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Philosoph(i)e suicidaire (1)


Un jour, alors que j’effectuais une promenade, j’ai assisté en tant que simple spectateur à la présente discussion que je m’en vais maintenant vous coucher. Le dialogue mettait en scène deux hommes, un vieillard et un plus jeune. Le jeune homme venait d’éviter la mort au vieillard qui essayait de se suicider par pendaison.

–        (En criant) Monsieur ! Monsieur ! Monsieur ! Réveillez-vous ! Comment allez-vous ? Monsieur, pourquoi voulez-vous vous ôter la vie ?

–        (A demi voix et en toussant) Parce que je souffre mon petit. Parce que je souffre…

–        Mais ce n’est pas une raison suffisante. La vie a beau être difficile, il me semble qu’elle vaut au moins la peine d’être vécue pour deux raisons. D’abord elle vient du ciel, et ensuite, si on meurt, jamais plus on aura la possibilité de rendre notre vie meilleure qu’elle n’était.

–        Et si on n’avait pas envie que cette vie nous vienne de Dieu ? (Il tousse et se redresse assis) Je veux dire, si on n’avait pas demandé à vivre ? Ce type nous impose des choses qu’on ne veut pas alors qu’on le dit promoteur de la vérité. Mon enfant, si j’avais su que j’allais vivre cette vie, j’aurai volontiers laissé mon âme où elle était. On nous dit s’agit du paradis, hein ? Eh bien, j’aurais préféré ne jamais vivre. Mais l’évidence même est que Dieu n’a rien à voir avec la situation des hommes : il ne donne ni ne reprend la vie aux hommes. C’est la cruauté de l’homme qui a fait de moi ce que je suis et non la bonté de Dieu.

–        Peut-être avez-vous raison. Je ne suis pas philosophe et je ne connaitrais pas comment vous faire changer d’avis par le billet d’un argumentaire digne de ce nom, mais je peux quand même essayer d’avancer quelques thèses.

–        Essayez toujours. Vous m’avez empêché de mourir, mais moi, je ne vous empêcherai pas de parler. (Il enlève totalement la corde de son cou).

–        Il me semble que vous teniez un pareil langage parce que vous souffrez. Vous ne pouvez tout de même pas réduire toute votre existence à la souffrance que vous endurez aujourd’hui.

–        Je l’endure depuis bien longtemps … bien trop longtemps.

–        Mais votre vie n’a pas été que souffrance !

–        Oui, vous avez raison. Toutefois, elle l’a largement été. J’y compte les moments de bonheur comme on compte les fautes d’orthographe dans un livre de génie.

–        C’est ce que je dis. Votre comportement est grandement commandé par la souffrance et la colère que cette dernière suscite.

–        Où voulez-vous en venir ?

–        Je voulais juste montrer que vous n’avez pas totalement repris vos esprits et que si vous analysiez les choses au calme, la question du choix que vous avez posée plus haut pourrait être entrevue autrement.

–        (L’air étonné) Ah bon ?

–        Oui. Je pense que nous avons, vous comme moi, tous, choisis la vie quand Dieu nous l’a proposée, mais que progressivement, sous l’action corrosive de la matière, des problèmes du monde, de la colère que ces derniers engendrent, de notre dispersion, mais surtout de notre finitude, nous avons perdu le souvenir de ces moments qui sont enfouis très loin dans notre mémoire. Ces moments remontent sporadiquement à la surface comme le souvenir à l’été quand l’hiver arrive. Quand ils remontent à la surface, nous sommes nostalgiques de cette époque et nous nous en souvenons.

–        Pour ma part, je n’ai pas encore eu de tels souvenirs.

–        Je suis pourtant sûr que si. Inconsciemment ou consciemment vous vous imaginez le bonheur parfait, la vie rêvée, sans peine, sans cris. Ne me dites pas que vous ne pensez jamais à cela.

–        Vous avez raison. Quelques fois, quelques fois seulement, j’imagine ce que pourrait être la vie sans tout le mal.

–        Chaque fois que vous songez à ce temps, à ce lieu, votre âme est nostalgique du temps qu’elle a passée dans le Paradis : on appelle cela le rêve.

–        Vous avez surement raison, mais je vois les choses autrement.

–        Comment ?

–        Ce que vous appelez rêve n’est pas de la nostalgie, mais la fuite en avant de la réalité. Parce qu’on refuse le présent, on invente l’avenir de sorte qu’il nous plaise. Le rêve nous sert surtout d’exutoire, on peut y crier nous peines et nos douleurs, y jeter nos démons, notre colère. Mais surtout, on y est libre et à l’abri de toutes les remarques désagréables de la société. Dans le rêve, nous sommes nous-mêmes. Si Dieu a fait le monde, il l’a forcément fait en rêvant. Mais si ce monde est l’image de Dieu, alors ce type ne rêve pas : il ne fait que cauchemarder. Face à une telle situation nous n’avons que peu de choix. Ou nous acceptons que Dieu n’est pas si parfait qu’on le dit et admettons qu’il fasse des erreurs, ou, nous acceptons le fait qu’il n’existe pas. D’ailleurs, la première option est réductible à la deuxième, car on ne peut concevoir de Dieu sans qu’il possède en acte les attributs qui lui reviennent de rêve.

–        (Confus)Je vois… Supposons que vous ayez raison. Supposons qu’effectivement Dieu n’existât pas et qu’en aucune façon il ne nous fasse don de la vie. Vivre n’est-il pas déjà suffisant en soi ?

–        Que voulez vous dire ?

–        Je veux dire que rien n’atteint la vie en bien. Ne dit-on pas qu’une vie n’a pas de prix ?

–        Même quand elle est mal vécue ?

–        Fait-on une différence entre les pauvres et les riches dans le dicton ?

–        Aucunement.

–        Alors vous avez votre réponse.

–        Seulement, mieux qu’une réponse toute faite, j’aimerai quelques explications.

–        Je vous ai dit tout à l’heure que je ne n’étais pas philosophe (Il se gratte la tête). Mais bon, je vais essayer d’être plus intelligible. Ce que j’entends par ce dicton est que la vie vaut par elle-même et ce, quelque soit sa qualité. On ne peut pas faire de différences entre les vies, car cela équivaudrait à faire des différences entre les hommes. Imaginez qu’on mesure la valeur de la vie à l’argent par exemple, ne défavoriserait-on pas immédiatement ceux des hommes qui sont pauvres ?

–        C’est exact.

–        Et si on jugeait de la qualité de la vie. N’aurions nous toujours pas juger des gens sur la base d’un critère défectueux et injuste puisqu’il est avéré que certains sont telle ou telle activité sont plus doués que d’autre ?

–        Tout à fait. Vous avez raison.

–        Il faudrait, pour être juste, qu’on jugeât les hommes à partir d’un principe commun qui ne ferait défaut à aucun des hommes et que tous auraient en quantité égale n’est-ce pas ?

–        Oui, c’est vrai.

–        Trouvez-vous un tel principe à part l’existence ? Il n’y a rien qu’un homme a de plus qu’un autre au niveau de la vie, car tous vivent. Si le fait de vivre est la valeur à partir de laquelle on juge de l’égalité des hommes, il y a-t-il quelques uns qui sont défavorisés ?

–        Pas du tout. En effet, tous, riches ou pauvres, femmes ou enfants, possèdent la vie même si la qualité de cette dernière peut être diversement appréciée. Mais il me semble qu’il y a un problème. Où doit-on classer les animaux et les plantes car je ne pense pas que les hommes aient quelques choses de plus qu’eux au même niveau de l’existence invoquée plus haut. Les animaux et les plantes vivent bel et bien comme les hommes non ?

–        Tout à fait.

–        Sur quelle base donc doivent-ils être écartés de la classe des êtres qui méritent le respect ? Nous tuons les animaux et les plantes impunément, alors qu’ils possèdent comme nous l’existence qui est la valeur suprême.

–        Je n’ai jusqu’ici pas hiérarchisé les êtres, mais puisque nous y sommes, disons un mot sur la question. La vie doit être conservée puisqu’elle est la valeur suprême. Elle doit être protégée par celui qui la possède.

–        Quels que soient les moyens ?

–        En effet. Chacun doit protéger son être. Si un tigre me tue pour manger, il protège sa valeur suprême d’existence : il se donne les moyens d’exister. De même, si je tue le tigre qui menace ma vie, je protège mon être et il n’y a dans cette attitude rien d’anormal. Ce que je veux dire c’est que tous les moyens sont bons quand ils sont des moyens de protection de la vie.

–        Je comprends et je suis d’accord. Le mal serait donc l’utilisation de mauvais moyens pour la protection d’autre chose que la vie. Si je vole un pain alors que je suis sur le point de mourir de faim, ai-je commis un crime ? Dois-je être puni pour cela ?

–        Non, car si vous ne le voliez pas vous seriez mort. Et que vaut la mort par rapport à un misérable pain ?

–        Et si je tue un homme ?

–        Vous voulez dire pour vous protéger ?

–        Oui.

–        Alors vous n’êtes pas blâmable. Par contre, si vous le tuez pour autre chose que la protection et la sauvegarde de votre vie, vous faites du mal.

–        Voilà une conception assez pragmatique du droit.

–        Mais revenons à notre problème central. Je vous expliquais que rien ne vaut la vie et j’ai fait un détour par le droit pour expliquer mon point de vue. On voit par ces mots que la vie vaut par elle-même et non par des valeurs connexes qui sont bien superficielles comparées à la vie elle-même. C’est pourquoi il faut la protéger.

–        J’ai bien compris où vous vouliez en venir.

A suivre…

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