NJOH-MOUELLE ET L’IDEE DE MODERNITE

Nota: Je ne publie ici qu’une partie de ma réflexion.

 

Dans son désormais célèbre « Essai sur la signification humaine du développement », M. Njoh-Mouelle consacre une partie de sa réflexion à l’idée de modernité. Il s’agit précisément du cinquième chapitre dudit ouvrage. Dans ce dernier, M. Njoh-Mouelle expose la vision de la modernité qui doit être contenue dans l’idée de développement. En insistant sur la dialectique de la modernité et de la tradition, il distingue certaines idées de « modernité » qui s’apparenteraient davantage à des freins qu’à des moyens d’évolution vers l’excellence.

En effet, dans le premier temps de ce chapitre, M. Njoh-Mouelle souligne une distinction fort utile entre d’une part, une idée exclusivement temporelle de la modernité, et d’autre part, une conception plus technique de cette même modernité. Aussi écrit-il à juste titre :

 « Rigoureusement,  moderne se dit de ce qui appartient au temps présent ou à une époque relativement récente. C’est ce qui est actuel et contemporain par opposition à ce qui est peut-être dépassé ou démodé. »[1]

En réalité, ce « rigoureusement » est moins rigoureux qu’il n’y paraît puisque le philosophe de Wouri Bossoua précise immédiatement que « Nous entendons bien établir une distinction entre ce qui est dépassé et ce qui est simplement démodé. »[2] Ce qui précède signifie qu’il faut distinguer dans le passé qui semble être l’opposé de la modernité, ce qui est réellement passé et ce qui n’est simplement plus à la mode. Cette distinction introduit un autre critère – peut-être même le plus essentiel – à prendre en compte dans l’appréciation du concept de modernité : le progrès.

C’est suivant cette idée de progrès en effet que ce qui est moderne doit être préféré à ce qui est ancien. Rigoureusement donc, la valeur de ce qui est moderne ne se lit pas dans le fait qu’il est plus « actuel », mais dans le fait qu’il répond d’une meilleure façon aux besoins « actuels » de l’homme. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la distinction qu’établit page 58, M. Njoh-Mouelle entre la faucille et la faucheuse mécanique. La faucheuse mécanique n’est pas simplement moderne parce qu’elle appartient à une époque plus récente que la faucille, elle est moderne parce qu’elle répond mieux aux impératifs de la récolte qui sont plus exigeants que du temps de la faucille. Par contre, une pareille exigence « technologique et scientifique » n’est pas visible dans le cadre des styles vestimentaires où le passage d’une mode à une autre peut se faire sans véritable « amélioration ». Au contraire, il est même possible qu’il y ait une réelle régression. C’est pourquoi « …tout ce qui est moderne ne représente pas  nécessairement un progrès par rapport à l’ancien et au traditionnel. Le modernisme peut être un progrès sur un point, une régression sur un autre point. »[3] Il ne faut donc pas que la modernité soit une valeur en soi et que le moderne soit doué de valeur en temps qu’il est moderne. Une telle attitude est du « snobisme » entendue comme « …la soumission inconditionnelle au présent, considéré en soi comme une valeur. »[4] Ce n’est pas une pareille idée de modernité qui peut enclencher le développement, et ce n’est sûrement pas d’une telle idée de modernité dont l’homme engagé dans la « bataille du développement » a besoin. Ce qu’il lui faut, c’est la modernité du deuxième genre, modernité de droit et non de fait ; modernité qui s’impose telle et non qui se pose telle. Une pareille modernité doit inclure un second critère en dehors de l’avancée technologique qu’on pourrait nommer progrès. Il faut que les instruments et les techniques modernes servent l’homme au lieu de se servir de lui. Il faut que la modernité soit au service de l’épanouissement de l’homme, sinon elle ne servirait rien d’autre que la barbarie. M. Njoh-Mouelle peut donc conclure que : « La modernité doit donc être, non pas une simple question d’adaptation formelle au présent, mais un souci d’amélioration réelle de la condition humaine. »[5]

A partir de cet objectif final de la « bataille du développement », il s’agit maintenant pour M. Njoh-Mouelle d’évaluer la pertinence des forces en présence pouvant aider l’Afrique à sortir de son état de torpeur. Ces forces sont doubles : d’abord la tradition, et ensuite la technologie. Mais la transition qui permet le passage du premier au second moment du texte est très intéressante. M. Njoh-Mouelle refuse le jugement dépréciatif a priori au sujet de la tradition, ainsi que le jugement appréciatif de la même espèce au sujet de la technologie. Son point de vue, plus nuancé, mérite à nos yeux d’être souligné :

« …non seulement face à cet objectif [l’objectif de la bataille du développement identifié plus haut], la tradition peut représenter une force négative et retardataire, mais encore le développement technologique lui-même comporte des risques d’aliénation pour l’homme. »[6]

C’est cette situation critique qui impose une analyse serrée des deux forces présentées plus haut. Et cette analyse, M. Njoh-Mouelle la commence avec la tradition. « La question qui se pose ici est celle de savoir dans quelle mesure les valeurs traditionnelles africaines peuvent nous aider à sortir du sous-développement et à réaliser le progrès, non seulement économique et social, mais moral. »[7] Mais pour évaluer la portée développementaliste des « valeurs traditionnelles », il faut d’abord définir la tradition. Ici aussi M. Njoh-Mouelle fait preuve de nuance. Il remarque qu’il y a en effet dans la tradition un aspect conservateur et réactionnaire. Toutefois, il souligne que le propre du « traditionalisme vrai est [de] rester constamment ouvert aux traditions nouvelles. »[8] Pourtant c’est dans ce caractère conservateur que M. Njoh-Mouelle identifie la valeur de la « tradition en tant que telle »[9], car le propre de la tradition est de sauvegarder l’unité de l’identité du peuple et de l’individu, identité sans laquelle il serait comparable à l’homme critique décrit par M. Njoh-Mouelle deux chapitres avant. Mais il y a ici une subtilité dans la compréhension que M. Njoh-Mouelle propose de la tradition.

Il est admis que la tradition doit transmettre quelque chose et veiller à ce que la chose transmise perdure par-delà les générations. Mais au lieu que cette chose à transmettre soit des attitudes, des pratiques, des us, M. Njoh-Mouelle voit plutôt « la même préoccupation pour l’humain. »[10] C’est pourquoi « …par-delà les traditions particulières, il y a la tradition universelle de l’humanité. »[11] Ce que sauvegardent les traditions particulières ce n’est pas donc pas selon M. Njoh-Mouelle des comportements spécifiques, mais plutôt le même souci universel pour l’homme. Bien qu’une pareille conception de la tradition soit séduisante et originale, il n’en demeure pas moins qu’elle peut prêter le flanc à une certaine ambigüité.

En effet, si le propre de la tradition par-delà les traditions particulières est de promouvoir l’humain, il faut qu’on s’accorde sur la question fondamentale de savoir ce qu’est l’homme. Diogène de Sinope avait été traité de tous les noms – et l’est d’ailleurs encore aujourd’hui par ceux qui veulent noircir les traits de la philosophie – parce qu’il avait posé la question fondamentale de la nature de l’homme. Si les traditions visent l’homme, alors ce ne sont pas des hommes particuliers, mais l’homme en tant qu’il est l’Idée même de tous les hommes que nous rencontrons tous les jours. Un tel homme existe-t-il et peut-on réellement s’élever au-dessus des considérations particulières pour saisir l’homme dans l’autre ? Si cet exploit est possible, alors nous sommes en possession d’un critère qui permet d’évaluer la valeur même des traditions, ce qui pose le problème de la hiérarchie des traditions et donc de la hiérarchie entre les hommes. M. Njoh-Mouelle ne s’est pas arrêté sur cette question sinon il aurait sûrement vu que ce que conservent les traditions ce n’est pas « la même préoccupation pour l’humain », mais la même préoccupation pour leur idée de l’humain, c’est-à-dire pour eux-mêmes. Aucune tradition ne préfère l’autre à elle-même – ce qui expliquerait peut-être en partie la situation des Africains, mais là est la substance d’une autre réflexion… – et ce qu’elles cherchent à conserver c’est leur propre être. C’est sur cette base traditionaliste que se sont opérés l’impérialisme et la colonisation.

Nous faisons l’hypothèse que la tradition occidentale est une tradition de domination qui pose que leur idée de l’homme doit remplir la terre et s’imposer à tous les peuples qui la peuplent. D’Alexandre le Grand à De Gaulle, c’est ce caractère dominateur qui a été transmis : ce caractère justement qui nie l’homme dans l’autre et ne le voit que chez soi. A contrario, la tradition africaine semble être plus moderne que celle occidentale parce qu’elle se montre – beaucoup moins qu’avant quand même – ouverte à l’altérité. Elle sait voir l’homme dans l’autre. De ce point de vue, ce n’est pas la tradition africaine qu’il faut chercher à moderniser, mais la tradition occidentale. Et ici, l’instinct d’autoconservation n’est pas un frein à la modernisation, mais un gage de sa conservation. C’est dans l’autre sens qu’il faut moderniser, humaniser.

Il n’y a donc pas de tradition universelle, ni au sens où ce serait des valeurs sensiblement identiques qui seraient transmises par-delà les spécificités, ni au sens de M. Njoh-Mouelle où se serait la préoccupation pour l’humain qui serait le fil conducteur des traditions particulières qui participeraient de cette manière à une sorte de ruse de la raison traditionnelle. Au contraire, il n’y a que des traditions particulières et ce qui est traditionnel est condamné à n’être que particulier. C’est cette particularité que M. Njoh-Mouelle entend par le vocable d’ « identité » qu’il remplace par celui d’ « humain » d’une façon assez peu compréhensible. L’identité, c’est la preuve d’altérité qu’affiche une tradition en face d’une autre. Si cette altérité venait à disparaître, ce serait la crise. Le meilleur exemple de cette crise est l’Afrique et la situation désastreuse dans laquelle elle se trouve. Parce que le « fil conducteur », la « personnalité identifiable » ou si on veut, la tradition de cette dernière a disparu, la bataille du développement semble être perdue d’avance, parce qu’elle va à la guerre sans armes ou, précisément, avec les armes de l’autre qui sont peut-être modernes, mais qui sont surtout gravement inadaptés pour ses besoins réels. Dans cette optique, la modernisation est à proprement parler une « aliénation » et le chemin qu’on présente à l’Afrique n’est pas la voie du salut, mais bien celle de la perdition. Aucun développement ne peut se faire, et aucun ne se fera en Afrique ou ailleurs, sans tradition. Aussi curieux et contradictoire que cela puisse paraître, il faut reculer pour mieux avancer ; or l’Afrique ne recule pas et tous les programmes qu’elle propose ou qu’on lui propose, ne tiennent pas en compte le fait qu’il lui faut reculer. Finalement, la modernité peut être dans le passé plutôt que dans le présent, si c’est dans le passé que se trouve la réelle préoccupation moderne du bien-être de l’homme. De la même manière, il n’est pas tout à fait exact que le traditionalisme vrai est celui qui reste ouvert aux autres traditions. En réalité, il n’est pas nécessaire que la tradition s’ouvre puisque l’ouverture à la tradition de l’autre peut être fatale. Il est plutôt nécessaire que la tradition reste ouverte à l’ouverture dans le sens de l’amélioration de l’épanouissement de l’humain. En d’autres termes, il faut qu’elle reste ouverte à elle-même puisque l’humain est sa préoccupation fondamentale. C’est lorsque la tradition se ferme à elle-même et non lorsqu’elle se ferme à l’autre, qu’elle devient sclérose.


[1] Njoh-Mouelle E., De la médiocrité à l’excellence, 3è éd., Yaoundé, CLE, 1998(1970), p. 58.

[2] Idem.

[3] Ibid., p. 58-59.

[4] Ibid., p. 59.

[5] Ibid., p. 60.

[6] Idem.

[7] Ibid., p. 60-61.

[8] Ibid., p. 61.

[9] Idem.

[10] Idem.

[11] Idem.

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2 Responses to “NJOH-MOUELLE ET L’IDEE DE MODERNITE”


  1. 1 tabela merlin 5 janvier 2013 à 9:42

    politique, éthique et devenir de l’État en Afrique
    j’ai besoin de quelques conseils pour un compte rendu
    merci beacoup

    • 2 jeanericbitang 16 janvier 2013 à 8:11

      Bonjour Merlin,
      Je ne comprends pas bien ton problème.
      Un compte rendu de quoi?
      « Politique, éthique et devenir de l’Etat en Afrique » chez qui?
      Ces questions pourraient peut-être (t/m)’aider.


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