie et la Rose Croix pour ne citer qu’elles – ont pris racine et prospèrent. C’est à ce niveau que le mensonge remplace le mensonge et que la démarche de M. Ateba Eyene ne peut plus être sincère ou, si elle veut l’être, elle doit revoir ses objectifs à la baisse. Si M. Ateba Eyene veut vraiment « éclairer » le Cameroun, ce n’est pas seulement un livre sur la dictature des loges, des sectes, etc. qu’il faut qu’il écrive, mais surtout un livre sur la dictature des croyances, de l’Eglise et des religions ; c’est un livre, qui, comme Nkrumah, traiterait de la crise de la conscience africaine, car M. Ateba Eyene est lui-même en proie à cette crise. Il voit bien que la franc-maçonnerie et toutes ces sociétés secrètes comme on les appelle participent de la continuation de la domination occidentale sur nous, mais il ne voit en aucun moment que cette même domination existe dans le Credo qu’il professe. Ici aussi sa critique a des œillères, car ce n’est pas la domination que produit le mythe en général que critique M. Ateba Eyene, mais seulement la domination que produisent les sociétés secrètes. Pour cette raison, les analyses de M. Towa dans L’idée d’une philosophie négro-africaine nous paraissent bien plus justes et plus sincères, car c’est la domination, l’idée de domination si on veut ou si on est idéaliste, qui est critiquée. Voilà donc que la Raison de M. Ateba Eyene est viscéralement et indissolublement liée au mythe qu’elle tente d’éradiquer : elle patauge dans ce dernier et exprime à merveille la forme que prend la dialectique adorno-horkheimienne dans la crise de la conscience africaine que décrit Le Consciencisme. Le mensonge remplace le mensonge ; le mythe remplace le mythe sous les aspects trompeurs de vérité et de Raison. M. Ateba Eyene fait exactement ce qu’il critique : il propose un mensonge comme vérité et tente de gagner l’adhésion du peuple à partir d’une base aussi défaillante. C’est qu’en réalité en invoquant la religion, sa « chrétienté », il glisse du terrain de l’argument vers celui du sentiment. En criant à tue-tête : « Je suis chrétien ! » peut-être arrivera-t-il à faire croire au peuple que les maçons et les rosicruciens ne le sont pas. Or de la bouche de ces derniers eux-mêmes, il n’y a aucune incompatibilité entre leur enseignement et celui de l’Eglise puisque – et là c’est nous qui justifions – toutes ces doctrines ont le même but qu’elles ont d’ailleurs hérité de l’Eglise : endormir. Leurs discours sont soporifiques et anesthésient la conscience de ceux qui l’écoutent comme le Renard avec le Corbeau. Ces mythes n’ont d’autres objectifs que de nous dépouiller de nos biens et M. AtebaEyene participe efficacement de cette dialectique de l’ensommeillement en remplaçant le somnifère par le somnifère. En réalité, c’est sur toutes les pratiques my(s)thiques qu’il faut faire la Lumière et la chef de file est ici, que M. Ateba Eyene ne nous y trompe pas, l’Eglise qui a largement contribué à ensevelir notre pensée dans l’espoir d’une résurrection dans le monde à venir (?)

C’est cet attachement inextricable au mythe qui explique par exemple que M. Ateba Eyene ne peut argumenter au sujet de l’homosexualité que de façon mythique et non de façon rationnelle, trahissant une nouvelle fois son projet et réalisant d’une façon éclatante la dialectique de la Raison. Quand le credo d’un discours est de « rendre gloire à Dieu » ou à quiconque comme je lis dans le quatrième numéro du « Lien », journal de la G.L.U.C : « En dignes artisans de l’œuvre, sachons exalter ce qui nous unit, ce qui nous fait progresser, à la gloire du Grand Architecte de l’Univers » (p. 3), il faut se méfier ! Mais il faut se méfier rationnellement et non mythiquement sinon la force que nous aurons à opposer au mythe se fera absorber par ce dernier. En mobilisant ces forces, M. Ateba Eyene s’interdit la victoire et montre son vrai visage qui n’est différent que de manière superficielle de celui qu’il dit combattre. Mais en réalité, le mal dont souffre M. Ateba Eyene est plus grand et c’est ce mal qui conduit inévitablement à cette dialectique que nous avons pris pour objectif de mettre à nu et de critiquer.

M. Ateba Eyene et le milieu

Tentons de conclure même si un pareil débat ne peut pas être conclu de cette manière brutale. Dans son « Essai sur la signification humaine du développement », M. Njoh-Mouelle a décrit l’homme critique comme un homme attaché au milieu ; il va, il vient ; il ne sait vraiment où aller ; il croit, ne croit pas ; veut et ne veut pas ; sait et ne sait pas en même temps. Il est un homme perdu dans le tourbillon des valeurs et ne prend pas le temps de s’arrêter pour réfléchir à la conduite à tenir. Il est en proie à de graves convulsions intellectuelles. Il nous semble bien que cette définition sied assez bien à l’attitude de M. Ateba Eyene. En effet, dans le cadre des « lettrés », la médiocrité critique est le retour à l’état d’illettré. Traduit en termes adorno-horkheimiens, la médiocrité est le retour de la Raison dans le mythe. Comment est-ce que M. Ateba Eyene participe-t-il de cette médiocrité ? Un seul exemple devrait nous permettre d’y voir plus clair.

M. Ateba Eyene nous dit qu’alors qu’il lisait ses livres sur les Loges, les Temples, etc., il a été victimes de plusieurs faits étranges, et que pour remédier à cette situation, il est allé voir une quinzaine de prêtres et des pygmées. Le c(h)réti(e)n a abandonné son Dieu pour solliciter la protection des dieux « païens ». Le Dieu c(h)réti(e)n n’est-il donc pas si puissant qu’il le dit ? A l’évidence l’attitude de M. Ateba Eyene traduit l’attitude de bon nombre d’Africains face à la chrétienté : c’est une attitude de doute. Ce doute pourrait être salvateur si on arrivait à se rendre compte de la manipulation occidentale au niveau de la religion. Le problème c’est que ce doute n’accouche jamais que de souris. Et au lieu de nous faire sortir de la crise dans laquelle nous sommes empêtrés, il nous y maintient. M. Ateba Eyene montre ainsi qu’il n’a pas aussi foi au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob qu’il le dit. Il prouve qu’il avait besoin d’entendre les paroles d’un dieu plus proche de lui. Cette revendication est légitime, sauf qu’il ne faut donc pas dire que ce qu’on veut, c’est la gloire du Dieu de l’autre, car Jésus et sa horde représente l’autre. Dans cette optique M. Ateba Eyene est un spécimen exemplaire de l’intellectuel en crise qui communique sa crise à son auditoire. Entre le Dieu de l’autre et nos écorces, M. Ateba Eyene, il faut choisir ! Et ce choix est celui entre l’Occident et Nous ! Beaucoup de nos frères, choisissent encore l’Occident à leur propre détriment, mais il n’y a pas de raisons de ne pas croire que cette situation s’améliorera.

Publicités

0 Responses to “La dialectique du mensonge (III)”



  1. Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




Calendrier

novembre 2012
L M M J V S D
« Oct   Déc »
 1234
567891011
12131415161718
19202122232425
2627282930  

Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez 107 autres abonnés


%d blogueurs aiment cette page :