Archive pour février 2014

Les débats stupides

 

Un plateau,

Pas d’arachides,

Une modératrice qui modère davantage ses cheveux que le débat.

Des protagonistes,

mais doit-on vraiment les appeler comme ça ?

Un professeur illettré prend la parole et soutient mordicus que la jeunesse a la fainéantise dans le sang ;

Un fainéant lui répond dans l’optique de contrecarrer cette thèse.

Mais au final il ne fait que la confirmer.

Il invoque sa terre natale,

Comme quoi on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Tous y passent :

Naturellement, papa et maman.

Ce fainéant se défend en arguant que de temps en temps,

le temps des vacances,

le temps du grognement d’un tam-tam,

il se fait salir les mains par la boue du village et les sillons des champs ;

Que chantant la vie il enceinte le sol ;

Sentant sa sueur il savoure la récolte

De quelques épis de maïs,

D’une ou deux doses de farine ;

Un peu d’huile ci et là

Quand on peut, c’est des cacahuètes,

Eh, pardon, des arachides, comme on dit ici.

Et le fainéant bombe le torse et fait le fier :

« Je ne sais combien coûte un litre d’huile »

Mais son mensonge le rattrape et il ajoute la nuance qui doit assurer le respect de l’illettré d’en face :

« Enfin, quand je suis dans mon village »

Car cet épris de campagne préfère quand même la ville.

Son excuse est sûrement toute trouvée :

Les études l’y ont menées et l’y maintiennent.

L’auditoire semble applaudir,

L’illettré acquiesce,

Le fainéant reçoit sa friandise et remue la queue.

Dans cette ambiance clownesque,

un seul personne a raison,

c’est-à-dire a le courage de mettre en accord ses dires et ses actes :

une fille,

elle déclare à haute et intelligible voix qu’elle déteste le travail manuel.

L’illettré se rue sur elle et la stigmatise :

Voilà l’exemple qu’il cherchait.

Cette fille montre que la jeunesse est adepte de la fainéantise.

Il faut quand même défendre cette fille car elle échoue à le faire elle-même.

N’ayant pas la force nécessaire pour se défendre, elle s’est fait emporter par le tourbillon de contestation qu’elle a déclenché.

Mais cette moutonne noire n’est ni moutonne ni noire :

Dans ce débat de gens ivres, elle est la seule qui parait lucide.

Pourquoi faudrait-t-il absolument se salir les mains avec de la terre pour qu’on nous reconnaisse un ardent désir de travailler ?

Les mains des politiques sont-t-elles vraiment moins sales que celles des fermiers ?

Le travail n’est-il qu’en rapport avec la terre ?

N’est-il que manuel ?

Ne puis-je garder mes mains propres tout en salissant mon cerveau ?

Ou, mes mains ne peuvent-t-elles êtres salies, mais avec de l’encre ?

Faut-il absolument côtoyer les vers de terre et les excréments d’animaux divers pour « travailler » ?

À l’évidence, nos débatteurs sont soit chrétiens soit fortement inspirés par cette doctrine, puisque le Dieu chrétien punit ceux que les Juifs disent être nos ancêtres, à travailler pour vivre, c’est-à-dire à côtoyer la terre.

Pour ce Dieu, travailler est synonyme de travailler la terre, c’est-à-dire de travail manuel.

Il lui manquait un peu d’inspiration et d’intelligence s’il ne pouvait voir qu’Adam et Ève travaillaient déjà en nommant les animaux…

Moi aussi je déteste la terre,

Je n’éprouve aucun plaisir à tremper mes mains dans la boue et à me trouver maculé d’excréments.

L’agriculture n’aura un sens dans ce pays que lorsqu’elle sera moderne,

lorsqu’on cultivera son champ en trois pièces et parfumé,

lorsque le rhumatisme cessera d’être la rançon du fermier,

lorsque les tracteurs feront le travail des hommes,

lorsque les pileuses seront battues par les batteuses,

lorsque la houe ne servira plus qu’à raconter des histoires,

lorsque la machette sera relégué dans la préhistoire,

lorsque le champ sera une aventure et non une torture.

À ce moment, je comprendrais que mon pays mise sur l’agriculture.

Je ne parle pas de cette activité bizarre qu’on pratique derrière la case familiale armé de ses muscles et de bâtons.

Je ne parle pas de ce primitivisme qu’on entretient au nom du travail,

de cette chose qui fait de l’homme un animal,

de cette chose qui détruit plus qu’elle ne crée.

Une telle chose, j’affirme mon droit de la mépriser !

Suis-je alors un fainéant parce que j’ai choisi de transpirer par la tête plutôt que par toutes les pores de mon corps ?

Que j’ai troqué ma machette contre un stylo ?

Que ma hotte est un cartable rempli de papier ?

Mon grenier une bibliothèque ?

Suis-je un fainéant parce que je récolte des mots plutôt que des pommes de terre ?

Que les sillons que je trace ne déforment pas la terre, mais la surface des livres ?

Que je plante des idées plutôt que des graines ?

Que je sème dans le vent plutôt que dans la terre ?

Que je récolte des théories plutôt que des épis ?

Est-ce vraiment là la voie de la facilité ?

Si oui, notre Professeur est bien illettré…

 

 

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Qu’est-ce qu’être patriote ?

 Le thème de la 48è fête de la jeunesse de notre pays est « Jeunesse, Patriotisme et promotion de l’intégration nationale ». Notre première surprise concernant ce thème est sa formulation trop limpide. Adorno dirait qu’ il est « bien poli et lisse », qu’il « tombe trop juste » et que par là il prouve bien qu’ il a été élaboré par quelqu’un d’autre que la jeunesse elle-même. La formulation de ce thème prouve qu’il a été élaboré pour les jeunes sans les jeunes, de la même manière que le partage de l’Afrique au 19è siècle a été effectué pour les Africains sans les Africains. Les conséquences d’une telle mise à l’écart des principaux concernés peuvent-t-elles être autres que désastreuses ? Lorsqu’ on se plaint à tue-tête du manque d’implication de la jeunesse dans le fonctionnement du pays, et que même pour la formulation du thème de la fête de la jeunesse, on a l’impression qu’ il existe une mainmise autre que celle de la jeunesse, il semble que nous sommes bien là en face d’un problème plus complexe que ce qu’ on veut bien dire ou voir. Mais supposons que nous nous trompons et que ce thème est l’élaboration de la jeunesse, l’idée même d’une « fête de la jeunesse » n’est-t-elle déjà suspecte en soi ? Ne faudrait-il pas  s’étonner du fait qu’il est besoin de « célébrer » la jeunesse de manière ponctuelle, comme si les gérontocrates, réveillés une fois tous les 360 jours par ce qui leur sert accessoirement de conscience, jugeaient utile de s’arrêter un moment aux problèmes de ce qu’ils appellent la « jeunesse » ? Mais nous ne voulons pas précipiter nos lecteurs dans cet abîme – en tous cas, pas tout de suite. Nous voulons d’abord nous poser la question du patriotisme. Il n’est pas rare qu’ on reproche, ici, à x ou à y, son manque de patriotisme, et il semble que l’homme lambda comprenne intuitivement ce mot comme étant « l’amour de son pays ». Quoi de plus normal d’ailleurs, si le système éducatif et les pseudo-éducateurs de la masse – du peuple comme on dit – ne font que marteler à longueur de journée cette définition ? Mais cette distinction aussi intuitive soit-t-elle manque de contenu, manque son contenu. En effet, que veut dire « aimer » ? Aimer est un verbe difficile et l’amour est un sentiment difficile à décrire, ainsi qu’ à exprimer. Qu’ exprime-t-on lorsqu’on dit qu’on aime ? Des choses aussi diverses et variées que les personnes auxquelles nous adressons ces mots et les situations dans lesquelles nous le faisons. Nous sommes confrontés aux mêmes difficultés lorsque nous nous contentons de l’étymologie du terme philosophie. Doit-t-on alors renoncer à définir le patriotisme à cause des difficultés susmentionnées ?

Nous pensons pouvoir définir l’amour à la manière kantienne. Dans cette optique, l’amour serait un sentiment dans lequel l’autre est toujours considéré comme une fin et jamais comme un moyen. L’amour est à l’origine, un sentiment tourné vers soi, car nous aimons une chose – ou quelqu’un – d’abord dans l’optique de notre plaisir. Mais l’amour véritable dépasse ce simple cadre pour se muer en vertu qui consiste à faire passer l’autre avant nous. N’est-ce pas proprement cela que nous constatons dans l’amour que sont sensés avoir les parents pour leurs enfants ? À partir d’ici, nous pouvons donc définir le patriotisme comme étant le fait de « Considérer la Patrie toujours comme une fin et jamais comme un moyen ». Or aimer la Patrie c’est aimer sa jeunesse, puisque la jeunesse est le moteur de la Nation. Est-ce qu’on peut donc dire que les personnes qui ont formulé ce « thème » aiment la jeunesse, c’est-à-dire la considèrent toujours comme une fin et jamais comme un moyen ?

À l’évidence, la réponse à cette question doit être négative parce que ce thème est formulé comme un slogan politique, ce à quoi le pouvoir en place nous a depuis longtemps habitué en nous habituant en même temps à ne plus rien attendre de sa part. En 2008, alors que la jeunesse protestait contre la banalisation du plus haut texte de loi de notre pays, au plus haut sommet de l’État, on a préféré parler d’ « émeutes de la faim », comme si le cerveau de la jeunesse était situé au niveau de l’estomac. En réalité, nous pensons que les auteurs de ce concept répugnant ont simplement projeté sur la jeunesse leur propre être : c’est qu’ils sont des êtres-pour-l’avoir et que leur essence se situe un tout petit plus haut que leur ceinture. A contrario, l’histoire de notre pays, et l’histoire de l’humanité tout court montre que ce sont toujours les jeunes qui ont été au devant de l’action révolutionnaire et que les « vieux » ont toujours été des réactionnaires comme c’est encore à présent le cas. Ces vieux qui furent jeunes ont maintenant vieilli et leur révolution s’est dégradée en réaction. L’histoire montre aussi que dans le combat millénaire qui oppose la jeunesse à la vieillesse, les seconds ont toujours perdu face aux premiers. En 2008 aussi, le « sommet de l’État » a accusé des « apprentis sorciers » de manipuler la jeunesse. Cette affirmation qui est d’un mépris évident envers la jeunesse porte l’idée selon laquelle la jeunesse est composée de « moutons » incapables d’abord de comprendre les machinations politiques visant à réduire le pouvoir de la Constitution de notre pays ; et ensuite de s’insurger – violemment – contre cette situation. Lorsqu’on reproche simultanément à la jeunesse sont manque d’entreprenariat et d’implication – entre autre politique –, on ne peut qu’être surpris d’une telle prise de position, car elle trahit le fond de la pensée des gérontocrates. D’abord la jeunesse est constituée en grande majorité de vauriens et de fainéants, et il n’est donc impossible de tenter de les manipuler. En effet, si les gérontocrates pensent instantanément à la manipulation de la jeunesse c’est qu’ils doivent sûrement être des experts en cet art. Entre les discours et le fond de la pensée des gérontocrates, il y a donc une dissonance grave, une inadéquation criarde qui traduit le profond mépris de ces derniers pour la jeunesse. Dans cette optique, les diverses plaintes qu’on peut entendre ci et là s’avèrent beaucoup trop cruelles envers la jeunesse puisqu’à l’évidence ceux qui les formulent ne croient même pas qu’il est possible que la jeunesse prenne les choses en main. À quelle autre conclusion pouvons-nous aboutir ?

Comme nous pouvons le constater à partir d’un fait politique banalisé, les gérontocrates sont les moins patriotes de tous les citoyens de notre pays, car ils témoignent chaque fois que cela leur est possible, de leur mépris pour la jeunesse, et donc, de leur mépris pour la nation. Ils sont pour cela prêts à utiliser la jeunesse comme un moyen pour parvenir à leurs propres fins plutôt que de faire passer la jeunesse avant toutes le(ur)s autres préoccupations.


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