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Cheikh Anta Diop et la renaissance africaine

Cheikh Anta Diop et la renaissance africaine *

 

Jean Eric BITANG

Université de Douala


Lorsqu’on prononce le nom de Cheikh Anta Diop, on pourrait croire que les africains le reconnaissent immédiatement comme nous reconnaissons Platon, Kant ou Sartre quand nous entendons ces noms, mais il n’en est rien. Le fait est que peu d’africains connaissent le nom de Cheikh Anta Diop alors que ce dernier est assurément un des historiens les plus décisifs de ce temps, et pas seulement pour l’Afrique, mais pour la nouvelle direction qu’il a donné à l’égyptologie. C’est justement par cette nouvelle façon de voir l’Egypte que Diop s’est fait connaitre en publiant en 1954 un livre décisif : Nations nègres et culture. Il y aborde le problème de l’origine nègre de l’humanité – et précisément de l’Egypte – et de la redevance  de l’Occident à l’Afrique quand il essaye d’établir des rapports entre l’égyptien et les langues d’Afrique Noire actuelle afin d’en prouver la parenté.

L’immense travail de Cheikh Anta Diop s’est surtout concentré à détruire le préjugé selon lequel l’Egypte antique était Blanche. En clair, il s’agit de rétablir la vérité historique de l’antériorité des civilisations nègres par la preuve du caractère « nègre »[1] de l’Egypte antique, première grande civilisation du monde.

Nous avons dit plus haut[2] que l’Occident avait falsifié l’histoire pour qu’elle serve leur domination sur le reste du monde et précisément sur l’Afrique. Il fallait donc détruire chez les Noirs toute capacité d’être fiers d’eux-mêmes. Diop nomme cette attitude « l’aliénation culturelle »[3]. Il écrit précisément : « L’usage de l’aliénation culturelle comme arme de domination est vieux comme le monde ; chaque fois qu’un peuple en a conquis un autre, il l’a utilisée »[4] ; quand il précise que l’aliénation culturelle consiste à « Encroûter l’âme nationale d’un peuple dans un passé pittoresque et inoffensif parce que suffisamment falsifié »[5]. Selon Diop, la falsification la plus importante concerne la race de l’Egypte antique dont les égyptologues avant lui disaient qu’elle était blanche. Le premier moment du diopisme est donc de rétablir la vérité historique de l’Antériorité des civilisations nègres. En ce sens, Diop prône un retour serré à l’histoire ; un rétablissement de ce dernier pour une intégration réelle à notre situation actuelle. Le père de la « Nouvelle égyptologie » peut donc écrire :

Il devient donc indispensable que les Africains se penchent sur leur propre histoire et leur civilisation et étudient celles-ci pour mieux se connaitre : arriver ainsi, par la véritable connaissance de leur passé, à rendre périmées, grotesques et désormais inoffensives ces armes culturelles [l’aliénation dont nous avons parlé plus haut][6].

Et il précise, afin d’éviter tout malentendu qu’ :

Il ne s’agit pas de se créer, de toutes pièces, une histoire plus belle que celles des autres, de manière à doper moralement le peuple pendant la période de lutte pour l’indépendance nationale, mais de partir de cette idée évidente que chaque peuple a une histoire. Ce qui est indispensable à un peuple pour mieux orienter son évolution, c’est de connaître ses origines, quelles qu’elles soient. Si par hasard notre histoire est plus belle qu’on ne s’y attendait, ce n’est là qu’un détail heureux qui ne doit gêner dès qu’on aura apporté à l’appui assez de preuves objectives, ce qui ne manquera pas d’être fait ici[7].

On le voit donc clairement : l’attitude de Cheikh Anta Diop se veut rigoureusement scientifique quand elle vise très précisément la correction du passé de l’Afrique fabriqué de toutes pièces par les idéologues de l’impérialisme européen. Diop va d’abord commencer à détruire l’idée d’une Egypte blanche en s’appuyant sur les témoignages abondants d’historiens antiques (Diodore, Strabon, Hérodote, etc.). Sa conclusion est que « Tous ces témoins oculaires affirment formellement que les Egyptiens étaient des Nègres »[8]. Pourquoi, s’interroge alors Diop, les historiens occidentaux modernes refusent-ils d’admettre les témoignages de leurs ancêtres en défendent la thèse d’une Egypte blanche ? C’est que, pense l’auteur, il y eu, dans l’histoire de l’Occident, un moment où le mot Nègre a changé de sens : il ne signifie plus « noir », mais « primitif ». Diop appelle cela le « Mythe du Nègre »[9]. D’où vient-il et comment est-il né ?

Diop pense que cette attitude est le fruit de « L’essor économique de la Renaissance [qui] poussa (…) à la conquête de l’Afrique »[10], qui favorisera elle-même le commerce des esclaves Noirs car

La mise en valeur des terres vierges nécessita une main-d’œuvre à bon marché. L’Afrique sans défense apparut alors comme le réservoir humain tout indiqué où il fallait puiser une telle main-d’œuvre avec le minimum de frais et de risques. La traite moderne des esclaves devient alors une nécessité économique avant l’apparition de la machine. Elle durera jusqu’au milieu du XIXe siècle[11].

C’est donc l’esclavage qui estompera le souvenir que l’Egypte a été le « Berceau de la civilisation pendant 10 000 ans au moment où le reste du monde est plongé dans la barbarie »[12]. L’esclave lui-même est fils de l’inversion des pôles techniques car l’Egypte ne manquait pas de savants ; seulement, le savoir était ésotérique et réservé aux prêtres. Les égyptiens n’ont pas construit de canon alors que le secret de la poudre était connu des prêtres qui l’utilisaient uniquement lors d’offices religieux[13]. La modernisation – entendons par ce terme l’avancée technique – de l’Europe était donc un argument de poids pour coloniser l’Afrique qui elle, était vulnérable du point de vue de l’armement. La traite négrière et la naissance du mythe du Nègre ne sont ainsi que les conséquences du développement technique de l’Europe et d’une inversion de rôles sur la scène mondiale. L’aliénation culturelle peut donc prendre forme à travers la « civilisation » – entendons la colonisation – des Noirs dont l’Europe s’est fait un « Devoir de l’humanité »[14]. On ne reconnaîtra plus qu’au Nègre, nous dit Diop, des qualités artistiques qui sont liées à « Sa sensibilité d’animal inférieur »[15]. On reconnaitra donc de l’affectivité au Nègre quand on attestera que la réflexion – caractéristique essentielle de l’humanité – est, elle, réservée au Blanc. Telle est l’analyse que Diop fait du mot de Senghor : « L’émotion est nègre comme la raison hellène ». De tels propos ne doivent pas être compris autrement que comme les exemples patents de l’aliénation culturelle des noirs. Dans sa préface de 1954, Diop classe ce genre d’intellectuels écrivains aliénés en trois catégories : les cosmopolites-scientistes-modernisants, les intellectuels qui ont oublié de soigner leur formation marxiste et les anti-colonialistes formalistes.  Nous situerons Senghor à cheval entre les deux premiers groupes quand nous remarquons qu’effectivement, il n’avait vraiment pas, comme le dit Diop, « soigné sa formation marxiste ».  Cette remarque amène Diop à faire le constat suivant :

Le souvenir de l’esclavage récent dont la race nègre a été l’objet, savamment entretenu dans la mémoire des hommes et en particulier dans celle des Nègres, affecte souvent la conscience de ces derniers d’une manière négative. A partir de cet esclavage récent on s’est efforcé de construire, en dépit de toute vérité historique évidemment, la légende selon laquelle le Nègre a toujours été réduit en esclavage par les races blanches supérieures avec lesquelles il a vécu, où que ce soit, ce qui permet de justifier la présence aisément la présence des Nègres en Egypte ou en Mésopotamie, ou en Arabie, dès la plus haute antiquité, en décrétant qu’ils étaient des esclaves. Bien qu’une telle affirmation ne soit qu’un dogme, destiné à falsifier l’histoire et dont la fausseté n’échappe pas à ceux qui l’avancent, elle n’en contribue pas moins à aliéner la conscience nègre[16].

Ce texte nous paraît à plus d’un titre décisif et c’est ce qui justifie le fait que nous l’ayons cité in extenso. En effet, il pose les raisons pour lesquelles il est impératif de recourir à une « réécriture objective » de l’histoire des Noirs ; la plus importante de celles-ci étant de « libérer la conscience nègre » du préjugé selon lequel le Nègre a toujours été l’esclave du Blanc. Les témoignages de Blancs eux-mêmes n’attestent pas une pareille thèse, mais nous verrons cela un peu plus loin. De plus, ce texte pose les conditions générales d’un développement intégral de l’Afrique, lequel passe inévitablement par une connaissance objective de son histoire, c’est-à-dire, pour utiliser les termes de M. Njoh-Mouelle, par l’éducation. En effet, ce n’est que l’éducation qui résoudra le problème de la falsification moderne de l’histoire, tout comme l’éducation, mal appliquée, c’est-à-dire orientée de telle sorte qu’elle inocule subtilement le racisme aux Blancs et le complexe d’infériorité aux Noirs, a conduit à la situation que déplore Diop : l’aliénation. Cette aliénation selon nous n’est pas qu’orientée vers les Noirs, mais aussi vers les Blancs. Dans ce dernier cas, l’aliénation ici tient lieu d’œillère qui empêche les racistes de voir la vérité historique. Les peuples actuels, Blancs et Noirs, subissent encore cette aliénation. Nous l’avons montré un peu plus haut à travers l’odieux – et relativement récent – discours de M. Sarkozy à l’attention de l’Afrique (cf. notre note de bas de page n° 1). Ces remarques posent assez clairement, pensons-nous, le but de l’œuvre de Cheikh Anta Diop et il est temps de passer aux arguments développés par ce dernier. Comment peut-il soutenir le caractère nègre de l’Egypte ?

Le premier argument de Diop est contenu dans les témoignages d’éminents historiens européens. Hérodote, dont on dit qu’il est le père de l’histoire écrit, et Diop le cite[17] : « Les égyptiens pensent que ces peuples [les habitants de la Colchide] sont des descendants d’une partie des troupes de Sésostris. Je le conjecturerai aussi sur deux indices : le premier c’est qu’ils sont noirs et qu’ils ont les cheveux crépus ». Champollion-Figeac viendra, en 1839, dire que ces deux qualités (être noir de la tête aux pieds et avoir les cheveux crépus) « Ne suffisent pas pour caractériser la race nègre »[18]. L’étonnement de Diop est donc tout à fait légitime :

Voici qu’il ne suffit plus d’être noir de la tête aux pieds et d’avoir les cheveux crépus pour être un Nègre ! On se croirait dans un monde où les lois physiques sont renversées et, en tout cas, on est bien loin de l’esprit analytique cartésien[19].

Diodore, l’ancêtre, semble bien plus lucide lorsqu’il écrit : « Les Ethiopiens disent que les Egyptiens sont une de leurs colonies [ce mot n’a pas le sens moderne où il signifie l’envahissement et l’avilissement, mais il signifie une division, une partie, une fraction (p. 39)] qui fut menée en Egypte par Osiris »[20].

Maspero résume ainsi les positions des anciens : « Au témoignage presque unanime des historiens anciens, ils [les égyptiens] appartenaient à une race africaine, entendez nègre… »[21]. Il semble donc que les écrivains anciens n’avaient aucune difficulté, aucun complexe à reconnaitre le caractère nègre des habitants de l’Egypte alors que leurs descendants, pour les raisons que nous avons évoquées plus haut, ont toutes les peines du monde à soutenir une pareille thèse.

Après les témoignages, Diop étudie les traits caractéristiques de la culture égyptienne : le totémisme, la circoncision, la royauté, la cosmogonie, l’organisation et la langue. Tous ces critères ont une certaine parenté – ou une parenté certaine – avec les pratiques en cours en Afrique Noire actuelle. Les égyptiens, comme les africains actuels, vouaient un réel culte aux animaux et aux plantes, ce qui, dit Diop leur valait de la raillerie de la part des grecs (p. 205). Au niveau de la circoncision, Diop remarque que

Les Egyptiens étaient circoncis dès la Préhistoire : ce sont eux qui ont transmis cette pratique au monde sémitique en général (Juifs et Arabes) et en particulier à ceux qu’Hérodote appelait les Syriens[22].

Cette pratique, hautement liée à l’excision (p. 208) ne peut être comprise autrement qu’en contact avec cette dernière. De plus, elle rend compte des croyances propres au monde Noir : l’androgynie. Quant à la royauté, le trait le plus marquant se retrouve dans la « mise à mort rituelle du roi »[23], pratique qui est encore – c’est-à-dire en 1954 – pratiquée chez certains peuples d’Afrique : les Yoroubas, Dagombas, Tchambas, Djoukons, Igaras, Songhaï, Wouadaï, Haoussas du Gobir, du Katsena et de Daoudara, etc. (p. 211). Les cosmogonies elles aussi se prêtent à cette lecture parallèle, de telle sorte nous dit Diop « Qu’elles se complètent fréquemment »[24]. Ici, c’est l’analyse de Masson-Oursel qui est invoquée. C’est surtout au niveau de l’élévation des ancêtres au rang de Dieu : le culte des ancêtres que pratique encore aujourd’hui la tribu des bamilékés au Cameroun. C’est ce culte nous dit Diop qui aurait pu être, « En Afrique Noire comme en Egypte, le substratum de la cosmogonie »[25]. Sur le plan social aussi, l’Egypte et l’Afrique Noire actuelle sont parfaitement symétriques :

–  Les paysans,

–  Les ouvriers spécialisés,

–  Les prêtres, les guerriers et les fonctionnaires,

–  Le roi. (p. 214).

Entre ces mises en évidence du rapport intime de l’Afrique Noire et de l’Egypte antique, Diop fait un constat lourd de sens :

On comprend ainsi que les Egyptiens aient toujours peint leurs dieux en noir charbon à l’image de leur race, du commencement à la fin de leur histoire. Il serait paradoxal et absolument incompréhensible qu’un peuple de race blanche n’ait jamais peint ses dieux avec une couleur blanche ; qu’il ait choisi, au contraire, pour représenter les êtres les plus sacrés qu’il ait pu concevoir, la couleur nègre qui fut toujours celle d’Isis et d’Osiris pour les monuments égyptiens (…) Que la couleur des esclaves ait été choisie pour représenter les dieux plutôt que celle des maîtres et des civilisateurs, voilà qui est, pour le moins, inadmissible et qui devrait choquer un esprit logique imbu d’objectivité[26].

Le constat est clair et ne souffre d’aucune ambigüité. Cette remarque est indéniablement un nouvel argument pour le caractère nègre de l’Egypte antique. Rappelons-nous ce que Hegel disait de la religion : que cette dernière est le premier moment par lequel un peuple arrive à la conscience de soi. Nous insistons sur le terme conscience « de soi » et non « de l’autre ». La religion est donc d’abord tournée vers ceux qui la créent, et les dieux – n’en déplaisent aux personnes qui croient à l’universalité des mœurs – ressemblent, c’est-à-dire sont à l’image, et ce de façon exclusive, de leurs créateurs, car en réalité, Dieu ne crée par l’homme ; c’est l’inverse, et il est de bon ton – tout comme de rationalité – que la créature soit à l’image du créateur, jusqu’au niveau de la couleur de la peau. Si, comme le disaient – et disent encore –certains rescapés de l’argumentaire diopien qui combattent bec et ongles l’antériorité évidente de la race nègre sur les autres, les nègres étaient des esclaves en Egypte, pourquoi les dieux égyptiens ne sont-ils pas blancs ? Osiris et Isis, les dieux les plus importants, pourquoi sont-ils peint en « Noir charbon » ? La couleur de l’esclave pour représenter le dieu du maitre ? Voila qui semble plus que farfelu. De plus, cette thèse selon laquelle le Noir a toujours été dominé par le blanc est une pure aberration fruit de l’aliénation culturelle que nous avons mise en évidence et dénoncée plus haut. En fait, l’aliénation des Noirs est très récente dans l’histoire et peut être remontée aux premiers rapports dans le but de coloniser des occidentaux, c’est-à-dire aux environs du 15e siècle. Avant cette période, tout porte à croire que les Noirs étaient souverains et libres, mieux, qu’ils dominaient le monde – un peu à la manière dont l’occident le domine aujourd’hui –. Cheikh Anta Diop peut donc dire à la fin de l’analyse qu’il a déployée :

On voit donc que les plus anciens documents historiques que nous possédons sur l’histoire égyptienne et du monde, contrairement aux idées répandues, représentent les Nègres comme des citoyens libres maîtres du pays et de la nature et auprès d’eux, les quelques prototypes de race blanche alors connus, issus d’infiltrations proto-européennes ou asiatiques, sont figurés comme des captifs, les mains liées au dos, ou écrasés par le fardeau d’un meuble qu’ils supportent…

Rien donc ne porte à croire, comme semble le faire M. Towa – que nous étudierons d’ailleurs un peu plus en aval – que l’occident a toujours dominé le monde ; toujours, c’est-à-dire dire de tout temps. Cette affirmation est tout simplement fausse et non fondée ! Cette constatation peut ainsi permettre à Cheikh Anta Diop de formuler la renaissance africaine. En effet, si l’Afrique n’a pas toujours été dominée par le monde occidental, mieux, si à une époque de l’histoire, elle a dominé le monde ; si l’Afrique Noire et l’Egypte ne sont issues que d’une seule et même race ; si, aussi, aujourd’hui, l’Afrique est en trouble et cherche des réponses à ces problèmes dont le premier est qu’elle a perdu sa souveraineté à cause du colonialisme et qu’elle ne l’a toujours pas retrouvée à cause du néocolonialisme, alors, seul un retour aux sources peut nous permettre de sortir de l’impasse. Diop écrit précisément :

On ne saurait affirmer avec plus de netteté l’identité de la culture égyptienne et de la culture nègre. C’est en raison de cette identité essentielle de génie, de culture et de race que tous les Nègres peuvent, aujourd’hui, légitimement, rattacher leur culture à l’Egypte antique et bâtir une culture moderne à partir de cette base. C’est un contact dynamique, moderne, avec l’antiquité égyptienne, qui permettrait aux Nègres de découvrir chaque jour davantage la parenté intime de tous les Noirs du continent avec la vallée mère du Nil. C’est par ce contact dynamique que le Nègre arrivera à la conviction profonde que ces temples, ces forêts de colonnes, ces pyramides, ces colosses, ces bas-reliefs, ces mathématiques, cette médecine, toute cette science, sont bien l’œuvre de ses ancêtres et qu’il a le droit et le devoir de s’y reconnaitre totalement[27].

L’idée de renaissance africaine est posée de façon claire avec ce texte qui, dans les œuvres ultérieures, notamment Antériorité des Civilisations nègres et Civilisation ou barbarie sera considérablement affutée. En effet, dans ce dernier ouvrage, Diop est on ne peut plus clair :

Pour nous, le retour à l’Egypte dans tous les domaines est la condition nécessaire pour réconcilier les civilisations africaines avec l’histoire, pour pouvoir bâtir un corps de sciences humaines modernes, pour rénover la culture africaine. Loin d’être une délectation sur le passé, un regard vers l’Egypte antique est la meilleure façon de concevoir et de bâtir notre futur culturel. L’Egypte jouera, dans la culture africaine repensée et rénovée, le même rôle que les antiquités gréco-latines dans la culture occidentale[28].

Le texte de ce dernier ouvrage est de 1981, c’est-à-dire que Cheikh Anta Diop a largement eu le temps de théoriser le concept nouveau qu’il avait posé en 1954. Il ne faut donc pas s’étonner qu’il y ait, dans cette dernière œuvre, plus de maturité. Diop est, comme nous l’avons dit dans notre introduction l’initiateur du mouvement scientifique[29] de renaissance africaine. C’est à partir de sa puissante pensée que va se dessiner toutes les prises de position sur la question de l’identité africaine. Précisons quand même une chose très importante avant de clore cette partie sur l’immense personnalité que représente Cheikh Anta Diop. Lorsque l’érudit sénégalais écrit qu’il faut remonter à l’Egypte, il faut comprendre les mots tels qu’ils sont et ne pas en déformer le sens. Remonter veut dire retourner à ce qui est et non inventer ce qui n’a jamais été. Diop le précise dans la première préface de 1954 et ne manque pas d’y revenir tout au long de Nations nègres et culture. L’Egypte antique doit être un socle sur lequel l’intégration des cultures doit prendre et pas l’inverse comme nous le dit M. Towa. En ce sens, Diop semble avoir compris, mieux que quiconque, le concept d’intégration, nul ne pourrait arriver à une autre conclusion après avoir lu ces lignes :

… qui dit « Modernisme » dit « Intégration d’éléments nouveaux » pour se mettre au niveau des autres peuples, mais qui dit « Intégration d’éléments nouveaux » suppose un milieu intégrant lequel est la société reposant sur un passé, non pas sur sa partie morte, mais sur la vérité vivante et forte d’un passé suffisamment étudié pour que tout un peuple puisse s’y reconnaitre[30].

Lorsque la plupart des philosophes occidentaux et africains utilisent le terme de modernisme, ils semblent – volontairement ou involontairement – faire allusion à l’ « occidentalisation », c’est-à-dire à la dilution dans le modèle occidental, « universel » ; ce qui  n’est ni plus ni moins que l’un des meilleurs moyens de se perdre comme nous le dit Césaire[31]. Ce qu’il serait souhaitable de faire, c’est de se doter d’un socle propre, d’un socle fixe et fort, raffermi par l’assurance historique et devant nous permettre de juger de la capacité d’intégration et de développement – car la modernité doit servir le développement, c’est-à-dire le progrès, même s’il n’en est pas toujours ainsi[32] – des éléments nouveaux que nous intègrerons véritablement, ainsi, à notre culture propre.

 

 

 

Douala, 27 février 2011.

 

 

[1] Diop s’explique : « Il ne faut (…) pas que le lecteur voie dans l’usage du terme « Nègre » une intention raciste ; qu’il y voie l’unique souci de clarté de l’auteur » (Nations nègres et culture, 3è éd., T. I, Paris, Présence Africaine, 1979, p. 20). Cet usage diffère radicalement de celui raciste où le mot « “Nègre” devient désormais synonyme d’être primitif, “inférieur doué d’une mentalité pré-logique” » (Ibid., p. 53). Diop précise son utilisation du mot : « J’appelle Nègre, espérant être d’accord avec tous les esprits logiques, un être humain dont la peau est noire, et à plus forte raison quand il a les cheveux crépus » (Ibid., p. 207. Souligné dans le texte).

[2] 2è section de la première partie du présent exposé.

[3] Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture, 3è éd., T. I, Paris, Présence Africaine, p. 14 et suivantes.

[4] Ibidem.

[5] Ibid., p. 16.

[6] Ibid., p. 15.

[7] Ibid., p. 19.

[8] Ibid., p. 35.

[9] Ibid., p. 49.

[10] Ibid., p. 53.

[11] Ibidem.

[12] Ibid., p. 49.

[13] Ibid., p. 53.

[14] Ibid., p. 54.

[15] Ibidem.

[16] Ibid., p. 56.

[17]Ibid., pp. 35-37.

[18] Cité par Diop, ibid., p. 69.

[19] Ibid., pp. 69-70.

[20] Ibid., p. 38.

[21] Ibid., p. 39.

[22] Ibid., p. 206.

[23] Ibid., p. 208.

[24] Ibid., p. 211.

[25] Ibid., p. 213.

[26] Ibid., p. 131.

[27] Ibid., p. 212.

[28] Cheikh Anta Diop, Civilisation ou barbarie. Anthropologie sans complaisance, Paris, Présence Africaine, 1981, p. 5.

[29] Nous distinguons le mouvement scientifique de celui idéologique qui avait été émis par Dubois et théorisé dans l’optique d’une exaltation de la culture nègre plutôt qu’on retour historique et scientifique comme le préconise Diop. Ainsi c’est ce mouvement de Dubois, Garvey, etc. qui est l’ancêtre de la Négritude. Par contre, la renaissance que prône Diop n’est pas rattachable – en tout cas pas directement – au mouvement de ces Noirs Américains car son socle est la science et non l’émotion sans aucune référence au mot de Senghor. Le terme « idéologie » que nous employons ici est tout à fait différent de l’usage que nous en ferons lors que l’exposé du consciencisme de Nkrumah. Il doit être compris comme le caractère de ce qui est dénué de prétention scientifique ; de la spéculation ; de l’idée.

[30] Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture, op. cité, p. 16.

[31] Césaire écrit, et il est repris par M. Hountondji, Sur la « philosophie africaine », Yaoundé, Clé, 1980, p. 11 : « Il y a deux manières de se perdre : par ségrégation murée dans le particulier, ou par dilution dans l’ “universel” ».

[32] Cf. Njoh-Mouelle, De la médiocrité à l’excellence, 3è éd., Yaoundé, Clé, 1972, pp. 58-78.

Cheikh Anta Diop: Eléments de biobibliographie

Cheikh Anta Diop (né le 29 décembre 1923 à Thieytou – mort le 7 février 1986 à Dakar) est un historien et anthropologue sénégalais. Il a mis l’accent sur l’apport de l’Afrique et en particulier de l’Afrique noire à la culture et à la civilisation mondiales. Ses thèses restent aujourd’hui contestées, et peu reprises dans la communauté scientifique occidentale.

Cheikh Anta Diop est né le 29 décembre 1923 à Thieytou, dans la région de Diourbel (Sénégal). À l’âge de 23 ans, il part à Paris pour étudier la physique et la chimie mais se tourne aussi vers l’histoire et les sciences sociales. Il suit en particulier les cours de Gaston Bachelard et de Frédéric Joliot-Curie. Il adopte un point de vue spécifiquement africain face à la vision de certains auteurs de l’époque, selon laquelle les Africains sont des peuples sans passé.

En 1951, Diop prépare sous la direction de Marcel Griaule une thèse de doctorat à l’Université de Paris, dans laquelle il affirme que l’Égypte antique était peuplée d’Africains noirs[3] et que la langue et la culture égyptiennes se sont ensuite diffusées dans l’Afrique de l’Ouest. Il ne parvient pas dans un premier temps à réunir un jury, mais d’après Doué Gnonsoa, sa thèse rencontre un « grand écho » sous la forme d’un livre, Nations nègres et culture, publié en 1954. Il obtiendra finalement son doctorat en 1960. Il poursuit dans le même temps une spécialisation en physique nucléaire au laboratoire de chimie nucléaire du Collège de France. Diop met à profit sa formation pluridisciplinaire pour combiner plusieurs méthodes d’approche.

Il s’appuie sur des citations d’auteurs anciens comme Hérodote[5] et Strabon pour illustrer sa théorie selon laquelle les Égyptiens anciens présentaient les mêmes traits physiques que les Africains noirs d’aujourd’hui (couleur de la peau, aspect des cheveux, du nez et des lèvres). Son interprétation de données d’ordre anthropologique (comme le rôle du matriarcat) et archéologique l’amènent à conclure que la culture égyptienne est une culture « nègre ». Sur le plan linguistique, il considère en particulier que le wolof, parlé aujourd’hui en Afrique occidentale, est génétiquement apparenté à la langue égyptienne antique.

NOTA: J’ai copié ce texte sur wikipédia. Vous pouvez l’y lire en entier.

On peut citer entre autres livres:

Nations nègres et Culture, Paris, Présence Africaine, 1954, 1964, 1979.

L’Unité culturelle de l’Afrique noire, Paris, Présence Africaine, 1959, 1982.

L’Afrique noire précoloniale, Paris, Présence Africaine, 1960, 1987.

Antériorité des civilisations nègres, mythe ou vérité historique ?, Paris, Présence Africaine, 1967, 1993.

L’Antiquité africaine par l’image, Dakar-Abidjan, IFAN-NEA, Notes Africaines, n°145-146, janvier-avril1975.Deuxième édition quadrilingue français, anglais, pulaar, wolof, Paris, Présence Africaine, 1998.

Parenté génétique de l’égyptien pharaonique et des langues négro-africaines, Dakar, IFAN-NEA,1977.

Civilisation ou Barbarie, Paris, Présence Africaine, 1981, 1988.

Nouvelles recherches sur l’égyptien ancien et les langues négro-africaines modernes, Paris, Présence Africaine, 1988.

J’ai emprunté cette bibliographie toute préparée ici: http://kamitewoman.over-blog.com/pages/bibliographie-de-cheikh-anta-diop-1947137.html. Le texte original est bien plus exhaustif que le nôtre.


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