Qu’est-ce qu’être patriote ?

 Le thème de la 48è fête de la jeunesse de notre pays est « Jeunesse, Patriotisme et promotion de l’intégration nationale ». Notre première surprise concernant ce thème est sa formulation trop limpide. Adorno dirait qu’ il est « bien poli et lisse », qu’il « tombe trop juste » et que par là il prouve bien qu’ il a été élaboré par quelqu’un d’autre que la jeunesse elle-même. La formulation de ce thème prouve qu’il a été élaboré pour les jeunes sans les jeunes, de la même manière que le partage de l’Afrique au 19è siècle a été effectué pour les Africains sans les Africains. Les conséquences d’une telle mise à l’écart des principaux concernés peuvent-t-elles être autres que désastreuses ? Lorsqu’ on se plaint à tue-tête du manque d’implication de la jeunesse dans le fonctionnement du pays, et que même pour la formulation du thème de la fête de la jeunesse, on a l’impression qu’ il existe une mainmise autre que celle de la jeunesse, il semble que nous sommes bien là en face d’un problème plus complexe que ce qu’ on veut bien dire ou voir. Mais supposons que nous nous trompons et que ce thème est l’élaboration de la jeunesse, l’idée même d’une « fête de la jeunesse » n’est-t-elle déjà suspecte en soi ? Ne faudrait-il pas  s’étonner du fait qu’il est besoin de « célébrer » la jeunesse de manière ponctuelle, comme si les gérontocrates, réveillés une fois tous les 360 jours par ce qui leur sert accessoirement de conscience, jugeaient utile de s’arrêter un moment aux problèmes de ce qu’ils appellent la « jeunesse » ? Mais nous ne voulons pas précipiter nos lecteurs dans cet abîme – en tous cas, pas tout de suite. Nous voulons d’abord nous poser la question du patriotisme. Il n’est pas rare qu’ on reproche, ici, à x ou à y, son manque de patriotisme, et il semble que l’homme lambda comprenne intuitivement ce mot comme étant « l’amour de son pays ». Quoi de plus normal d’ailleurs, si le système éducatif et les pseudo-éducateurs de la masse – du peuple comme on dit – ne font que marteler à longueur de journée cette définition ? Mais cette distinction aussi intuitive soit-t-elle manque de contenu, manque son contenu. En effet, que veut dire « aimer » ? Aimer est un verbe difficile et l’amour est un sentiment difficile à décrire, ainsi qu’ à exprimer. Qu’ exprime-t-on lorsqu’on dit qu’on aime ? Des choses aussi diverses et variées que les personnes auxquelles nous adressons ces mots et les situations dans lesquelles nous le faisons. Nous sommes confrontés aux mêmes difficultés lorsque nous nous contentons de l’étymologie du terme philosophie. Doit-t-on alors renoncer à définir le patriotisme à cause des difficultés susmentionnées ?

Nous pensons pouvoir définir l’amour à la manière kantienne. Dans cette optique, l’amour serait un sentiment dans lequel l’autre est toujours considéré comme une fin et jamais comme un moyen. L’amour est à l’origine, un sentiment tourné vers soi, car nous aimons une chose – ou quelqu’un – d’abord dans l’optique de notre plaisir. Mais l’amour véritable dépasse ce simple cadre pour se muer en vertu qui consiste à faire passer l’autre avant nous. N’est-ce pas proprement cela que nous constatons dans l’amour que sont sensés avoir les parents pour leurs enfants ? À partir d’ici, nous pouvons donc définir le patriotisme comme étant le fait de « Considérer la Patrie toujours comme une fin et jamais comme un moyen ». Or aimer la Patrie c’est aimer sa jeunesse, puisque la jeunesse est le moteur de la Nation. Est-ce qu’on peut donc dire que les personnes qui ont formulé ce « thème » aiment la jeunesse, c’est-à-dire la considèrent toujours comme une fin et jamais comme un moyen ?

À l’évidence, la réponse à cette question doit être négative parce que ce thème est formulé comme un slogan politique, ce à quoi le pouvoir en place nous a depuis longtemps habitué en nous habituant en même temps à ne plus rien attendre de sa part. En 2008, alors que la jeunesse protestait contre la banalisation du plus haut texte de loi de notre pays, au plus haut sommet de l’État, on a préféré parler d’ « émeutes de la faim », comme si le cerveau de la jeunesse était situé au niveau de l’estomac. En réalité, nous pensons que les auteurs de ce concept répugnant ont simplement projeté sur la jeunesse leur propre être : c’est qu’ils sont des êtres-pour-l’avoir et que leur essence se situe un tout petit plus haut que leur ceinture. A contrario, l’histoire de notre pays, et l’histoire de l’humanité tout court montre que ce sont toujours les jeunes qui ont été au devant de l’action révolutionnaire et que les « vieux » ont toujours été des réactionnaires comme c’est encore à présent le cas. Ces vieux qui furent jeunes ont maintenant vieilli et leur révolution s’est dégradée en réaction. L’histoire montre aussi que dans le combat millénaire qui oppose la jeunesse à la vieillesse, les seconds ont toujours perdu face aux premiers. En 2008 aussi, le « sommet de l’État » a accusé des « apprentis sorciers » de manipuler la jeunesse. Cette affirmation qui est d’un mépris évident envers la jeunesse porte l’idée selon laquelle la jeunesse est composée de « moutons » incapables d’abord de comprendre les machinations politiques visant à réduire le pouvoir de la Constitution de notre pays ; et ensuite de s’insurger – violemment – contre cette situation. Lorsqu’on reproche simultanément à la jeunesse sont manque d’entreprenariat et d’implication – entre autre politique –, on ne peut qu’être surpris d’une telle prise de position, car elle trahit le fond de la pensée des gérontocrates. D’abord la jeunesse est constituée en grande majorité de vauriens et de fainéants, et il n’est donc impossible de tenter de les manipuler. En effet, si les gérontocrates pensent instantanément à la manipulation de la jeunesse c’est qu’ils doivent sûrement être des experts en cet art. Entre les discours et le fond de la pensée des gérontocrates, il y a donc une dissonance grave, une inadéquation criarde qui traduit le profond mépris de ces derniers pour la jeunesse. Dans cette optique, les diverses plaintes qu’on peut entendre ci et là s’avèrent beaucoup trop cruelles envers la jeunesse puisqu’à l’évidence ceux qui les formulent ne croient même pas qu’il est possible que la jeunesse prenne les choses en main. À quelle autre conclusion pouvons-nous aboutir ?

Comme nous pouvons le constater à partir d’un fait politique banalisé, les gérontocrates sont les moins patriotes de tous les citoyens de notre pays, car ils témoignent chaque fois que cela leur est possible, de leur mépris pour la jeunesse, et donc, de leur mépris pour la nation. Ils sont pour cela prêts à utiliser la jeunesse comme un moyen pour parvenir à leurs propres fins plutôt que de faire passer la jeunesse avant toutes le(ur)s autres préoccupations.

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