Archive pour mars 2013

Existe-t-il une tradition philosophique en Afrique ?

 

A la quarante-quatrième page de de L’idée d’une philosophie négro-africaine (1979, rééd. 1997), on peut lire ces mots de M. Towa :

« Ces éléments de ressemblance entre la pensée égyptienne et la pensée du reste de l’Afrique Noire nous semblent suffisamment nombreux et importants pour autoriser l’affirmation de l’existence d’une tradition philosophique africaine profonde remontant à la plus haute antiquité qui soit. »

Le terme problématique dans cette affirmation est celui de « tradition ». En effet, peut-on effectivement affirmer l’existence d’une tradition africaine ? Et si jamais cette « tradition » est avérée, peut-elle réellement être « remontée » de nos jours à l’Égypte antique ?

Le terme tradition suppose un donné qui se transmet. C’est d’ailleurs sur cette idée de transmission qu’insiste l’étymologie de ce mot. Parler d’une tradition philosophique africaine s’est donc, au premier abord, faire référence à un vocabulaire, un ensemble de problématiques, un ensemble de manières de les aborder et de les traiter qui se seraient transmises depuis l’Égypte antique jusqu’à nous. Une pareille tradition existe-t-elle réellement ?

À y regarder de plus près, il est difficile d’affirmer l’existence d’une pareille tradition, surtout si on prend en compte le fait que l’Afrique ne redécouvre la philosophie qu’à travers les yeux, les livres, les problématiques et les méthodes occidentales. C’est en effet, la sévère « mutation » à nous infligée par l’Occident par la colonisation qui a rompu le lien – s’il existait même encore – entre l’Égypte antique et nous. Pour se rendre compte de cet état déplorable de la pensée dans lequel nous sommes, il nous suffit de compter le nombre de nos philosophes qui se réclament de Kant, de Hegel, de Marx, de Bergson, etc. d’une part, et ensuite de compter le nombre de ces même philosophes qui se réclament de Nkrumah, de Fanon, de Cabral d’autre part. Si les représentants de cette deuxième catégorie sont peu nombreux, mais existant quand même, combien de nos philosophes se réclament de Khéti III ou de Ptahhotep qui sont des références de la pensée égyptienne antique ? Comment une tradition aurait-elle perduré sans des personnes chargées de la garder et de la défendre ? Lorsque nos philosophes se réclament des « Anciens », ils ne font pas référence aux Anciens Africains, mais aux Grecs. C’est ainsi que nos philosophes sont volontiers platoniciens ou aristotéliciens, ou même héraclitéens. Dans ces conditions, est-ce la continuité de la tradition philosophique africaine dont nous parle M. Towa, ou l’expansion de la tradition philosophique de l’autre, c’est-à-dire de l’Occident ?

Du point de vue des problématiques philosophiques elles-mêmes, il n’est pas sûr qu’il existe une tradition de pensée entre l’Égypte antique et nous. Si on remarque que les préoccupations des Égyptiens étaient avant tout d’ordre moral et métaphysique, la philosophie africaine telle que nous la connaissons a surtout insisté comme le remarque amèrement M. Towa, à statuer sur la possibilité de sa propre existence, ce qui n’est pas une problématique propre, mais encore une problématique venant de l’extérieur, venant de Hegel et de sa suite. Et quand bien même les Africains s’intéresseraient aux problématiques développées par leurs Anciens, le vocabulaire et le bagage intellectuel avec lesquels ils traitent de ces problèmes sont plus à rapprocher de l’Occident que de l’Égypte. Les tentatives de traiter des problèmes actuels avec le vocabulaire égyptien est encore un travail d’avant-garde même chez les Africains. C’est que le vocabulaire égyptien n’est pas – encore – passé dans les mœurs, et qu’on traite encore de l’âme et du corps à la manière de Platon ; du monde et de son existence à la manière judéo-chrétienne ou leibnizienne, etc. Comment, dans cette optique, affirmer une continuité, fusse-t-elle dialectique ?

Même au niveau de la méthode ou des méthodes, l’optimisme towaïen doit être tempéré, car les philosophes Africains sont phénoménologues, existentialistes, marxistes, etc. plutôt que ptahhotépiens. La tradition de traitement des questions philosophiques est directement occidentale et nous abordons les questions qui sont –spécifiquement– nôtres d’une manière qui nous est –spécifiquement– étrangère.

Finalement, rien n’ « autorise » à parler d’une tradition africaine remontant aussi loin que le dit M. Towa. Mais est-ce pour autant que les possibilités de construire une tradition – à l’envers cette-fois ci– sont inexistantes ? À cette question, il faut répondre par la négative, car l’Égypte antique se présente comme une mine dont les trésors n’ont pas encore taris. De plus, nous n’avons analysé la tradition que du point de vue du passé, mais la tradition est aussi celle qui se fait tradition. La tradition, du point de vue créatif, c’est la création de ce qu’il y a à transmettre. C’est sur cet aspect qu’insiste par exemple M. Eboussi Boulaga dans le deuxième chapitre de la troisième partie de La crise du Muntu. Il écrit : « Concrètement, la tradition est le moment où l’Afrique (…) est elle-même source de création culturelle, religieuse et technique (…) » (Eboussi Boulaga F., La crise du Muntu, Paris, Présence Africaine, 1977, p. 156.) Cette vision de la tradition est à distinguer du « traditionalisme » qui a pu planer pendant notre article et qui consiste à situer la tradition dans le passé. Ce que nous disons, c’est que la tradition implique automatiquement quelque chose à transmettre. Cette chose à transmettre peut se trouver dans le passé, mais pas nécessairement, car elle peut aussi être inventée.

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La nausée

 

Deux hommes,

(comme d’habitude, les femmes sont exclues)

Vêtu ou dévêtu

exécutant leurs rituels.

Ils parlent aux morts et aux vivants,

mais plus aux morts qu’aux vivants

Ils invoquent leurs ancêtres,

se réclament du spirituel.

L’un conserve les cranes et les vénère,

l’autre est vampire et cannibale.

L’un invite les gens à se dresser de toute leur stature d’homme pour danser,

l’autre invite les autres hommes à se courber et à fermer les yeux pendant que lui est debout et à les yeux bien ouverts.

Les deux racontent du charabia,

font des tours de magie pour impressionner la foule

Font monter et descendre les esprits

des vivants et des morts.

Portes ou ne portes pas des masquent

Masques ou ne masques pas des portent.

Ils ont tous deux la peur pour levier,

la sueur pour salaire.

Effectivement,

ils « mangent à la sueur de leur front »,

mais pas seulement

car ils mangent surtout à la sueur des autres,

à la sueur des habitués de leurs spectacles ;

Ce sont des stars qui mangent à la sueur de leurs fans.

Tous deux combattent pour la Lumière,

Mais l’un est la lumière,

L’autre l’obscurité

…et j’ai l’envie de vomir…

J’ai la nausée…

 


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