…à une édition maladroite

Dans un article précédent consacré à Identité et transcendance, nous avions vu que la Préface rédigée par M. Ndzomo-Molé pouvait apparaître comme « maladroite » selon le mot de M. Nsame Mbongo. Nous verrons à présent que celle maladresse de la Préface s’insère dans une maladresse générale concernant l’édition même dudit ouvrage. Cette dernière maladresse se décline en deux axes. D’abord l’idée de publier dans une maison d’édition « étrangère », le magnum opus d’un auteur local. Voici par exemple ce que dit M. Njoh-Mouelle concernant sa propre situation : « D’une manière générale, j’ai réservé aux éditions CLE basées sur le sol camerounais la première priorité en matière de publication… »[1]Nous pensons que Marcien Towa ait été dans la même disposition d’esprit concernant la publication de ses livres. Il aurait donc été plus conforme à l’itinéraire intellectuel de l’auteur que de publier en terre africaine dans une maison de publication africaine et spécialement les Éditions CLÉ. En effet, publier Identité et transcendance aux Éditions CLÉ aurait permis de maintenir « l’unité » de la pensée de Marcien Towa en réunissant dans la même « maison » les trois livres majeurs publiés de son vivant. Au lieu de cela, les mentions éditoriales « Paris, L’Harmattan » – malgré la timide mention « Harmattan, Cameroun » sur la première de couverture – créent une « fissure » dans la ligne intellectuelle du philosophe d’Endama. Voilà encore un problème qu’aurait pu clarifier la Préface. Pourquoi n’avoir pas publié dans la maison d’édition « traditionnelle » du Maître – qui est d’ailleurs une maison d’édition de référence en Afrique – ? Pourquoi ne même pas publier aux Presses Universitaires de Yaoundé pour maintenir Marcien Towa sur sa terre ? De plus, Identité et transcendance est publié dans la collection « Problématiques africaines », ce qui est assez problématique à notre avis, d’autant plus que M. Ndzomo-Molé écrit que ce texte se préoccupe « de la question du développement de l’Afrique noire »[2]. Cette « catégorisation » nous apparaît comme une méprise vis-à-vis du contenu de l’œuvre de Marcien Towa. En effet, penser qu’Identité et transcendance – de même que l’Essai et L’idée d’ailleurs – se cantonne dans une « problématique africaine » est assez réducteur. Cette lecture n’atteint pas à notre avis le contenu conceptuel, c’est-à-dire universel de la pensée de Marcien Towa. Nous ne sommes pas convaincu que Marcien Towa ait eu comme horizon de sa pensée l’homme Africain. Il serait plus logique de croire – en se référant à son analyse des questions qu’il aborde – que son horizon est l’homme universel tel qu’il se donne à voir en Afrique. L’Africain n’est donc pas un « homme à part », mais une hypostase de l’universel. Et quand Marcien Towa parle de l’homme Africain écrasé, il parle de l’homme qui doit atteindre l’humanité. Marcien Towa dans ses textes n’a jamais fait que parler de l’homme et jamais de ce qu’on appelle l’ « Africain ». Dans cette optique, Marcien Towa n’est pas un « africaniste » quoi que nous en dise M. Nsame Mbongo. D’ailleurs, refusant expressément de croire que l’Africain est une espèce d’homme particulière et donc que la philosophie africaine serait une espèce particulière de philosophie, Marcien Towa livrait en 1979 la réflexion qui suit dont la pertinence excuse la longueur :

 « La démarche philosophique se caractérise, disons-nous, par une liaison intime entre le souci de connaître rationnellement, méthodiquement, la réalité aussi bien physique que socioculturelle et la volonté de prendre appui sur ce savoir pour définir l’orientation profonde, absolue que doit adopter le comportement humain. Les hommes agissent en vue de satisfaire leurs besoins et leurs aspirations. Or la réalité varie avec les milieux et propose donc à l’homme des problèmes différents selon les milieux. Les besoins et les aspirations varient donc en conséquence (…) Les différences et les oppositions qui affectent la réalité et les intérêts entraînent des différences et des oppositions correspondantes dans leur expression théorique et aboutissent à des philosophies différentes et mêmes opposées. Cependant, quelles que soient leurs divergences, toutes les philosophies pour mériter le nom de philosophie, doivent résulter d’un débat sur l’absolu, sur la réalité, les valeurs et les normes suprêmes. »[3]

Autrement dit, la philosophie est universellement particulière. Universelle parce qu’elle doit répondre au critère suprême du débat sur l’absolu, et particulière parce que l’absolu lui-même est particulier, c’est-à-dire soumis à la contingence des milieux. De même, l’Africain n’est lui-même qu’une expression particulière de l’homme universel. La philosophie de Towa ne se situe donc pas dans une « problématique africaine », mais dans une problématique universelle. Il s’agit pour l’auteur de faire coïncider deux trajectoires que Hegel a opposées. Si on peut dire d’une certaine manière que l’Essai et L’idée ont des sujets « africains » et répondent donc à une « problématique africaine », c’est-à-dire se positionnent en rapport avec le « devenir éthique et politique de l’Afrique dans [le] monde… »[4], la problématique d’Identité et transcendance est davantage universelle, car le problème conceptuel que pose Towa à partir de la réalité africaine est celui de savoir comment atteindre l’humanité. La réponse de l’auteur est sans appel : pour atteindre l’humanité, il ne faut pas cultiver la différence – l’identité –, mais la transcendance, c’est-à-dire la « révolution de l’identité » dans le but d’atteindre « L’identité humaine générique »[5] : la créativité corollaire de la liberté. La démarche du philosophe d’Endama est tout à fait philosophique : elle vise l’universel à partir du particulier. Dans La République par exemple, Platon pose une question universelle à partir d’une réalité socio-politique particulière : Athènes. D’ailleurs, où devait-t-il trouver le problème philosophique qu’il se propose de résoudre si ce n’est dans le « milieu » qui lui est familier ? Mais une fois trouvé le problème, Platon pose une question qui interpelle tous les milieux humains : quelle est la caractéristique que doit avoir tout gouvernement qui permettrait l’harmonie entre les hommes ? Et Platon de répondre : la justice. Le reste de l’argumentaire consiste essentiellement à clarifier le concept de justice. À coté de ce double choix discutable – celui de la maison d’édition et celui de la collection qui accueille le livre – qui se présente comme le premier axe de la maladresse éditoriale accompagnant Identité et transcendance, signalons le problème de la pagination et la présentation assez bizarre de la Table des matières.

La pagination d’Identité et transcendance intègre les pages de la Préface de M. Ndzomo-Molé, ce qui est une gaucherie. Il aurait été souhaitable que la pagination diffère de la Préface au texte de Towa lui-même. L’éditeur aurait pu par exemple affecter des chiffres romains à la Préface de M. Ndzomo-Molé et utiliser les chiffres arables pour le texte de Towa. Au lieu de 348 pages, Identité et transcendance aurait donc 328 pages. La Table des matières semble n’avoir pas fait l’objet d’une grande attention de la part de l’éditeur. L’enchainement des titres est beaucoup trop étroit et on ne comprend pas bien pourquoi la police d’écriture de la Table est affectée de gras. Il aurait aussi été possible d’affecter un Index au texte, tout comme l’éditeur aurait pu insérer des notes de bas de pages éditoriales pour éclaircir tel ou tel point de vue ou replacer telle ou telle affirmation dans le contexte de l’époque ou encore retracer l’histoire des idées du Maître en faisant les parallèles avec les autres publications.

[1] Njoh-Mouelle É., « La philosophie d’abord… » in Malolo Dissakè E. (dir.), L’aspiration à être. Autour du philosophe Ébénézer Njoh-Mouelle, Chennevières-sur-Marne, Dianoïa, 2002, p. 27. Nous soulignons.

[2]Ndzomo-Molé J., Préface à Towa M., Identité et transcendance, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 19.

[3] Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine (1979), Yaoundé, CLE, 1998, p. 13.

[4] Ces avec ces mots que M. Lucien Ayissi présente la collection qu’il dirige aux Éditions L’Harmattan.

[5] Concept clef des chapitres VI et VII d’Identité et transcendance, op. cit., pp. 209-290.

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2 Responses to “…à une édition maladroite”


  1. 1 ABADA ZEBE Ghislain 17 octobre 2015 à 4:42

    bonjour cher monsieur Eric BITANG,
    comme toujours, je me sens toujours plus que jamais soulagé en lisant vos articles car, personnellement, je me sens beaucoup édifié et inscruit. Cependant, nous pouvons( avec votre permission bien-sûr), nous permettre de dire une ou deux choses. Cela nous permettra (nous l’espérons bien) de dissiper quelques de nos incompréhensions.
    En effet, à propos de l’édition que vous juger maladroite dans cet article à travers votre argumentaire me pose un léger soucis au niveau du premier argument qui est en rapport avec la publication de l’ouvrage du feu Professeur M. TOWA dans une maison d’édition étrangère plutôt qu’aux éditions CLÉ qui selon vous (et d’autres philosophes à l’instar du Pr. NJOH-MOELLE que vous avez d’ailleurs mentionné) comme la maison traditionnelle qui est le reflet de l’unité africaine.
    toutefois, voici ce que l’on peut lire dans l’Idée du Philosophe d’Obala: »Il est permis de penser que la philosophie…est en passe de devenir un modes d’expression majeure de l’Afrique contemporaine…que s’ouvre l’ère où notre continent participera de nouveau à l’élaboration de la pensée mondiale ».(page 5).
    Selon ce passage, Le Pr.TOWA montre ici la nécessité pour l’Afrique de s’ouvrir au monde, ceci par le biais de la philosophie, qui elle, devrait se présenter comme l’outil de communication universelle entre les nations. c’est dire en d’autres termes que nôtre professeur nous met ainsi en garde contre le repli sur soir, contre l’isolement, contre la recherche d’une identité spécifique africaine, qui ont participé à exclure l’Afrique du débat contradictoire. Ainsi, adopter une attitude « nombriliste » c’est à dire, voiloir toujours chercher ses origines, ses sa terre natale pour une la publication d’une œuvre, n’est pas ce qui permettra l’affirmation du Negre; au contraire, cet attitude de renferment ne nous permet pas, en tant que hommes, de participer « à l’élaboration de la pensée mondiale « . Donc, nous pouvons dire en un mot que selon notre professeur, l’Afrique n’est pas une partie du monde extraordinaire qui a ses problèmes particuliers dont le debats sur ceux-ci ne pourront pas inspirer d’autres peuples. Bien qu’il s’agisse des problèmes du développement de l’Afrique, il n’est pas exclue que ces problèmes « essentiels » se trouvent ailleurs ; par conséquent, la publication de cet ouvrage dans un autre continent que le sol africain n’est que cet ouverture à l’autre. Donc, Publié aux éditions CLÉ ou ailleurs est pour le séminariste d’Otélé, la même chose car il s’agit d’une ouverture aux autres. les problèmes des africains ne doivent pas seulement interesser les africains. De plus, les ouvrages des africains doivent-ils interpeller l’Afrique en tant que continent ou les africains en tant qu’être pensant ? je pense(il me semble) que le Pr. TOWA opterait pour la seconde idée. tout ceci pour surgir à la seconde interrogation à savoir:quelle place accordez vous à la diaspora africaine? cesse-t-elle d’être des africains une fois à « l’étranger »? ne sont-ils pas à disposition de cet ouvrage? l’oeuvre doit-elle nécessairement être publiée dans le sol africains pour être exploitée par ceux-ci ? comment parvenons nous à nous procurer tous ces ouvrages occidentaux qui étouffent nos bibliothèques ? Donc selon moi, le Pr.TOWA en publiant aux éditions étrangères n’a fait autre chose que s’ouvrir au monde comme il nous l’a d’ailleurs fortement recommandé. il est donc(si nous pouvons le dire ainsi) passé à la phase pratique de ses écrits.

    Merci cher monsieur. Et bien vouloir pardonner la qualité de frappe car il n’est pas aisé pour moi de vous écrire à travers mon téléphone comme tjrs. bonne journée cher grand frère.
    Une dernière chose: vous êtes un model pour moi.

    • 2 jeanericbitang 19 octobre 2015 à 8:10

      Bonjour Abada, je suis très touché de savoir que vous me portez dans votre coeur, et comme je vous l’ai déjà dit, vous n’avez pas besoin de ma « permission » pour vous exprimer sur ce que j’écris. Cela implique le droit de ne pas être d’accord avec moi!
      Concernant votre argument, vous avez raison dans votre interprétation de Towa, mais n’oubliez pas que pour lui, l’universel est aussi le particulier et s’ouvrir à l’autre c’est aussi et d’abord s’ouvrir à soi-même (cf. dialectique du soi dans l' »Essai… ». Si vous regardez les grands philosophes, ils ont souvent des contrats avec des éditeurs: Sartre avec Gallimard, idem pour Foucault; Adorno avec Surkhamp Verlag, Feyerabend avec Cambridge University Press, Bersgon avec les PUF, … ce qui permet une certaine « unité idéologique de production ». Pensez-vous qu’ils se soient préoccupés de « s’ouvrir au monde » en venant publier en Afrique? J’en doute… En outre, et c’est ce que je regrettais, la préface devait donc nous renseigner sur les raisons de cette publication, mais il n’en est malheureusement rien…
      Vous semblez croire que c’est Towa qui a publié à l’Harmattan, mais quand je l’ai rencontré, il m’a expliqué que c’était une « surprise » de voir que ses disciples avaient publié son livre…


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