Archive pour juillet 2014

…à une édition maladroite

Dans un article précédent consacré à Identité et transcendance, nous avions vu que la Préface rédigée par M. Ndzomo-Molé pouvait apparaître comme « maladroite » selon le mot de M. Nsame Mbongo. Nous verrons à présent que celle maladresse de la Préface s’insère dans une maladresse générale concernant l’édition même dudit ouvrage. Cette dernière maladresse se décline en deux axes. D’abord l’idée de publier dans une maison d’édition « étrangère », le magnum opus d’un auteur local. Voici par exemple ce que dit M. Njoh-Mouelle concernant sa propre situation : « D’une manière générale, j’ai réservé aux éditions CLE basées sur le sol camerounais la première priorité en matière de publication… »[1]Nous pensons que Marcien Towa ait été dans la même disposition d’esprit concernant la publication de ses livres. Il aurait donc été plus conforme à l’itinéraire intellectuel de l’auteur que de publier en terre africaine dans une maison de publication africaine et spécialement les Éditions CLÉ. En effet, publier Identité et transcendance aux Éditions CLÉ aurait permis de maintenir « l’unité » de la pensée de Marcien Towa en réunissant dans la même « maison » les trois livres majeurs publiés de son vivant. Au lieu de cela, les mentions éditoriales « Paris, L’Harmattan » – malgré la timide mention « Harmattan, Cameroun » sur la première de couverture – créent une « fissure » dans la ligne intellectuelle du philosophe d’Endama. Voilà encore un problème qu’aurait pu clarifier la Préface. Pourquoi n’avoir pas publié dans la maison d’édition « traditionnelle » du Maître – qui est d’ailleurs une maison d’édition de référence en Afrique – ? Pourquoi ne même pas publier aux Presses Universitaires de Yaoundé pour maintenir Marcien Towa sur sa terre ? De plus, Identité et transcendance est publié dans la collection « Problématiques africaines », ce qui est assez problématique à notre avis, d’autant plus que M. Ndzomo-Molé écrit que ce texte se préoccupe « de la question du développement de l’Afrique noire »[2]. Cette « catégorisation » nous apparaît comme une méprise vis-à-vis du contenu de l’œuvre de Marcien Towa. En effet, penser qu’Identité et transcendance – de même que l’Essai et L’idée d’ailleurs – se cantonne dans une « problématique africaine » est assez réducteur. Cette lecture n’atteint pas à notre avis le contenu conceptuel, c’est-à-dire universel de la pensée de Marcien Towa. Nous ne sommes pas convaincu que Marcien Towa ait eu comme horizon de sa pensée l’homme Africain. Il serait plus logique de croire – en se référant à son analyse des questions qu’il aborde – que son horizon est l’homme universel tel qu’il se donne à voir en Afrique. L’Africain n’est donc pas un « homme à part », mais une hypostase de l’universel. Et quand Marcien Towa parle de l’homme Africain écrasé, il parle de l’homme qui doit atteindre l’humanité. Marcien Towa dans ses textes n’a jamais fait que parler de l’homme et jamais de ce qu’on appelle l’ « Africain ». Dans cette optique, Marcien Towa n’est pas un « africaniste » quoi que nous en dise M. Nsame Mbongo. D’ailleurs, refusant expressément de croire que l’Africain est une espèce d’homme particulière et donc que la philosophie africaine serait une espèce particulière de philosophie, Marcien Towa livrait en 1979 la réflexion qui suit dont la pertinence excuse la longueur :

 « La démarche philosophique se caractérise, disons-nous, par une liaison intime entre le souci de connaître rationnellement, méthodiquement, la réalité aussi bien physique que socioculturelle et la volonté de prendre appui sur ce savoir pour définir l’orientation profonde, absolue que doit adopter le comportement humain. Les hommes agissent en vue de satisfaire leurs besoins et leurs aspirations. Or la réalité varie avec les milieux et propose donc à l’homme des problèmes différents selon les milieux. Les besoins et les aspirations varient donc en conséquence (…) Les différences et les oppositions qui affectent la réalité et les intérêts entraînent des différences et des oppositions correspondantes dans leur expression théorique et aboutissent à des philosophies différentes et mêmes opposées. Cependant, quelles que soient leurs divergences, toutes les philosophies pour mériter le nom de philosophie, doivent résulter d’un débat sur l’absolu, sur la réalité, les valeurs et les normes suprêmes. »[3]

Autrement dit, la philosophie est universellement particulière. Universelle parce qu’elle doit répondre au critère suprême du débat sur l’absolu, et particulière parce que l’absolu lui-même est particulier, c’est-à-dire soumis à la contingence des milieux. De même, l’Africain n’est lui-même qu’une expression particulière de l’homme universel. La philosophie de Towa ne se situe donc pas dans une « problématique africaine », mais dans une problématique universelle. Il s’agit pour l’auteur de faire coïncider deux trajectoires que Hegel a opposées. Si on peut dire d’une certaine manière que l’Essai et L’idée ont des sujets « africains » et répondent donc à une « problématique africaine », c’est-à-dire se positionnent en rapport avec le « devenir éthique et politique de l’Afrique dans [le] monde… »[4], la problématique d’Identité et transcendance est davantage universelle, car le problème conceptuel que pose Towa à partir de la réalité africaine est celui de savoir comment atteindre l’humanité. La réponse de l’auteur est sans appel : pour atteindre l’humanité, il ne faut pas cultiver la différence – l’identité –, mais la transcendance, c’est-à-dire la « révolution de l’identité » dans le but d’atteindre « L’identité humaine générique »[5] : la créativité corollaire de la liberté. La démarche du philosophe d’Endama est tout à fait philosophique : elle vise l’universel à partir du particulier. Dans La République par exemple, Platon pose une question universelle à partir d’une réalité socio-politique particulière : Athènes. D’ailleurs, où devait-t-il trouver le problème philosophique qu’il se propose de résoudre si ce n’est dans le « milieu » qui lui est familier ? Mais une fois trouvé le problème, Platon pose une question qui interpelle tous les milieux humains : quelle est la caractéristique que doit avoir tout gouvernement qui permettrait l’harmonie entre les hommes ? Et Platon de répondre : la justice. Le reste de l’argumentaire consiste essentiellement à clarifier le concept de justice. À coté de ce double choix discutable – celui de la maison d’édition et celui de la collection qui accueille le livre – qui se présente comme le premier axe de la maladresse éditoriale accompagnant Identité et transcendance, signalons le problème de la pagination et la présentation assez bizarre de la Table des matières.

La pagination d’Identité et transcendance intègre les pages de la Préface de M. Ndzomo-Molé, ce qui est une gaucherie. Il aurait été souhaitable que la pagination diffère de la Préface au texte de Towa lui-même. L’éditeur aurait pu par exemple affecter des chiffres romains à la Préface de M. Ndzomo-Molé et utiliser les chiffres arables pour le texte de Towa. Au lieu de 348 pages, Identité et transcendance aurait donc 328 pages. La Table des matières semble n’avoir pas fait l’objet d’une grande attention de la part de l’éditeur. L’enchainement des titres est beaucoup trop étroit et on ne comprend pas bien pourquoi la police d’écriture de la Table est affectée de gras. Il aurait aussi été possible d’affecter un Index au texte, tout comme l’éditeur aurait pu insérer des notes de bas de pages éditoriales pour éclaircir tel ou tel point de vue ou replacer telle ou telle affirmation dans le contexte de l’époque ou encore retracer l’histoire des idées du Maître en faisant les parallèles avec les autres publications.

[1] Njoh-Mouelle É., « La philosophie d’abord… » in Malolo Dissakè E. (dir.), L’aspiration à être. Autour du philosophe Ébénézer Njoh-Mouelle, Chennevières-sur-Marne, Dianoïa, 2002, p. 27. Nous soulignons.

[2]Ndzomo-Molé J., Préface à Towa M., Identité et transcendance, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 19.

[3] Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine (1979), Yaoundé, CLE, 1998, p. 13.

[4] Ces avec ces mots que M. Lucien Ayissi présente la collection qu’il dirige aux Éditions L’Harmattan.

[5] Concept clef des chapitres VI et VII d’Identité et transcendance, op. cit., pp. 209-290.

Malentendus des prémices d’un « discours » sur l’homosexualité

Dans le premier numéro du Journal du Club de Philosophie de l’Université de Douala, M. Akoa, enseignant de philosophie et morale, a écrit trois paragraphes sur l’homosexualité. Il semblerait que cette question soit une des « problématiques » soumises aux enseignants par les étudiants. Dans cette optique, ces derniers attendaient donc des réponses des premiers. Dans ces paragraphes, M. Akoa nous révèle son point de vue en ce qui concerne l’homosexualité en prenant appui sur la prémisse suivant laquelle « La trajectoire que prend l’humanité est jugée suivant un critère qu’on peut assimiler à la perfection ou à l’excellence. » (Journal du Club de Philosophie de l’Université de Douala, n°1, juin 2014, p. 5). « Suivant ce critère, poursuit M. Akoa, il est évident que l’homme se situe à mi-chemin de la supra-humanité et de l’infra-humanité. » (id.) La solution que propose M. Akoa entre le balancement entre ces deux pôles est « le juste milieu » ou la normalité. Et qu’est-ce qu’être « normal » ? M. Akoa répond qu’un homme normal c’est être un « être dont la rationalité est la norme suprême de comportement. » (id.) M. Akoa continue son argumentaire en soutenant que la supra-humanité et l’infra-humanité, ces deux « extrémités de l’humanité » (id.), si elles sont atteintes par un homme dans ses pratiques, le poussent vers l’irrationalité, c’est-à-dire une attitude « dont la norme de comportement a dépassé la rationalité. »(id.) Une fois cette base argumentative construite, M. Akoa pose alors la question centrale de son propos : « Est-ce [l’homosexualité] une pratique normale ou alors une pratique contre nature ? » Arrêtons-nous d’abord à ce premier paragraphe du papier de M. Akoa. Si la logique de l’argumentation de ce dernier peut paraître séduisante et tout à fait rationnelle, il n’en malheureusement pas le cas puisqu’il y a dans ce dernier une suite de maladresses et d’approximations qui rendent l’analogie par laquelle procède l’auteur et donc la question-conclusion qui résulte de cette analogie irrecevable.

D’abord la première phrase du texte qui se présente comme Majeure du discours. M. Akoa nous dit en un mot que l’humanité progresse étant entendu bien sûr que le progrès est une amélioration des conditions humaines. Ce fondement de la réflexion est moyenâgeux ou, pour bien dire, antique, puisqu’il remonte à la vision aristotélicienne des choses. C’est Aristote en effet qui pensait que les choses réalisent leur en-vue-de-quoi dans le monde. Autrement dit, les choses progressent vers leur plein accomplissement, c’est-à-dire leur fin. De nos jours, et à travers l’évolution du monde, il est difficile de continuer de penser comme Aristote que les choses progressent vers leur fin, car ce que nous prouve l’évolution du monde, c’est que les choses progressent effectivement vers leur fin qui n’est pas leur finalité, c’est-à-dire leur plein accomplissement, mais leur disparition. L’homme n’échappe pas à cette règle. Lorsque Raymond Aron en arrive à conclure aux Désillusions du progrès (Paris, Gallimard/Calman-Lévy, 1969) il suit la ligne empirique que nous propose l’ « évolution » de l’humanité. Dans cette optique, cette phrase d’Adorno et Horkheimer sonne beaucoup plus juste que celle de M. Akoa : « De tout temps, l’Aufkläung, au sens le plus large de pensée en progrès, a eu pour but de libérer les hommes de la peur et de les rendre souverains. Mais la terre, entièrement « éclairée », resplendit sous le signe des calamités triomphant partout. »[1] L’humanité ne progresse donc pas – ainsi qu’on peut aisément le constater en scrutant le monde – vers « l’excellence », mais vers son propre anéantissement, et contrairement à ce pense M. Akoa, cette évolution est tout à fait « rationnelle » et non irrationnelle. En effet, comme le montrent les auteurs de Dialektik der Aufklärung, c’est la Raison qui progresse, lentement et sûrement, mais surtout froidement vers la réalisation de ce but. M. Akoa semble comprendre la rationalité comme « raisonnabilité » et entend donc le rationnel comme le raisonnable ce qui nous davantage croire qu’il est solidement accroché à la philosophie d’Aristote. Pourtant, Hegel a montré dans la Phénoménologie de l’esprit ainsi que dans La raison dans l’Histoire que le rationnel n’est pas toujours le raisonnable. Autrement dit, les voies de la raison ne sont pas toujours les voies morales et il peut même arriver que ce qui nous apparaît comme tout à fait déraisonnable soit tout à fait rationnel, c’est-à-dire pensé par l’Esprit.

Vient ensuite la question de la normalité qui est la mineure du raisonnement de M. Akoa. M. Akoa nous explique qu’un homme « normal » est un homme qui a la rationalité comme norme suprême de comportement. Autrement dit, la normalité est signe d’ « excellence » puisqu’elle nous évite l’hyper-irrationalité (la supra-humanité) et l’hypo-irrationalité (l’infra-humanité). Ici aussi, il semble que ce soit la philosophie occidentale antique qui guide la réflexion de M. Akoa. En effet, c’est pour Platon et Aristote que le « juste milieu » apparaît comme la voie royale de l’excellence. Pour les modernes, cette thèse est largement dépassée. Si M. Akoa avait pris la peine de référer à l’École de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse notamment) et même à M. Njoh-Mouelle, il se serait rendu compte du fait que l’analyse de Platon et de son disciple est à plus d’un titre désuète. Premièrement, la question de la « normalité » comme valeur d’excellence suppose l’existence d’un monde normal lui-aussi. Or, comme nous l’avons vu précédemment, le monde dans lequel nous vivons est tout sauf normal : il est anormal. La normalité dans un monde qui ne l’est pas est donc elle aussi anormalité. Lorsqu’Adorno et Horkheimer s’en prennent à l’industrie culturelle, ils critiquent surtout l’usage « normal » des œuvres d’art dans un monde normalement anormal. De même, les Minima Moralia (Frankfurt am main, Suhrkamp Verlag, 1951) exposent la vacuité de la morale dans un monde lui-même immoral. Être « normal » dans un monde immoral c’est être immoral. C’est Marcuse qui clôt la boucle de cette argumentation dans L’Homme unidimensionnel (Routledge & Keagan Paul, 1964) en montrant la médiocrité de l’unidimensionnalité, c’est-à-dire de la « normalité » dans la société industrielle avancée. Dans la même veine argumentative, mais sur un autre terrain, la normalité est apparentée à l’insuffisance à penser, à la facilité, à un croche-pied au sapere aude de Kant, en un mot à la médiocrité : tel est la teneur du quatrième chapitre de l’ « Essai sur la signification humaine du développement ». Pour M. Njoh-Mouelle, le « juste milieu » est juste le « milieu », c’est-à-dire la médiocrité, et l’homme du milieu est un homme médiocre : son esprit est « moutonnier » (De la médiocrité à l’excellence, Yaoundé, CLE, troisième édition, 1998(1970), p. 49) et son « conformisme irréfléchi » (id.). L’homme du milieu, « l’homme normal » de M. Akoa, est « l’homme mécanisé » (ibid, p. 51), l’homme réifié, réduit à l’état de chose dont l’essence n’est justement pas de penser. M. Emboussi Nyano a examiné cette notion de « juste milieu » chez M. Njoh-Mouelle dans un article paru dans L’aspiration à être (« La moyenne et la norme » in op. cit., Chennevières-sur-marne, Dianoïa, Maât Special Issues, 1, 2002, pp. 42-71, précisément p. 55 sq). M. Njoh-Mouelle conclut donc son propos en ces termes : « [le] « juste milieu » ou « moyenne » (…) ne sont des valeurs que pour l’homme médiocre (…) La justice du « juste milieu » reste distributrice et relative. La valeur qui confère humanité vraie et dignité à l’homme n’est pas relative mais absolue. » (Njoh-Mouelle, op. cit., p. 53. C’est l’auteur qui souligne.) Encourager le milieu c’est donc encourager la médiocrité. De plus, M. Akoa oublierait-ils que les personnes qui ont fait avancer l’humanité étaient pour la plupart des génies, c’est-à-dire des personnes « anormales » ? Se laisser phagocyter par le grand nombre n’est pas signe d’intelligence, mais bien la marque de la médiocrité. La rationalité (puisque M. Akoa met un accent sur elle) commande de réfléchir, de penser soi-même, de peser, d’apprécier les situations et non de se soumettre à la majorité – ce qui est la voie du « normal » – ou à la nature, ce qui est une nouvelle façon de régresser à la sous-humanité. Pourtant, bien que professant la rationalité, M. Akoa nous invite néanmoins à nous soumettre à la nature. Tel est le sens de la question grave qui clôt le premier paragraphe de son texte. La solution qu’y apporte M. Akoa est la soumission à la nature, ce qui est objectivement le contraire de l’attitude rationnelle. En effet, suivre la nature c’est suivre son instinct tandis que raisonner c’est suivre la raison. Et l’homme n’est qu’homme que lorsqu’il suit sa raison. C’est ce que semble acquiescer M. Akoa lorsqu’il écrit que pour un homme « la rationalité est la norme de comportement ». Mais qu’est-ce que la rationalité si ce n’est l’opposition à la nature ? Dans La raison dans l’histoire, Hegel apporte les éclaircissements suivants : « Après la création de la nature l’homme apparaît et s’oppose au monde naturel ; il est l’être qui s’élève dans un univers second. Notre conscience générale comporte la notion de deux règnes : celui de la nature et celui de l’esprit. Le royaume de l’esprit comprend tout ce qui est produit par l’homme. »[2] En clair, ce qu’explique Hegel est que « L’homme en tant qu’homme s’oppose à la nature et c’est ainsi qu’il devient homme. »[3] Si Hegel raille l’Afrique et les Africains, c’est en grande partie à cause du fait qu’il estime qu’en Afrique règne un « état d’innocence » qui est l’état de « l’unité de l’homme avec (…) la nature. » Cet état est aussi celui « d’inconscience de soi »[4] ou d’inconscience tout court. Pour utiliser le langage d’Horkheimer, on pourrait dire que Hegel estime que les Africains n’ont pas encore réalisé l’ « éveil du sujet », l’éveil de la conscience qui marque la prise de conscience de l’altérité entre la nature et l’individu. Se soumettre à la nature ce n’est pas être un homme, mais être un animal ; avoir la nature comme référant ce n’est pas être excellent, mais médiocre ; obéir à la nature plutôt que s’en rendre maître c’est faire preuve d’un défaut de rationalité criard. Un homme qui a la nature pour guide est donc un « homme à l’état brut. », un « sauvage »[5]. Est-ce vraiment à ce niveau que veut nous faire régresser M. Akoa ? En nous conseillant de nous soumettre aux prétendus commandements de la nature, ce dernier précipite de nouveau l’humanité dans l’abîme sans fond de l’inconscience et donc du manque de liberté et de création. La philosophie moderne met l’accent sur la liberté et la créativité de l’homme tandis que M. Akoa met l’inhiber au nom de la nature tout en soutenant que l’homme est rationnel. Mais si l’homme est rationnel c’est qu’il n’est pas naturel et donc que la nature n’est pas la norme de son comportement. Telle nous semble être l’erreur majeure du papier de M. Akoa : définir l’homme comme une être rationnel et le soumettre néanmoins à la tyrannie naturelle. Ici encore, c’est Aristote qui permet de comprendre pourquoi M. Akoa peut tomber dans une telle erreur. En effet, comme le candidat de Platon, M. Akoa a une définition bien curieuse de la rationalité qui peut être résumée dans l’idée de com-prendre la nature. Pour Aristote, l’homme était rationnel parce qu’il était capable de comprendre la nature et donc de mieux suivre son Bien, bien qui a justement été pensé par la nature. Cette position est séduisante, parce qu’elle confère à l’homme une certaine « sécurité ontologique », mais les cadres de cette sécurité sont l’horizon mortel de la liberté. Rien d’étonnant dès lors que M. Njoh-Mouelle conçoive ce besoin de « sécurité » comme la « mort »[6] : précisément la mort de la liberté et de la créativité. Cette rationalité-soumission-à-la-nature que nous propose M. Akoa n’est pas humaine, elle est animale et ne peut donc pas être brandie contre l’homme dans l’exercice légitime de son droit de se départir de la nature. Cette idée de nature est le centre du reste de l’argumentaire de M. Akoa, mais comme nous l’avons déjà vu ici et ailleurs, elle ne peut pas être convoquée contre l’homosexualité parce que l’homme n’est pas un animal et qu’il possède le droit – « divin » pour certains – de se distinguer d’elle. Pour cette simple raison, tout le discours de M. Akoa perd en crédibilité et il ne nous semble pas nécessaire de le commenter davantage.

[1] Horkheimer M. et Adorno Th. W., La dialectique de la Raison (1944), trad. franç. Kaufholz É., Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1974, p. 21.

[2] Hegel G. W. F., La raison dans l’Histoire (1822-1830), trad. franç. Papaoiannou K., Plon, coll.
« 10/18 », 1965, p. 71.

[3] Ibid., p. 251. Nous soulignons.

[4] Idem pour toutes les expressions entre guillemets précédentes.

[5] Idem.

[6] Njoh-Mouelle É., op. cit., p. 50 sq.

À propos du Journal du Club Philosophie de l’Université de Douala

 

Hier, occasion m’a été donnée de parcourir le premier numéro du Journal du Club Philosophie de l’Université de Douala. Dans sa présentation, le Journal dit s’inspirer de Hegel et précisément de l’image de la chouette de Minerve qui vient « trop tard ». Il est totalement vrai que ce Journal vient « trop tard » parce qu’en effet, il a existé au sein de l’Université de Douala un Club de Philosophie (et Psychologie) – l’époque l’obigeait – qui a fonctionné pendant au moins trois ans. J’ai eu vent de l’existence de ce Club alors que j’étais encore en première année et à l’époque son Président était Albert Aoussine. Le Club s’appelait alors « Forum des Amis du Savoir » ou « FAS ». L’année qui suivait, la Présidente est devenue Emma Ndjanjo et j’étais son Vice-président. L’année d’après, je suis moi-même devenu Président et après mon mandat, je n’ai malheureusement plus entendu parler du Club de Philosophie. Il faut dire que le désintéressement pour la philosophie de la part des étudiants allait grandissant. Déjà, alors même que je n’étais que Vice-président, le Club suffoquait, et Ndjanjo et moi-même avions tout fait pour le maintenir en vie. Une fois que cette dernière soit partie à Yaoundé y continuer ses études, il m’était difficile de continuer de faire vivre le Club presque seul. La conséquence naturelle de cette situation a été sa lente agonie jusqu’à cette récente « résurrection » grâce à l’engouement que j’espère venir des étudiants eux-mêmes. Il reste néanmoins une trace de l’existence de ce Club, un blog sur internet : http://fas-dianoia.blogspot.com. Bien que nous n’ayons eu la possibilité de ne publier aucun journal pour rendre nos idées publiques au sein du Campus, je peux témoigner du fait que l’activité intellectuelle y était intense, les discussions toujours riches en enseignements et les débats intéressants. Alors que nous n’étions que de tous jeunes étudiants fraîchement débarqués du lycée, nous avions, mes amis et moi, été frappés par la vivacité intellectuelle d’un Bell Nyobe, l’insistance critique d’un Stéphane Nessack, le calme olympien d’un Hugues Ilouga, la critique acerbe et toujours fouillée d’une Emma Ndjanjo et les qualités de plusieurs autres aînés qu’il serait fastidieux d’énumérer. Il me souvient que c’est lors d’une discussion aux allures disproportionnées avec entre autres Stéphane Nessack qu’il nous est apparu nécessaire de clarifier la compréhension que le public se fait de la trajectoire intellectuelle de Marcien Towa. Ce projet, motivé par un simple débat ne m’a plus jamais quitté et il devrait bientôt voir le jour avec la publication d’un livre. L’actuel Club vient donc effectivement « trop tard » parce que la tentative de faire vivre la philosophie à l’Université de Douala a déjà existé et aucun des dirigeants actuels n’a à ma connaissance contacté les dirigeants anciens pour se renseigner à ce sujet. Quoiqu’il en soit, prise in abstracto, cette initiative est louable parce qu’il apparaissait nécessaire de rouvrir un tel espace d’échange et de dialogue. In concreto en revanche, cette entreprise est critiquable à plusieurs titres, mais je ne traiterai ici que d’un seul : son statut.

Le Statut des Clubs et Associations de l’Université de Douala stipule que ces derniers sont des regroupements d’étudiants effectués par les étudiants, pour les étudiants. Dans ce Journal, je n’ai rien vu concernant des étudiants, excepté quelques noms sur la première de couverture. À l’opposé, toutes les personnes qui y ont écrit quelque chose étaient des « Enseignants ». Un Club – de Philosophie ou de quoi que ce soit d’autre – est d’abord un espace qui doit permettre aux étudiants de s’exprimer et de faire valoir leurs talents : c’est de cette manière que fonctionne un Club à l’Université de Douala en tout cas. Mais ce talent doit être encadré par l’administration, d’où le rôle des Encadreurs qui sont des relais et qui doivent s’assurer de l’encadrement, c’est-à-dire aussi et surtout de la formation des étudiants. D’ailleurs, à ce sujet, le Club de Philosophie dont j’ai été le Président avait des clauses très strictes. Primo, ne pouvaient avoir des postes de responsabilités que des étudiants en dessous des études de Master. Passé le stade de la Licence, les « grands étudiants » deviennent les « encadreurs » de leurs cadets. Deuxio, les publications sont réservées aux cadets sous le « contrôle » des aînés. Il me semble que c’est à peu près la même formule qu’avait appliqué jadis Marcien Towa à Yaoundé dans le cadre du Club Kwame Nkrumah dans lequel essentiellement les étudiants réfléchissaient sous la direction des enseignants. En effet, le but d’un Club de Philosophie est de former les étudiants à la réflexion, au débat, à l’analyse rigoureuse, à la prise de la parole, etc., qualités que sont supposés déjà avoir les enseignants. Par contre, ce Journal m’a laissé un goût amer parce qu’il m’a semblé être un assez mauvais prétexte utilisé par des enseignants pour exprimer leurs talents ; talents d’ailleurs, que personne ne leur refuse. Pourquoi s’abaisser à utiliser l’espace réservé normalement aux étudiants pour publier ? Serait-ce parce que ces derniers n’auraient aucun autre espace davantage sérieux – c’est-à-dire digne de leur rang – pour le faire ? Loin de moi cette idée. Peut être alors que ce qui nous apparaît comme une bévue était une stratégie marketing visant à écouler le produit « Journal » ? Mais dans ce sens, un simple éditorial n’aurait-t-il pas suffi ? Le Journal ne serait-t-il pas davantage attrayant si des étudiants pouvaient s’y vanter d’avoir publié auprès de leurs camarades tout en les invitant à faire autant ? Ne se sentiraient-t-ils pas pousser des ailes plutôt que de se les sentir couper ? Peut-être bien qu’alors les enseignants voulaient montrer à leurs « petits » comment voler en volant eux-mêmes ; mais ce vol est-il réussi ? Telle est l’ultime question que nous soumettons à l’appréciation de chacun.

Towa est mort ! Vive Towa !

83 ans, 5 mois et 27 jours seront donc passés entre le 05 janvier 1931 et le 02 juillet 2014. Pendant cet intervalle aura vécu un des plus grands philosophes de notre temps : Marcien Towa. En effet, il y a que les pédants et les naïfs Cerbères d’une pensée vieillie pour penser encore faire de la philosophie comme si cet homme n’avait pas existé. Au Cameroun, il est un des quatre dinosaures recensés par M. Émile Kenmogne dans Philosophes du Cameroun (PUY, 2006). De ces quatre dinosaures il n’en reste plus que deux : MM. Eboussi Boulaga et Njoh-Mouelle ; les deux autres, MM. Hebga et Towa, nous ayant désormais quittés.

Que doit-on retenir de la vie de ce dernier ? Nous laissons le soin à d’autres de dresser un bilan plus « prestigieux » et plus « ambitieux » que le notre. Modestement, nous retenons de ce géant une qualité qui nous paraît essentielle : le courage. En effet, le courage – qui peut souvent apparaître comme témérité et comme culot – nous semble être le meilleur qualificatif qui pourrait résumer la vie du philosophe d’Endama. C’est justement du courage qu’il exprimait déjà, lui, le tout jeune Docteur de Nanterre, en 1971, dans un polémique essai contre l’une des figures marquantes – à l’époque – de ce qu’ « on » a appelé la « pensée africaine ». Du même courage, il en donna la preuve la même année en s’en prenant violemment à ce qu’ « on » a encore appelé la « philosophie africaine », traçant par là même une compréhension riche, profonde et féconde de ce qu’est et de ce que doit être la philosophie dans son Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle dont le potentiel théorique – c’est-à-dire conceptuel – n’a jusqu’ici jamais été apprécié à sa juste valeur. Ce livre mérite selon nous, d’être érigé en « classique » de la philosophie contemporaine. Les intuitions que l’auteur y déploie sont dignes de la même fulgurance que celles du Discours de la méthode ou de La dialectique de la Raison. Il aura fallu une grande dose de courage pour penser « à contre-courant » de la donne et estimer qu’au lieu de « sacraliser » notre passé, nous devrions le soumettre « à la redoutable épreuve de critique et de tri » : sacrilège suprême de la part d’un Africain. Mais ce qui apparaît comme folie pour l’esprit naïf est d’une profondeur infiniment féconde pour l’esprit dialectique qui sait pénétrer la contradiction et atteindre l’essence du concept. Towa était de ces hommes : de ceux qui savaient pénétrer les méandres de la pensée et vider un concept de son suc vital afin d’en dégager tout le potentiel. Sous la rigueur de son analyse, la poésie de Senghor nous apparaît sous ses traits les plus profondément enfouis, les plus cachés, les insoupçonnés, les plus sombres, les plus cruels : elle apparaît comme servitude. De même, le discours de Tempels et de ses avatars, sous le couvert de la bonté, révèle toute sa cruauté dans l’Essai : cette philosophie qu’ « on » propose aux Africains et qu’ils en viennent à se proposer eux-mêmes apparaît comme un leurre qui reprend exactement ce qu’il prétend conférer : la capacité de penser. De cette capacité, Marcien Towa n’en était absolument pas dépourvue comme nous le prouve l’abondante littérature – n’en déplaise à certains – qui accompagne son séjour parmi nous. Nous avons eu la chance de côtoyer un géant, nous, les simples hommes ; et le mieux que nous puissions faire à présentest de lui rendre hommage. Comment ? Surement pas en nous transformant en perroquets qui répèteraient la philosophie du Maître en vidant ses analyses de leur essence de sorte qu’ils n’en deviennent que de vulgaires dogmes. Rendre hommage à Towa c’est faire honneur à sa philosophie, faire honneur à la pensée, faire honneur à la critique et commencer par la lui appliquer. Maintenant que Marcien Towa est mort, nous sommes tous responsables de sa philosophie ; nous avons tous des avoirs dans son héritage, et si nous ne devions protéger qu’un seul de ces derniers, choisissons la liberté : c’est assurément ce que lui-même aurait souhaité. Nous sommes désormais davantage libres par rapport à sa philosophie que lui-même n’est plus là : elle nous est « livrée » – dans le sens biblique du terme – et nous devons la charcuter, la détruire, la renier, la violer, la prendre, la laisser, la reprendre, l’éloigner, la vider, la remplir, la toucher, la fuir, la chercher, la trouver, la perdre pour la retrouver. En bref, nous devons penser la pensée de Towa avec ce mot de penser pris « dans un sens restrictif : au sens de peser, de discuter…de…trier, de…critiquer… » (Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1998 (1979), p. 7).Ce n’est qu’alors que nous trouverons ce bien inestimable que nous cherchions tous en labourant le champ de la philosophie du Maître : le travail du concept plutôt que son ruminement, car ce n’est que quand un philosophe meurt que sa pensée acquiert le droit de vivre. Nous nous devons de continuer l’héritage de pensée du Maître en continuant d’user de notre droit à la pensée et en soumettant la propre philosophie de ce dernier à son contenu philosophique.

Oui, la philosophie est en deuil, et il ne s’agit pas, comme certains ont tendance à vouloir le faire croire – y compris dans le groupe de ceux qui s’affichent comme ses « disciples » – seulement de la philosophie camerounaise, ou de cette entité bizarre qui a reçu le nom de « philosophie africaine » : c’est la philosophie tout court qui pleure Marcien Towa, mais elle ne doit pas que le pleurer, elle doit continuer à le faire vive, car la mort en fermant la parenthèse de la vie ouvre un nouvel horizon : l’éternité. Désormais, Towa ne peut plus mourir et nous devons nous activer à maintenir cet homme dans la splendeur de la vie éternelle. Towa est donc mort, mais que Vive Towa !

Jean Éric BITANG,

Douala, 03 juillet 2014.

Six mesures de pur bonheur

 Dans cet article, j’aimerais m’intéresser à l’un des nouveaux titres phares de Coco Argentée qui apparaît comme une nouvelle éclaircie dans le ciel de la musique de notre pays et qui sera, à n’en point douter, une chanson sur laquelle compter pour faire danser beaucoup de nos compatriotes pendant un certain temps. Coco Argentée a mis sur le marché un nouvel album dans lequel figure un titre très intéressant à plusieurs égards, mais celui qui nous intéresse est son contenu idéologique tacite, puisque je ne suis pas sûr que l’artiste elle-même ait eu accès à ce contenu, ni qu’elle ait fait acte idéologique dans l’optique idéologique. Même si le titre de cette chanson est « Made in Cameroon » ce qui laisse entendre explicitement que l’artiste ait délibérément choisi de mettre en avant la richesse camerounaise – ce qui peut être interprété comme une orientation idéologique –, je doute fort que les six mesures qui nous préoccuperont dans cet article aient bénéficié, dans leur élaboration, du commentaire qui va suivre.

Les mesures en question sont celles qui commencent à la treizième seconde de la deuxième minute de la chanson et qui se terminent neuf secondes plus tard. Dans ces mesures, Coco Argentée présente le « Bonus » du personnage principal de la chanson – qui est une femme trompée par son mari –. Cette femme a, selon la chanteuse :

 « La taille de Longoria ;

« Les lèvres d’Angelina ;

« Les lolos de Foning

« Le teint de Chantou

« Les hanches de Beyon’s

« Le coup de rein de Shakira »

Et tout cela « Made in Cameroun ». En effet, Coco Argentée continue ensuite à préciser certaines localités du Cameroun (Douala, Yaoundé, etc.) Pourquoi est-ce que ces mesures sont d’une grande teneur idéologique ? Comment peuvent-elles produire un intense plaisir ? La raison principale de ce plaisir tient dans le fait que les noms de stars occidentales côtoient ceux personnages africains sans aucun signe d’infériorisation. Quelle grande ingéniosité que de mettre côte à côte Longoria et Foning, Angelina Jolie et Chantou ! Dans la plupart des chansons que nous pouvons apprécier dans notre univers musicla, un tel rapprochement ne se serait sûrement pas réalisé sans heurts et sans faire violence aux référentiels locaux. Dans cette juxtaposition, on ressent parfaitement le fait que Coco Argentée n’est pas le moins du monde complexée et qu’elle communique cette disposition d’esprit au public qui sait écouter. Mais il y a quelque chose de plus subtil encore que mentionne ces mesures. Si l’héroïne de la chanson a tous les atouts des femmes occidentales en étant camerounaise, n’est-ce pas dire que le Cameroun n’a rien à envier à l’Occident ? L’image des formes généreuses peut être transposée à tous les aspects de la vie de notre pays. Et d’ailleurs, le cœur de la chanson de Coco Argentée est une dispute encore l’héroïne de sa chanson et son compagnon à qui cette dernière demande : « Tu veux même quoi dehors ? » En lisant entre les paroles de ces six mesures, la question de l’héroïne nous interpelle nous-aussi, mais dans un autre sens : qu’avons-nous à envier à l’Occident si toutes les choses que nous cherchons nous les avons sous les yeux, mais que nous sommes incapables de les voir ou de les apprécier à leur juste valeur ? Quoi de plus étonnant alors à ce que Coco Argentée n’envie pas les artistes occidentaux à la manière d’une autre Star d’ici : Mani Bella qui se fait appeler la « Lady Gaga du Bikutsi ». Autrement dit, elle n’est qu’une hypostase malheureuse de l’Idée véritable qu’est la star occidentale. Dans cette optique, sa musique sert à nous affaiblir plutôt qu’à nous permettre de résister à la domination occidentale. Même s’il n’est pas souhaitable qu’infliger à l’art une réduction de son contenu en lui imposant une direction à suivre, il est quand plus souhaitable que lorsqu’il s’engage consciemment ou inconsciemment sur le terrain de l’idéologie, il serve nos intérêts plutôt que l’inverse.


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