Archive pour décembre 2013

Marcien Towa : science sans conscience ?

 Il n’est pas surprenant de voir des personnes tracer une ligne de démarcation entre M. Towa et M. Njoh-Mouelle par rapport à leurs différentes approches de la question du développement. Là où, soutiennent les personnes qui entretiennent cet amalgame, M. Towa inviterait à une course à la technologie effrénée, M. Njoh-Mouelle, lui, serait plus soucieux de donner un « contenu » au développement. Selon cette lecture, le projet de M. Njoh-Mouelle apparaitrait comme la « face réfléchie » du projet brutal et irréfléchi de M. Towa. Il y a quelques jours, justifiant le choix qu’il opérait pour l’analyse de la question du développement, un de mes amis a invoqué cet argument fallacieux. Peut-on vraiment soutenir qu’il manque une « direction » à la quête de la science et de la technologie que soutient M. Towa dans l’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle et dans L’idée d’une philosophie négro-africaine ? Peut-on valablement soutenir l’idée selon laquelle son projet serait sans « âme », sans « fond », et qu’il inviterait à la science pour la science ? M. Towa est-il moins soucieux des « objectifs » ou du « sens » du développement que M. Njoh-Mouelle ?  Toutes ces questions n’ont qu’un seul but : il s’agit de voir si l’idée de développement de M. Towa possède un contenu ou un sens.

M. Njoh-Mouelle a soutenu à maintes reprise que De la médiocrité à l’excellence ne présentait pas de « recettes » pour arriver à l’excellence, c’est-à-dire au développement, mais entendait dégager la « signification humaine du développement » – sous-titre assez peu mentionné de son ouvrage –. Quelle est cette signification ? Dès la préface de la première édition, M. Njoh-Mouelle laisse entendre ce que serait le « sens » du développement. Il ne s’agit ni d’une recette, ni d’un ensemble de procédés, mais d’un « …processus complet, total, qui déborde par conséquent l’économique pour recouvrir l’éducationnel et le culturel. »[1] Or quel est l’être qui se dit par l’éducation et la culture ? N’est-ce pas proprement l’homme ? Dans les lignes qui suivent cette phrase que nous venons de citer, M. Njoh-Mouelle identifie l’homme comme liberté en montrant que le développement doit permettre à l’homme d’être un être libre. Comment ? En l’arrachant de « L’abandonnement irrationnel aux forces de la nature » par exemple, abandonnement qui « est digne d’une indigence d’esprit qui nous ravale inéluctablement à l’état de sous-développement…mental. »[2] Dans la préface de la seconde édition M. Njoh-Mouelle est encore plus clair : « …la conquête du pouvoir seule ne suffit pas ; encore faut-il se donner une vision claire du type d’homme ainsi que du type de relations humaines dont il conviendrait d’encourager l’avènement. »[3] Si on extrait cette phrase de son contexte et précisément de celles qui la précèdent dans la préface, on pourrait facilement croire que M. Njoh-Mouelle s’en prend à M. Towa. Le but de l’entreprise de De la médiocrité à l’excellence est donc clair depuis la préface, et on comprend l’étonnement de M. Njoh-Mouelle lorsqu’il constate que certains de ses « critiques » ont « travesti » son projet pour – mieux ? – le critiquer[4]. On le voit : pour M. Njoh-Mouelle, le développement n’a de sens que s’il sert l’homme. À partir de ce point d’ancrage de la réflexion de M. Njoh-Mouelle, certains commentateurs trop pressés de construire des « dialectiques » saugrenues autour des philosophes (Camerounais) afin – peut-être – d’ajouter une dose d’intérêt à leurs leçons, ont opposés l’ « Essai sur la signification humaine du développement » à l’autre Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle. M. Towa est appelé à la barre pour répondre du contenu de son développement. Le réquisitoire est plutôt simple à restituer. Il s’agit de dire que M. Towa a privilégié dans l’Essai une course effrénée vers la science, mais sans indiquer pourquoi il fallait absolument avoir recours à ce « secret de la puissance » occidentale. Dans cette optique, il inviterait à la science pour la science, ou à la puissance pour la puissance tandis que M. Njoh-Mouelle inviterait à situer l’homme au cœur du processus d’acquisition de puissance, de force, ou si l’on veut, de développement. Mais ces arguments sont-ils vraiment fondés ?

Si on s’en tient seulement à la préface de 1970, et plus précisément aux passages que nous avons cité de cette dernière, on se rend compte que M. Njoh-Mouelle soutient que le développement doit servir la liberté humaine, c’est-à-dire aussi la créativité. Dans l’Essai, M. Towa dit exactement la même chose. Ceux qui vident la « ruée vers la science » de M. Towa oublient très souvent de se poser la question du fondement de cette ruée. Pourquoi en effet, doit-on acquérir la science et la technologie pour M. Towa ? N’est-ce pas pour sortir d’un état d’infériorité vis-à-vis de l’Occident ? Cet état d’infériorité ne se manifeste-t-il pas par une crise de la création, c’est-à-dire aussi une crise de la liberté, car ces deux termes vont de pair ? Il semble bien que ceux qui soutiennent cette opposition n’aient jamais parcouru l’Essai de façon suffisamment rigoureuse. M. Towa y écrit pourtant : « Si la libération est notre but, alors la chose la moins avisée que nous puissions entreprendre est certainement la restauration du monde ancien… »[5] Arrêtons-nous un peu sur ce passage. De qui parle Monsieur Towa lorsqu’il dit « notre but » ? Et n’identifie-t-il pas la « libération » comme étant le but de ces personnes ?

À l’évidence, en disant « nous », M. Towa parle des « Africains », et cela sans exception aucune, car tous les Africains ont été victimes du préjugé raciste qui a servi l’impérialisme et la colonisation, et tous, ou presque – Senghor par exemple – veulent s’en libérer. C’est de cette orientation que M. Towa résume « La plupart des tentatives philosophiques de l’Afrique moderne »[6]. Mais dans leur quête de libération, certains Africains reproduisent différemment les anciennes chaînes qui les liaient à une impossibilité d’être des hommes, c’est-à-dire à une impossibilité de créer : une partie de ces Africains sont des ethnophilosophes. Qu’est-à-dire ? Être ethnophilosophe c’est avoir de « bonnes intentions », mais les exprimer mal. Le défaut premier de ces derniers est d’avoir une mauvaise méthode qui conduit à de mauvais résultats. Au lieu en effet d’en arriver à prouver la créativité, c’est-à-dire l’humanité du Nègre, les ethnophilosophes en arrivent à la nier en montrant leur incapacité à créer. Que va donc permettre la science ? Elle va permettre la « libération » ainsi que le présente M. Towa, c’est-à-dire qu’elle va permettre à l’Africain de redevenir un créateur, c’est-à-dire de redevenir un homme. Nous disons « redevenir », car M. Towa n’exclut pas que « nos ancêtres…durent…être aux plus hautes époques de leur histoire, créateurs et libres. »[7], c’est-à-dire pleinement Hommes, humanité niée dans une logique de domination. Comment, dans cette optique, ne pas lire l’Essai de M. Towa en dialogue avec celui de M. Njoh-Mouelle ? En plus – dans le cadre où il faudrait absolument chercher des zones de conflit et de différenciation – M. Njoh-Mouelle n’établit pas de « recette » pour parvenir au développement, ce que M. Towa fait tout en en signalant le « but ». Dans cette optique, c’est la réflexion du philosophe d’Endama qui serait plus complète que celle du philosophe de Wouri Bossoua.


[1] Njoh-Mouelle É., De la médiocrité à l’excellence. Essai sur la signification humaine du développement (1970), 3è éd., Yaoundé, CLÉ, 1998, p. 6.

[2] Ibid., 7.

[3] Ibid., p. 12.

[4] Voir à cet effet « Réponses d’Ébénézer Njoh-Mouelle aux essais critiques », in Malolo Dissakè E. (éd.), L’aspiration à être. Autour du philosophe Ebénézer Njoh-Mouelle, Chennevières-sur-Marne, Dianoïa, 2002, pp. 207-260.

[5] Towa M., Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle (1971), Yaoundé, CLÉ, 2007, p. 40. Nous soulignons.

[6] Ibid., p. 5.

[7] Ibid., p. 48.


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