Malentendus des prémices d’un « discours » sur l’homosexualité

Dans le premier numéro du Journal du Club de Philosophie de l’Université de Douala, M. Akoa, enseignant de philosophie et morale, a écrit trois paragraphes sur l’homosexualité. Il semblerait que cette question soit une des « problématiques » soumises aux enseignants par les étudiants. Dans cette optique, ces derniers attendaient donc des réponses des premiers. Dans ces paragraphes, M. Akoa nous révèle son point de vue en ce qui concerne l’homosexualité en prenant appui sur la prémisse suivant laquelle « La trajectoire que prend l’humanité est jugée suivant un critère qu’on peut assimiler à la perfection ou à l’excellence. » (Journal du Club de Philosophie de l’Université de Douala, n°1, juin 2014, p. 5). « Suivant ce critère, poursuit M. Akoa, il est évident que l’homme se situe à mi-chemin de la supra-humanité et de l’infra-humanité. » (id.) La solution que propose M. Akoa entre le balancement entre ces deux pôles est « le juste milieu » ou la normalité. Et qu’est-ce qu’être « normal » ? M. Akoa répond qu’un homme normal c’est être un « être dont la rationalité est la norme suprême de comportement. » (id.) M. Akoa continue son argumentaire en soutenant que la supra-humanité et l’infra-humanité, ces deux « extrémités de l’humanité » (id.), si elles sont atteintes par un homme dans ses pratiques, le poussent vers l’irrationalité, c’est-à-dire une attitude « dont la norme de comportement a dépassé la rationalité. »(id.) Une fois cette base argumentative construite, M. Akoa pose alors la question centrale de son propos : « Est-ce [l’homosexualité] une pratique normale ou alors une pratique contre nature ? » Arrêtons-nous d’abord à ce premier paragraphe du papier de M. Akoa. Si la logique de l’argumentation de ce dernier peut paraître séduisante et tout à fait rationnelle, il n’en malheureusement pas le cas puisqu’il y a dans ce dernier une suite de maladresses et d’approximations qui rendent l’analogie par laquelle procède l’auteur et donc la question-conclusion qui résulte de cette analogie irrecevable.

D’abord la première phrase du texte qui se présente comme Majeure du discours. M. Akoa nous dit en un mot que l’humanité progresse étant entendu bien sûr que le progrès est une amélioration des conditions humaines. Ce fondement de la réflexion est moyenâgeux ou, pour bien dire, antique, puisqu’il remonte à la vision aristotélicienne des choses. C’est Aristote en effet qui pensait que les choses réalisent leur en-vue-de-quoi dans le monde. Autrement dit, les choses progressent vers leur plein accomplissement, c’est-à-dire leur fin. De nos jours, et à travers l’évolution du monde, il est difficile de continuer de penser comme Aristote que les choses progressent vers leur fin, car ce que nous prouve l’évolution du monde, c’est que les choses progressent effectivement vers leur fin qui n’est pas leur finalité, c’est-à-dire leur plein accomplissement, mais leur disparition. L’homme n’échappe pas à cette règle. Lorsque Raymond Aron en arrive à conclure aux Désillusions du progrès (Paris, Gallimard/Calman-Lévy, 1969) il suit la ligne empirique que nous propose l’ « évolution » de l’humanité. Dans cette optique, cette phrase d’Adorno et Horkheimer sonne beaucoup plus juste que celle de M. Akoa : « De tout temps, l’Aufkläung, au sens le plus large de pensée en progrès, a eu pour but de libérer les hommes de la peur et de les rendre souverains. Mais la terre, entièrement « éclairée », resplendit sous le signe des calamités triomphant partout. »[1] L’humanité ne progresse donc pas – ainsi qu’on peut aisément le constater en scrutant le monde – vers « l’excellence », mais vers son propre anéantissement, et contrairement à ce pense M. Akoa, cette évolution est tout à fait « rationnelle » et non irrationnelle. En effet, comme le montrent les auteurs de Dialektik der Aufklärung, c’est la Raison qui progresse, lentement et sûrement, mais surtout froidement vers la réalisation de ce but. M. Akoa semble comprendre la rationalité comme « raisonnabilité » et entend donc le rationnel comme le raisonnable ce qui nous davantage croire qu’il est solidement accroché à la philosophie d’Aristote. Pourtant, Hegel a montré dans la Phénoménologie de l’esprit ainsi que dans La raison dans l’Histoire que le rationnel n’est pas toujours le raisonnable. Autrement dit, les voies de la raison ne sont pas toujours les voies morales et il peut même arriver que ce qui nous apparaît comme tout à fait déraisonnable soit tout à fait rationnel, c’est-à-dire pensé par l’Esprit.

Vient ensuite la question de la normalité qui est la mineure du raisonnement de M. Akoa. M. Akoa nous explique qu’un homme « normal » est un homme qui a la rationalité comme norme suprême de comportement. Autrement dit, la normalité est signe d’ « excellence » puisqu’elle nous évite l’hyper-irrationalité (la supra-humanité) et l’hypo-irrationalité (l’infra-humanité). Ici aussi, il semble que ce soit la philosophie occidentale antique qui guide la réflexion de M. Akoa. En effet, c’est pour Platon et Aristote que le « juste milieu » apparaît comme la voie royale de l’excellence. Pour les modernes, cette thèse est largement dépassée. Si M. Akoa avait pris la peine de référer à l’École de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse notamment) et même à M. Njoh-Mouelle, il se serait rendu compte du fait que l’analyse de Platon et de son disciple est à plus d’un titre désuète. Premièrement, la question de la « normalité » comme valeur d’excellence suppose l’existence d’un monde normal lui-aussi. Or, comme nous l’avons vu précédemment, le monde dans lequel nous vivons est tout sauf normal : il est anormal. La normalité dans un monde qui ne l’est pas est donc elle aussi anormalité. Lorsqu’Adorno et Horkheimer s’en prennent à l’industrie culturelle, ils critiquent surtout l’usage « normal » des œuvres d’art dans un monde normalement anormal. De même, les Minima Moralia (Frankfurt am main, Suhrkamp Verlag, 1951) exposent la vacuité de la morale dans un monde lui-même immoral. Être « normal » dans un monde immoral c’est être immoral. C’est Marcuse qui clôt la boucle de cette argumentation dans L’Homme unidimensionnel (Routledge & Keagan Paul, 1964) en montrant la médiocrité de l’unidimensionnalité, c’est-à-dire de la « normalité » dans la société industrielle avancée. Dans la même veine argumentative, mais sur un autre terrain, la normalité est apparentée à l’insuffisance à penser, à la facilité, à un croche-pied au sapere aude de Kant, en un mot à la médiocrité : tel est la teneur du quatrième chapitre de l’ « Essai sur la signification humaine du développement ». Pour M. Njoh-Mouelle, le « juste milieu » est juste le « milieu », c’est-à-dire la médiocrité, et l’homme du milieu est un homme médiocre : son esprit est « moutonnier » (De la médiocrité à l’excellence, Yaoundé, CLE, troisième édition, 1998(1970), p. 49) et son « conformisme irréfléchi » (id.). L’homme du milieu, « l’homme normal » de M. Akoa, est « l’homme mécanisé » (ibid, p. 51), l’homme réifié, réduit à l’état de chose dont l’essence n’est justement pas de penser. M. Emboussi Nyano a examiné cette notion de « juste milieu » chez M. Njoh-Mouelle dans un article paru dans L’aspiration à être (« La moyenne et la norme » in op. cit., Chennevières-sur-marne, Dianoïa, Maât Special Issues, 1, 2002, pp. 42-71, précisément p. 55 sq). M. Njoh-Mouelle conclut donc son propos en ces termes : « [le] « juste milieu » ou « moyenne » (…) ne sont des valeurs que pour l’homme médiocre (…) La justice du « juste milieu » reste distributrice et relative. La valeur qui confère humanité vraie et dignité à l’homme n’est pas relative mais absolue. » (Njoh-Mouelle, op. cit., p. 53. C’est l’auteur qui souligne.) Encourager le milieu c’est donc encourager la médiocrité. De plus, M. Akoa oublierait-ils que les personnes qui ont fait avancer l’humanité étaient pour la plupart des génies, c’est-à-dire des personnes « anormales » ? Se laisser phagocyter par le grand nombre n’est pas signe d’intelligence, mais bien la marque de la médiocrité. La rationalité (puisque M. Akoa met un accent sur elle) commande de réfléchir, de penser soi-même, de peser, d’apprécier les situations et non de se soumettre à la majorité – ce qui est la voie du « normal » – ou à la nature, ce qui est une nouvelle façon de régresser à la sous-humanité. Pourtant, bien que professant la rationalité, M. Akoa nous invite néanmoins à nous soumettre à la nature. Tel est le sens de la question grave qui clôt le premier paragraphe de son texte. La solution qu’y apporte M. Akoa est la soumission à la nature, ce qui est objectivement le contraire de l’attitude rationnelle. En effet, suivre la nature c’est suivre son instinct tandis que raisonner c’est suivre la raison. Et l’homme n’est qu’homme que lorsqu’il suit sa raison. C’est ce que semble acquiescer M. Akoa lorsqu’il écrit que pour un homme « la rationalité est la norme de comportement ». Mais qu’est-ce que la rationalité si ce n’est l’opposition à la nature ? Dans La raison dans l’histoire, Hegel apporte les éclaircissements suivants : « Après la création de la nature l’homme apparaît et s’oppose au monde naturel ; il est l’être qui s’élève dans un univers second. Notre conscience générale comporte la notion de deux règnes : celui de la nature et celui de l’esprit. Le royaume de l’esprit comprend tout ce qui est produit par l’homme. »[2] En clair, ce qu’explique Hegel est que « L’homme en tant qu’homme s’oppose à la nature et c’est ainsi qu’il devient homme. »[3] Si Hegel raille l’Afrique et les Africains, c’est en grande partie à cause du fait qu’il estime qu’en Afrique règne un « état d’innocence » qui est l’état de « l’unité de l’homme avec (…) la nature. » Cet état est aussi celui « d’inconscience de soi »[4] ou d’inconscience tout court. Pour utiliser le langage d’Horkheimer, on pourrait dire que Hegel estime que les Africains n’ont pas encore réalisé l’ « éveil du sujet », l’éveil de la conscience qui marque la prise de conscience de l’altérité entre la nature et l’individu. Se soumettre à la nature ce n’est pas être un homme, mais être un animal ; avoir la nature comme référant ce n’est pas être excellent, mais médiocre ; obéir à la nature plutôt que s’en rendre maître c’est faire preuve d’un défaut de rationalité criard. Un homme qui a la nature pour guide est donc un « homme à l’état brut. », un « sauvage »[5]. Est-ce vraiment à ce niveau que veut nous faire régresser M. Akoa ? En nous conseillant de nous soumettre aux prétendus commandements de la nature, ce dernier précipite de nouveau l’humanité dans l’abîme sans fond de l’inconscience et donc du manque de liberté et de création. La philosophie moderne met l’accent sur la liberté et la créativité de l’homme tandis que M. Akoa met l’inhiber au nom de la nature tout en soutenant que l’homme est rationnel. Mais si l’homme est rationnel c’est qu’il n’est pas naturel et donc que la nature n’est pas la norme de son comportement. Telle nous semble être l’erreur majeure du papier de M. Akoa : définir l’homme comme une être rationnel et le soumettre néanmoins à la tyrannie naturelle. Ici encore, c’est Aristote qui permet de comprendre pourquoi M. Akoa peut tomber dans une telle erreur. En effet, comme le candidat de Platon, M. Akoa a une définition bien curieuse de la rationalité qui peut être résumée dans l’idée de com-prendre la nature. Pour Aristote, l’homme était rationnel parce qu’il était capable de comprendre la nature et donc de mieux suivre son Bien, bien qui a justement été pensé par la nature. Cette position est séduisante, parce qu’elle confère à l’homme une certaine « sécurité ontologique », mais les cadres de cette sécurité sont l’horizon mortel de la liberté. Rien d’étonnant dès lors que M. Njoh-Mouelle conçoive ce besoin de « sécurité » comme la « mort »[6] : précisément la mort de la liberté et de la créativité. Cette rationalité-soumission-à-la-nature que nous propose M. Akoa n’est pas humaine, elle est animale et ne peut donc pas être brandie contre l’homme dans l’exercice légitime de son droit de se départir de la nature. Cette idée de nature est le centre du reste de l’argumentaire de M. Akoa, mais comme nous l’avons déjà vu ici et ailleurs, elle ne peut pas être convoquée contre l’homosexualité parce que l’homme n’est pas un animal et qu’il possède le droit – « divin » pour certains – de se distinguer d’elle. Pour cette simple raison, tout le discours de M. Akoa perd en crédibilité et il ne nous semble pas nécessaire de le commenter davantage.

[1] Horkheimer M. et Adorno Th. W., La dialectique de la Raison (1944), trad. franç. Kaufholz É., Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1974, p. 21.

[2] Hegel G. W. F., La raison dans l’Histoire (1822-1830), trad. franç. Papaoiannou K., Plon, coll.
« 10/18 », 1965, p. 71.

[3] Ibid., p. 251. Nous soulignons.

[4] Idem pour toutes les expressions entre guillemets précédentes.

[5] Idem.

[6] Njoh-Mouelle É., op. cit., p. 50 sq.

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