Archive pour avril 2013

De l’aliénation ou De l’art négatif de se voir avec les yeux de l’Autre

Je sais déjà que les c(h)réti(e)ns ne seront pas d’accord avec l’opinion que je vais défendre dans cet article, mais je vais la défendre quand même ne leur en déplaise. J’ai moi-aussi été confronté au préjugé selon lequel « Le noir n’a pas d’histoire », préjugé que M. Sarkozy, ex-Président de la République Française, a remis au jour à Dakar en 2007. Mais peut-être qu’il ne faudrait pas regarder ce préjugé de façon strictement négative et interroger la manière dont les Africains vivent leur vie afin de vérifier la pertinence d’un pareil propos à leur endroit. Je me limiterai à mon entourage proche, car je ne peux parler pour tous les Africains, ou, si l’on veut, pour tous les Noirs, même si être Noir ne garantit en aucune façon l’Africanité.
Quand je demande à certains des enfants dont j’ai la charge comment est-ce que nous sommes entrés en contact avec le christianisme par exemple, leurs réponses sont foudroyantes. En effet, pour eux, nonobstant le fait qu’on leur ait donné des leçons sur le sujet, les missionnaires seraient venus en Afrique, auraient pris leurs bibles et auraient prêché l’évangile jusqu’à ce que le peuple se convertisse à la Parole du Dieu Juif. Dans leurs esprits, il est impensable que les occidentaux aient utilisé la violence pour asseoir leur puissance religieuse sur nous. Je leur demande alors s’il est facile de se séparer des habitudes qu’on a acquises tout au long de notre vie, ces habitudes qu’on nomme souvent maladroitement « tradition ». Ils me répondent qu’en face du message d’Amour prêché par les missionnaires, les rites « barbares » ont vite été déclassés. Et qui jugeait donc ces rites « barbares », est-ce ceux qui les pratiquaient ou ceux qui sont venus les juger du dehors ? demandais-je maintenant. Là, deux d’entre eux me prennent le même exemple, selon lequel les rois engloutissaient en mourant, toutes leurs femmes qui étaient enterrées vivantes. Ce genre de réponse est très intéressant parce qu’il montre la manière dont les jeunes Camerounais se représentent les « traditions » de leurs Ancêtres. Ces traditions sont inférieures (à celle du Juif, du Colon d’hier et d’aujourd’hui) et infériorisantes parce qu’elles ne mettent pas l’Homme en avant, d’où la nécessité de s’en débarrasser pour embrasser la tradition de l’Autre, tradition d’Amour et de partage, tradition excellente et tradition de l’excellence. Il n’est donc pas surprenant que ce soit de pareilles bouches que jaillissent des expressions comme « Le Blanc n’est pas fou », sous-entendu que le Noir, lui, l’est ; ou encore « Le Blanc est fort », sous-entendu que le Noir, lui, ne l’est pas. De pareilles manières de parler passées dans l’usage révèlent un véritable problème de conscience, car ces gens qui parlent, parlent d’eux en des termes inférieurs et infériorisants de sorte qu’ils ne soient jamais enclins à se voir comme de véritables créateurs, capables d’impulser le mouvement du monde. Au contraire, ils se voient comme des danseurs à côté des penseurs ; comme des esclaves à côté des maîtres ; comme des wagons tirés par des locomotives. Cette pensée médiocre et médiocrisante est peut-être véhiculée par l’éducation. En effet, comment penser que des élèves qui ont reçu des leçons sur la colonisation puissent en venir à penser que la colonisation a eu des bienfaits et qu’elle était même « nécessaire » pour l’évolution de l’Afrique parce qu’elle a apporté l’Amour, la Paix, etc. ?
J’ai déjà assisté à une leçon sur la colonisation ou précisément sur la décolonisation de l’Afrique, et j’ai été surpris par l’accent qu’on mettait sur les « points positifs » de la colonisation. Voilà la conclusion de cette leçon qui m’est restée en travers de la gorge : La colonisation était peut-être une mauvaise idée, mais il n’en demeure pas moins qu’elle a permis de développer l’Afrique en y introduisant la modernité. Waouh ! Donc sans colonisation, les Africains auraient été incapables de moderniser leur tradition ? Quand un pareil mensonge est répété pendant des générations et des générations, il prend la fausse apparence de vérité historique et conditionne les mentalités des jeunes Africains qui ne peuvent plus se voir que comme des êtres passifs, subissant l’histoire. Cet état de l’éducation est peut-être à trouver dans le fait que les bases du système qui le soutient sont d’origine coloniale. C’est l’histoire du Colon qu’on nous a appris et qu’on apprend encore, et non l’histoire du Colonisé. Si cela est bien le cas, alors le colonisé n’a pas d’histoire, sinon il l’aurait réécrite à son avantage. Tous les livres d’histoire à la disposition des Africains à l’école montrent les colons en héros conquérants qui ont soumis les primitifs en les civilisant. Ils ne montrent pas des monstres qui ont décrété l’infériorité de tous les peuples qui leur étaient différents, et qui, en vertu de leur pouvoir, ont décidé de décimer toutes les cultures étrangères aux leurs. Von Bismarck et Cie sont des héros ; De gaulle est un héros (il a même son monument dans les pays qu’il a soumis ! Ces pays se disent indépendants, mais protègent cette statue qui signifie la même chose que le drapeau Allemand planté au Plateau Joss : « J’ai vaincu ce territoire ! J’ai soumis ces indigènes ! Et ces primitifs indigènes en sont conscients ! ») C’est à ce niveau qu’il y a aliénation, parce que nous nous voyons avec les yeux de l’autre ; nous devenons étrangers à nous-mêmes, comme si en nous greffant une partie de notre propre corps nous la rejetions alors qu’en même temps, une partie étrangère à notre propre corps était acceptée par lui.
De nos jours encore, nous nous voyons comme l’Autre nous voyait et nous voit, et c’est une nouvelle « mutation » qu’il faut cette fois-ci, nous infliger à nous-mêmes afin de nous voir non plus avec les yeux de l’autre, plus dans les yeux de ce dernier. Il faut voir la manière dont l’Autre nous voit sans nous voir de cette manière. Bien que séduisante, une pareille (auto)révolution n’est pas du tout facile à opérer, elle invite à un changement radical de marche qui doit prendre appui sur une nouvelle vision de l’éducation, vision qui doit mettre en avant la valeur du colonisé et non celle du colon. De même que le mot « Nègre » fut une insulte, il faut que les Occidentaux ne soient plus fiers de rappeler qu’ils sont des Colons et qu’ils ont soumis le monde, donc nous-aussi.

Publicités

Calendrier

avril 2013
L M M J V S D
« Mar   Juin »
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
2930  

Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez 110 autres abonnés


%d blogueurs aiment cette page :