Comment je comprends un passage de l’Essai de Marcien Towa

Il y a presqu’un an je crois, lors d’une Conférence sur la pensée de Monsieur Towa donnée à l’ancien Centre Culturel Français de Douala, je m’étais mis à dos une grande partie de l’auditoire en soutenant que la manière dont ce dernier était expliqué aux élèves de classes de Terminale était souvent erronée. L’objet du litige était le rapport de la pensée de M. Towa au passé. Là où le conférencier et bon nombre d’auditeurs arguaient que M. Towa demandait de rompre totalement avec le passé, j’invitais à la nuance. Cet article est une tentative de répondre à leur compréhension de l’Essai, et il aurait très bien pu s’intituler « Marcien Towa et le passé », mais j’aurais alors donné l’impression d’avoir l’ambition de trancher le débat ­–même si selon Jaspers, c’est en cette ambition que se lit le but de chaque philosophie–. Au contraire, j’ai opté pour une tournure plus personnelle, acceptant par là-même que mon option théorique n’engage que moi –n’en déplaise à Sartre– et personne d’autre. Pour ce faire, j’ai décidé de m’appuyer sur un des passages « problématiques » de l’Essai qui servait de pivot argumentatif à mes opposants. On peut en effet lire à la page 42 de l’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle (Yaoundé, CLE, 2007[1971]) :

« … pour s’affirmer, pour s’assumer, le soi doit se nier, nier son essence et donc aussi son passé. En rompant ainsi avec son essence et son passé, le soi doit viser expressément à devenir comme l’autre, semblable à l’autre, et par là incolonisable par l’autre. »

Je pose – et je peux me tromper – que comprendre cet extrait permettrait de comprendre toute la philosophie de M. Towa, c’est-à-dire tout son projet qui peut se résumer dans l’optique iconoclaste. Je pose ensuite qu’on peut comprendre ce texte en s’appuyant sur quelques repères, notamment la psychologie et les extraits voisins – pour s’en tenir à l’Essai.

Repère psychologique : Le but de ce repère n’est pas de dresser le profil psychologique de M. Towa parce que nous en sommes proprement incapable. Il s’agit plutôt d’essayer de voir la manière dont le caractère de l’auteur s’exprime à travers ses écrits, ce qui pourrait aider à comprendre le style de ce dernier et donc, à mon avis, à mieux analyser sa pensée. De mon point de vue, M. Towa apparait comme un « sanguin » qui n’hésite pas à utiliser des mots plus violents qu’il ne le faut. J’en tiens pour preuve le ton martial et grave qu’il a dans la majeure partie de l’Essai et de L’idée ; l’agressivité avec laquelle il répond au propos non moins agressif de M. Sable dans le débat qui clôt ce dernier livre ; La gêne qu’il ne se gêne pas de montrer dans Philosophes du Cameroun au moment où on annonce les conférences sur Meinrad Hebga, et le vocabulaire qu’il utilise pour parler de ce même confrère dans le même livre. Cette remarque nous amène au fait qu’il n’est pas impossible que M. Towa utilise quelques fois des mots plus sévères qu’il ne faut et use de l’exagération comme d’autres de la tempérance. Le mot sévère dans ce passage est sûrement celui de négation. Avec ce « nier », on a cru que M. Towa insistait sur le rejet total du passé, puisque la négation doit être radicale. En effet, lorsqu’on nie un acte, on n’accepte pas une partie de ce dernier pour en rejeter une autre : on le rejette de bout en bout. Comment donc nier sans nier ? La réponse à cette question se situe à notre avis dans la psychologie de M. Towa qui doit nous amener à comprendre ce terme de façon moins radicale qu’il n’y paraît–cette thèse sera d’ailleurs soutenue par les repères à venir. À notre avis, il faudrait comprendre « se nier », comme « se mettre à distance ». Se nier soi-même signifierait donc se mettre à distance de soi. Et cette mise à distance est réalisée par la critique. Entre soi et soi-même, il faut qu’il y ait une distance critique, une négation et non un rejet automatique. Finalement, « devenir comme l’autre », ce n’est pas se décaper l’épiderme ou vivre comme l’autre, c’est plus ou moins symboliquement, installer une distance critique entre soi et soi-même, c’est-à-dire entre aujourd’hui et hier comme l’autre l’a fait en ayant le courage de soumettre ses Anciens à la critique des Modernes. Cette interprétation est, à mon avis, renforcé par les textes qui entourent cet extrait.

Repères textuels : Ce serait une erreur d’isoler une ou deux phrases d’un texte et espérer comprendre l’essence de la pensée d’un auteur à partir de ces dernières. L’idéal serait plutôt de comprendre la place de ces phrases dans la structure générale du discours, les raisons de leur apparition et le développement qui les suit. Dans le cas d’espèce, ce texte apparait alors que M. Towa réfléchi à une « nouvelle orientation philosophique en Afrique » qui devrait s’opposer à l’ancienne caractérisée par l’ethnophilosophie, c’est-à-dire par l’exhumation du passé selon l’auteur. Quelle serait donc le sceau de cette nouvelle orientation ? La réponse de M. Towa est claire : c’est la critique, et elle doit commencer par s’appliquer au sujet qui critique. C’est pourquoi la révolution –le développement escompté et le repositionnement de l’Afrique sur l’échiquier mondial– doit aussi être une auto-révolution–changement de marche intellectuelle. C’est pourquoi le troisième chapitre duquel est extrait ce texte commence par une critique des ancêtres, puis une critique de la négritude afin d’aboutir à une critique de l’ethnophilosophie.  En fait, M. Towa invite à un regard critique sur nos « lacunes » qui « furent responsables de notre défaite » (p. 39) dans le but de nous « affirmer dans le monde actuel » (p. 41) en transformant nos défauts en qualités. Juger de la qualité de notre héritage est une entreprise critique qui doit d’abord être radicale. C’est dans ce contexte qu’apparaît l’extrait convoqué plus haut, et une fois que la critique sera passée dans les mœurs –car « cette introduction n’est pas à concevoir comme une simple addition qui laisserait intact les anciens éléments culturels (p. 40) – alors on pourrait s’arrêter pour faire le tri, un peu à la manière dont un mouvement populaire écrase d’abord tout sur son passage avant de s’imposer des règles, car tout n’est pas bon pour la poubelle. Quand l’euphorie iconoclaste sera passée –et on la voit passer sous la plume de M. Towa à travers l’Essai – il ne sera plus question de « nier » (mot sévère traduisant le radicalisme du mouvement initial) le passé, car « il serait absurde de rendre notre passé plus négatif qu’il ne le fut en réalité. » (p. 70), mais d’adopter « la rigueur et la sévérité » (id.) en face de ce dernier. Et dès la page 70 se dessine le futur projet de L’idée, c’est-à-dire la volonté de « retracer avec le maximum de rigueur et d’objectivité l’histoire de notre pensée. » (id.).

Peut-on alors dire, une fois qu’on a exposé ces repères, que M. Towa invite à la négation du passé, à une distance irrésolue d’avec ce dernier ? Soutient-t-il que le passé africain est essentiellement mauvais et qu’il faut s’en préserver ou invite-t-il, philosophiquement, à une analyse approfondie et « sans complaisance » de ce dernier afin non d’en rester prisonnier, mais de pouvoir sortir de la « raque de l’histoire » ?

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1 Response to “Comment je comprends un passage de l’Essai de Marcien Towa”


  1. 1 ABADA ZEBE Ghislain 15 juillet 2015 à 6:35

    Bonjour M., j’ai aimé votre méthode qui consistait à partir de la psychologie de l’auteur pour atténuer ses propos. Cependant je pense et je peux me tromper que son ouvrage L’IDEE D’UNE PHILO. NEGRO-AFR. dont vous avec fait le commentaire dans un de vos article, pouvait servir d’élément pour rencherir votre analyse. En effet, cet ouvrage qui apparait comme une reprecision de certains points de vue developpés dans l’Essai. En ce qui est du passé, Towa lui-même c’est chargé de faire un crie dans le passé des africains et a retenu des elements qu’il a jugé essentiels pour un developpement philosophique en Afrique. D’adors en Afrique du Nord, il retient du passé l’esprit critique, de liberté, l’assimilation de l’homme à Dieu (dans le pantheon egyptiens) et ensuite l’esprit de pensee qu’il decele dans les contes de l’Afrique subsaharienne avec Kulu-la-tortue et ze-la-panthere…etc. voici des elements qui prouve à juste titre selon moi que M.Towa n’a pas fais table rase de notre passé et nous propose comme exple les richesses intellectuelles que regorge notre passe. merci


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