Archive pour octobre 2017

J’ai lu «République du piment» de Félix Mbetbo(2)

Les erreurs du livre

Côté éditeur

On peut regretter la présentation quelque peu maladroite du texte (depuis le nom de l’auteur qui manque au niveau de la page du titre ou la table des matières qui n’en est pas une, jusqu’aux choix de mise en forme, comme la disposition des parties et des chapitres, ou plus généralement, l’interlignage adopté…), les fautes d’orthographe (plus des coquilles qu’autre chose), de grammaire (l’auteur écrit « censé » au lieu de « sensé », p. 30 ; « le préservatif ralenti et amoindri le plaisir », sans « t », p. 53 ; etc.), de syntaxe (surtout en ce qui concerne la formation de propositions et l’utilisation intempestive du point à la place de la virgule et du point-virgule), de style (la désobligeante utilisation du « on », entre autres), de langue (p. 23, il est écrit « faire » ; il faudrait plutôt écrire « pratiquer » ; « ça avait été » au lieu de « cela aurait été », p. 48, etc.), mais aussi les mauvaises interprétations (sur l’aspect psychologique du « papa et maman », p. 22 ; sur le sens de la différence entre nature et culture, p. 33 ; sur le sens et l’essence d’un jeu, p. 40 ; et plus important sur l’utilisation du terme « Android » par le Président de la République, p. 41-42 ; etc.) et les accusations graves (contre les enseignants par exemple, pp. 22, 32), quand il ne s’agit pas de la simple moquerie de mauvais goût (sur le statut des homosexuels dans notre pays comme à la page 38). Qu’il y ait tant de choses à dire sur la forme d’un texte laisse grandement à désirer, car il est difficile dans de telles conditions, de se concentrer sur son contenu. On mettra peut-être cette situation sur le dos de la jeunesse de la maison d’édition.

Coté auteur

Dans le même ordre d’idées, mais concernant le « fond » du travail cette fois-ci, on peut légitimement regretter le fait que les analyses de l’auteur ne vont jamais jusqu’au bout et sont assez souvent maladroites. On se contentera de signaler seulement les erreurs les plus saisissantes.
À la page 33, l’auteur semble établir une différence entre nature et culture sur la base de ce que « le culturel est ce qui s’ajoute à la nature ». En réalité, et comme cela a déjà été montré par les philosophes (notamment Hegel et les phénoménologues comme Merleau-Ponty), ainsi que les anthropologues (comme Lévi-Strauss), la nature et la culture sont des domaines essentiellement différents entre lesquels il n’existe pas forcément une continuité cumulative, de sorte que la culture est souvent, non ce qui s’ajoute à la nature, mais ce qui s’y oppose, qui la nie.
De même, aux pages 41-42, quand l’auteur croit critiquer l’usage que le Président de la République a fait du terme « Android », il ne fait que confondre le nom du système d’exploitation de Google avec le sens du dictionnaire de français. Il en résulte une critique à la fois mal- et dé- placée.
Il semblerait également que l’auteur n’ait pas bien saisi la dialectique du Maître et de l’esclave de la Phénoménologie de l’esprit, vu qu’il la confond à la « dialectique historique » de Karl Marx (p. 101).
Plus encore, on douterait volontiers des connaissances de l’auteur en ce qui concerne l’usage de l’art dans l’Afrique précoloniale et durant l’esclavage, pour ce qui concerne par exemple ce qu’il dit du blues (p. 62).
Une dernière remarque s’impose enfin quand la forme devient fond, ce qui se passe dans la citation. Ici, l’auteur confond allusion et citation. Cet amalgame est fréquent dans le livre et trahit grandement les tentatives d’argumenter depuis une référence solidement établie. Par exemple, l’auteur ne s’encombre pas de donner les références de ses citations (dire Platon, Mbembe, Foucault, Njoh-Mouelle, Gondola, etc., semble lui suffire), technique qu’il applique aux autres domaines où la rigueur se fait supplanter par l’approximation : l’auteur se contente en effet d’écrire « le jeune artiste », « le philosophe », « la chanson », « le jeune rappeur », etc. en guise de références…

République du piment et la femme

Il serait fastidieux d’énumérer tous les thèmes traités de manière peu convaincante par le livre. L’auteur s’est d’ailleurs excusé à ce sujet en ce qui concerne la nature de son propos. Cela est à mettre à son crédit. Toutefois, le thème de la femme semble être suffisamment important pour qu’on le mentionne.
En effet, l’image de la femme est partout présente dans le livre, depuis la couverture dominée par un pied d’escarpin dont le talon effilé à l’extrême sert de « i » à République sur la première de couverture, jusqu’au plaidoyer qui clôt l’exposé. Mais c’est surtout dans le cœur du livre (pp. 46-87) qu’on voit se déployer la thèse de l’auteur qui est que les femmes sont essentiellement chosifiées, considérées comme pourvoyeuses d’un piment qu’elles ne vivent jamais, mais subissent à chaque instant : dans la vie quotidienne (chap. 5, 6 et 7), « dans la bouche des artistes » (chap. 9), de la part des « hommes » (sic) politiques (chap. 11), et sur internet, de la part des « Blancs » (chap. 10).
L’auteur présente également les femmes et les filles comme n’ayant souvent rien d’autre à vendre que leur piment, pour sortir d’une vie de misère (p. 56, etc.) en même temps qu’il fustige le fait que la société réduise la femme « au niveau de la chose, de l’animal » (p. 67), surtout dans la « bouche des artistes ». On se serait alors attendu à ce que le livre propose une autre vision de la femme, contraire à celle qu’il estime être en vigueur dans la société camerounaise, mais il n’en est rien. Par ce geste, l’auteur reproduit inconsciemment l’attitude qu’il critique, car il n’y a nulle part dans le livre des mots gentils pour traiter de la femme et aucun plaidoyer en faveur d’une approche différente de ce sexe qu’il présente partout comme « faible », allant même jusqu’à soutenir la complicité de ces dernières dans le traitement qui leur est réservé dans la musique et dans la société, quand il écrit que « ce lynchage… semble leur plaire » (p. 68). À la lecture du livre, on a vraiment de la peine à penser que l’auteur prend la défense de la gente féminine.

Conclusions

À partir de ce qui précède, nous pouvons risquer des réponses à trois questions qui nous paraissent fondamentales :

1)Le livre aide-t-il à se réconcilier avec la littérature ?, ce qui semble avoir été le but à la fois de l’éditeur et de l’auteur, si on en croît sa quatrième de couverture. À cette question, il faut répondre par la négative, pour les raisons que nous avons déjà évoquées, depuis la qualité du traitement du sujet, jusqu’à la forme de l’exposé, en passant par le contenu des affirmations de l’auteur assez problématiques quelques fois.

2)A-t-on vraiment besoin d’un livre pour expliquer aux Camerounais qui utilisent ce terme tous les jours, que le « piment » représente métaphoriquement le sexe et toutes les attitudes qui s’y rattachent ? Et plus encore, un livre de cette sorte qui ne s’élève pas au-dessus du sujet qu’il traite ? Ici aussi, la réponse doit être négative, car le livre ne nous apprend rien de ce que nous ne sachions déjà, en plus de parler une langue que nous parlons déjà. En clair, ce livre n’ajoute rien à notre connaissance du « piment », ce qui est quand même dommage.

3) Est-ce qu’il fallait alors écrire ce livre ? Oui ! Sans aucun doute, même s’il aurait peut-être mieux valu qu’il ne se présente pas sous cette forme, mais plutôt sous une forme narrative, disons un roman, ou au moins une suite de nouvelles, ou même de chroniques (réelles cette fois) d’un personnage que l’auteur pourrait par exemple inventer : Nathalie serait un nom assez évocateur pour une telle entreprise. Dans cette optique, la formidable imagination de l’auteur – ce qui est son principal mérite – serait véritablement mise en avant et aurait alors une place de choix dans la marche générale du récit sur le « piment ». En outre, une telle option libèrerait l’auteur du fardeau de l’argumentation et de « l’appel de la réalité » (auquel l’auteur résiste en ne révélant pas le nom de ceux dont il parle : « La jeune FD », « KS », « Monsieur XYX », « WY », etc.). Le récit étant clairement et ouvertement identifié comme fictif, cette précaution deviendrait par elle-même superfétatoire.

Pour finir, j’aimerais souligner le fait que le livre met le doigt sur un thème important et assez présent dans notre société, même si, au lieu d’analyser le phénomène du « piment » de manière serrée et rigoureuse, il l’approche au travers d’un télescope dont l’effet de la lunette n’est pas le grossissement, mais le rapetissement. La forme romanesque offrirait à cette faiblesse le pouvoir de se métamorphoser en sublime rayonnement.

Douala le 09 octobre 2017.

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J’ai lu «République du piment» de Félix Mbetbo(1)

Présentation du livre

République du piment est un livre de Félix Mbetbo publié aux éditions du Muntu en 2017. Il est sous-titré « Chroniques épicées d’une société qui se cherche » et entend dégager la philosophie du piment désormais ancrée dans les habitudes et mœurs des Camerounais. Selon l’auteur, cette philosophie de la vie ordinaire se construit autour d’un triptyque clairement identifié : le « manger », le « boire » et le « faire », entendons, l’éloge démesuré des plaisirs de la chair, du « ventre » (manger et boire), et du « bas-ventre » (faire, « dans le sens de “faire l’amour” » [p. 13]a). C’est en tant que mortier entre ces différentes briques qu’intervient le « piment », dont tout l’intérêt réside dans la subtilité des sens qu’on lui donne suivant les contextes d’utilisation. L’auteur parle de « concept » de piment qui signifierait bien plus que la simple épice, en ceci que son sens engloberait le sexe et toutes les activités qui lui sont rattachées de près ou de loin. Le but avoué de l’auteur est alors de « chercher à découvrir la place qu’occupe le “concept” du piment dans notre imaginaire populaire » (p. 15) camerounais. C’est ainsi que le livre se développe autour de ce qui s’apparente à une dialectique du piment, depuis sa « naissance » (partie 1) jusqu’à son « règne » (partie 3), en passant par son « culte » (partie 2), pour proposer, en guise de conclusion, une sorte de plaidoyer philosophique au sujet de la nature de l’homme par-delà le « ventre et le bas-ventre », vers les « nourritures célestes » (p. 115).

Chacun des treize chapitres du livre (inégalement répartis b) essaie à sa façon, de projeter quelque lumière sur la nature du piment, ses emplois et réemplois, ainsi que ses conséquences, sans jamais se positionner comme « sérieux » ou exhaustif. Mais cet aveu de faiblesse n’apparaît qu’à la fin du 10e chapitre, c’est-à-dire assez tard dans le livre, quand l’auteur écrit que « nous pensons qu’il serait nécessaire de se pencher sur cette question [du piment] avec beaucoup de sérieux, de recul, et de recherches approfondies » (p. 80). Autrement dit, ce n’est pas dans le livre qu’il faut chercher (et donc espérer trouver), du « sérieux », du « recul » et des « recherches approfondies ». Même si on doit saluer l’honnêteté de l’auteur, on ne peut être que gêné par le timing de ce mea culpa, car on se serait normalement attendu à ce qu’il figure en ouverture de propos, afin de prévenir le lecteur dès l’entame de son périple. Cette critique peut être nuancée par le fait que la quatrième de couverture du livre explique à demi-mot qu’il ne faut pas attendre grand-chose de l’analyse de l’auteur, puisqu’elle n’est pas le fruit d’une « recherche poussée » dans les différents domaines des sciences humaines et sociales. Au mieux, le livre essaie « d’ouvrir de nouvelles pistes », de rendre le discours sur et autour du piment « accessible à un public de moins en moins préoccupé par le livre et la lecture »… C’est peut-être là, hélas, le seul mérite de République du piment ; ce qui représente une consolation bien maigre, quand on la compare à ses nombreux manquements.

Entre essai et roman : le “je” trouble de « République du piment »

L’examen rigoureux du texte suivant le principe towaïen de la critique sans complaisance, nous permet d’identifier plusieurs défauts dans ce livre. Le premier est d’ordre extrêmement général et aurait normalement dû être facilement évité. Il est en effet de coutume qu’un livre décline son identité le plus tôt possible ; ce qu’il peut faire de trois façons, si on s’en tient aux différents usages hérités de la tradition : d’abord par son titre, ensuite par la précision de son genre, ou encore, un peu plus tard, par une épigraphe dont l’intérêt est d’apporter des lumières sur le contenu du livre et la nature de l’intention de l’auteur. Or, par rapport à ces trois possibilités, République du piment joue à cache-cache avec le lecteur. Le titre, extrêmement général, laisse néanmoins penser à un essai au vu des antécédents littéraires comme La République de Platon ou La république moderne de Pierre Mendès France. Mais on se sent immédiatement embarrassé une fois que le sous-titre nous parle de « chroniques », laissant croire qu’il s’agirait alors d’un écrit à propension narrative c … L’épigraphe n’arrange rien à l’affaire, puisque l’auteur choisit un extrait d’Histoire de la sexualité de Foucault, dans lequel le philosophe français appelle à prendre en charge le sexe « par des discours analytiques », ce que le livre ne fait pas, quoique nous en dise l’auteur (p. 107).
Il existait bien une dernière option pour essayer de clarifier cette situation trouble : la préface ou, en l’occurrence, l’introduction. Malheureusement, ici aussi, l’auteur nous éblouit, car le caractère argumentatif (dont le semblant de problématique « problématique » de la page 15) de son discours laisse penser à un essai, sans qu’aucune des règles de ce genre littéraire ne soit toutefois respectée. Qu’on en rappelle seulement les points les plus saillants.

Premièrement, un essai se tient généralement à une certaine hauteur du « penser » et du « parler ». La noble volonté de se faire comprendre du plus grand nombre en rendant le savoir accessible aux plus petits, n’excuse en rien la médiocrité et les manquements dans l’écriture : c’est le sujet traité qui doit être démystifié pour être compris du plus grand et non l’exposé qui doit suivre l’exemple du plus grand nombre. Le livre confond malheureusement ces deux approches.

Deuxièmement, même s’il peut tourner le dos à la référence (et plus précisément à la référence académique, quand il s’assume comme personnel ou pamphlétaire), l’essai déploie en général une argumentation rigoureuse et exigeante quand il se donne pour but de défendre ou d’expliciter un point de vue. Or, il est loisible de constater que République du piment ne satisfait pas ce second réquisit tant par sa forme que par son fond, s’il faut reprendre cette vieille tournure langagière.

Notes

a) Mais puisque ce n’est pas souvent d’amour dont il est question à la fois dans le livre et dans les relations que ce dernier décrit, l’auteur aurait peut-être mieux fait de dire « baiser ».

b) La première partie a cinq chapitres, la deuxième six, et la troisième, seulement deux.

c) Mais l’auteur semble se méprendre sur le sens du mot chronique. En général, on entend par « chronique » un récit des évènements selon une suite chronologique. Ce mot peut aussi désigner un commentaire de l’actualité. C’est dans le premier sens que Le Rouge et le Noir de Stendhal se présente comme une « Chronique du XIXe siècle », et c’est dans le second sens que certains journalistes et intellectuels rédigent des chroniques pour des journaux. Il aurait été peut-être plus cohérent que l’auteur identifie son livre comme « Racontages tirés de la vie et de l’imaginaire quotidiens »…


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