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Ptahhotep et le rapport à la gente féminine

On a souvent pensé que la société africaine avait un regard dégradant en ce qui concerne les femmes et que leur rôle était réduit à celui de « pondeuse ». On a souvent aussi pensé qu’elles n’avaient pas leur mot à dire et qu’elles n’étaient donc pas les égales des hommes. C’est pour cette raison qu’elles ne bénéficiaient pas du respect et de l’amour qu’un homme (époux) doit à une femme (épouse) et que le rapport n’était donc pas, entre les deux, un rapport d’homme libre à homme libre, mais un rapport de maitre à esclave.

Nous voulons ici, afin de montrer la fausseté de cette calomnie à l’encontre de l’Afrique, présenter la 21e maxime de Ptahhotep dont le titre est expressément : « De l’amour et du respect dus à l’épouse ». Arrêtons-nous d’abord sur le titre de cette maxime. Ptahhotep, premier philosophe de l’humanité, écrit que l’homme doit du respect et de l’amour à son épouse : ce verbe rend compte de deux choses. Premièrement, il témoigne du fait que la préoccupation est d’ordre éthique et que le sujet « femme » est donc un sujet moral, puisqu’il n’y a, selon Kant, qu’entre les sujets moraux, que la morale est possible. Ce verbe montre donc bien que dans la philosophie de Ptahhotep, la femme n’est pas un animal, mais un être comme l’homme, au même niveau de l’homme, avec les mêmes qualités. Nous verrons un peu plus loin que dans certaines traditions occidentales, cette égalité des genres n’est pas toujours respectée. Deuxièmement, ce verbe témoigne de la nature même du conseil ptahhotépien : il est à proprement parler un commandement, un impératif catégorique s’il faut parler comme Kant. Ptahhotep érige l’amour et le respect de l’homme envers son épouse et partant de là, à toutes les femmes en « règle universelle de la nature », et ceci, non dans le but de gagner quelque chose d’elle ou du monde, mais dans le but de respecter la Maât qui n’a ici, aucun autre sens, que l’ordre et l’harmonie universels, ou, sur le plan éthique, empruntant toujours un peu de la terminologie kantienne, aucun autre nom que celui de la loi morale. Comment se manifeste cette obligation de respect et d’amour inconditionné que l’homme doit à sa femme ?

Pour Ptahhotep, la marque première est la satisfaction des besoins de l’épouse, notamment les besoins nutritionnels et esthétiques. Ptahhotep écrit que ces par la satisfaction de ces besoins féminins que l’homme « aime [son] épouse avec ardeur ». On voit donc à travers cette première marque d’amour que l’homme doit accompagner l’épanouissement de la femme dans la philosophie de Ptahhotep. On voit aussi que Ptahhotep met un point d’honneur à identifier les besoins de la femme et à ne point les satisfaire pour un certain besoin de l’homme, mais par amour et par respect pour la Maât. N’est-ce pas une marque d’amour que de prendre en compte les besoins de son partenaire et de tout mettre en œuvre pour les satisfaire, surtout si la satisfaction est de type désintéressée ? A l’évidence, le philosophe Egyptien savait ce qu’est l’amour et comment l’entretenir auprès de son épouse afin que cette dernière s’épanouisse. Il y a donc, ici, un accent particulier que Ptahhotep met sur la femme dans le couple. Selon lui, la femme est le couple puisqu’elle détient en main toutes les clefs pour que ce dernier fonctionne parfaitement. Lorsque le philosophe écrit : « regarde la, et tu la feras rester dans ta maison. », il écrit surtout, respecte-là et elle ne s’en ira pas. Ici, la femme a un rôle de choix à l’opposé de la caricature qu’on dresse de l’Afrique traditionnelle en Occident ; elle est le pilier du couple et c’est sur elle que doit porter toute l’attention du mari. Naturellement, cette attention, même si Ptahhotep ne le fait pas remarquer, rejaillit sur la famille toute entière car la femme éduque ses enfants en se sentant aimée et illumine la maison de sa gaité. C’est ainsi qu’il écrit un peu plus loin (Maxime n° 37) qu’ « Une femme au cœur joyeux apporte l’équilibre ».

La seconde marque caractérise elle, le respect que l’homme doit à son épouse. Ce respect se lit expressément à travers cette affirmation forte du philosophe : « Ne décide pas pour elle ». Cette nouvelle loi continue et accompli le raisonnement de Ptahhotep. Avec la première marque d’affection, on peut penser que Ptahhotep réduit la femme à un être de besoin qui cherche la protection du foyer et du mari, la nourriture pour vivre et les parures pour gambader à gauche et à droite. Effectivement, si le philosophe s’était arrêté à cet endroit, il aurait été effectivement été possible de voir que sa pensée ne situe pas la femme comme un être qui a le droit de décider : comme un individu doué d’une conscience, d’une intériorité, capable de faire des choix et d’exprimer son avis. La femme chez Ptahhotep ne fait pas que manger et se maquiller : elle parle ! Elle donne son avis. Lorsqu’on sait par exemple que la fameuse démocratie athénienne excluait les femmes de la décision et que les Hébreux ne leur donnaient pas la parole, il y a lieu de s’interroger sur la véracité des affirmations des idéologues occidentaux. Voici un Egyptien qui écrit sur la manière de se comporter vis-à-vis des femmes qui est en totale contradiction avec ce qu’on nous présente habituellement.

Cette petite incursion dans la pensée d’un philosophe africain et qui plus est, du précepteur d’un Pharaon et Ministre d’un Pharaon laisse penser que son témoignage est l’enseignement qu’il dispensait au futur roi et que c’est le même enseignement qu’à dû recevoir le père du futur Pharaon[1], puisque selon le même auteur : « Grande est la règle, durable son efficacité » (Maxime 5). On peut donc penser qu’une large partie de la société égyptienne, si ce n’est la société égyptienne toute entière, était régie suivant ces préceptes qui placent la femme au centre des préoccupations dans le couple et par là même, de la société.


[1] L’exemple d’Aristote nous montre toutefois que l’enseignement du maitre n’est pas toujours identique à la conduite de l’élève et il faudrait peut être nuancer le propos, même si on peut rétorquer à cet argument qu’Aristote est l’exception et non la règle.

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« LA PHILOSOPHIE EN EGYPTE ». Notes du cours du Dr MBEDE (Partie III)

III.                   UN PHILOSOPHE EGYPTIEN : PTAHHOTEP

 

1.      Qui est Ptahhotep ?

 Les recherches récentes menées par un certain nombre de penseurs Africains nous présentent Ptahhotep comme le « Premier philosophe de l’humanité ». C’est lui qui, bien avant Socrate, Platon et les autres, a mené une réflexion portant sur les questions essentielles de l’existence. La question de la connaissance, la question de la vérité, la question éthique et politique pour ne citer que celles là.

Ptahhotep était le Vizir (ministre) du roi Egyptien Isesi de la Ve dynastie sensiblement vers 2450 av. J.-C. Plusieurs maximes attribuées à Ptahhotep nous sont parvenues. C’est de ces maximes que nous articulerons notre réflexion.

Pour initier une réflexion de type philosophique, on doit s’entourer d’un certain nombre de précautions qui tournent autour de la question de méthode, mais aussi de celle de la finalité. La réflexion philosophique, à ce titre est donc spécifique ; spécificité qui se retrouve bel et bien dans les maximes que nous propose Ptahhotep.

2.      La question de la vérité chez Ptahhotep

 Ptahhotep présente la vérité comme quelque chose d’excellent, de beau, de durable. Il précise que depuis Thot, cette vérité n’est point altérée. C’est dans ce sens qu’il estime que l’ « Homme de connaissance nourrit son âme par ce qui est durable ». Il oppose l’ « homme de connaissance » à l’ « insensé ». La vérité chez Ptahhotep contient des attributs qui sont l’inaltérabilité, l’éternité et l’excellence. C’est un savoir qui, malgré les variations du temps, ne peut être ni altéré ni réfuté. Mais il faut pousser l’analyse un peu plus loin pour comprendre qu’en réalité, à travers la question de la vérité, Ptahhotep visait la notion d’objectivité. Car la vérité est là, invariable. Il faut préciser que Ptahhotep avait en vue une vérité absolue. La notion de vérité revêt une double dimension : cognitive et éthique car la vérité ce n’est pas seulement le Juste, l’adéquat, c’est aussi ce qui est conforme à la norme éthique, au Bien. Cette double détermination qui fait la particularité de la vérité apparait dans un texte où Ptahhotep oppose le juste et l’injuste, la vérité et l’erreur, l’homme de connaissance et l’insensé. Il écrit :

 « L’homme de connaissance se lève de bon matin pour affermir sa situation tandis que l’homme dépourvu de raison ne fait que “suivre”. L’insensé qui n’écoute pas ne pourra rien faire car il considère la science de même que l’ignorance, ce qui peut être utile comme ce qui est nuisible. Il accomplit tout ce que l’on condamne … Il vit de ce dont on meurt ».

 Pour Ptahhotep, la vérité est fondamentale ; elle s’apparente même à une pierre précieuse, mais celle-ci ne se trouve pas à la surface des choses. Elle appelle donc humilité, engagement et détermination. En outre, celle-ci n’est l’apanage de personne. Ceci nous amène à penser qu’il y a chez Ptahhotep une certaine universalité de la raison. Cette thèse n’est pas très loin de ce qu’on retrouvera plus tard chez Platon dans le Ménon. Le sage Egyptien met ainsi en garde contre l’assurance présomptueuse et le dogmatisme lorsqu’il donne le conseil suivant :

 « Ne sois pas imbu de ton savoir, consulte l’ignorant et le savant. Les limites du savoir ne sont jamais atteintes. Nul savant ne parvient à la perfection. La vérité est plus cachée qu’une pierre précieuse et cependant, elle peut être trouvée chez d’humbles pileuses ».

 Cette pensée de Ptahhotep met en lumière au moins deux choses. D’abord l’humilité. Celle-ci se présente comme une vertu fondamentale en philosophie et c’est justement par rapport à cette exigence d’humilité que le terme « philosophie » a pu voir le jour. Socrate matérialisera cette exigence d’humilité à travers ses discussions quotidiennes avec tous les acteurs sociaux de la cité d’Athènes. Ensuite, il y a l’idée de l’universalité de la raison. Ptahhotep nous amène à comprendre que la vérité ou même la connaissance, peut se retrouver même chez ceux qu’on présente comme les moins valeureux dans la société. Cette prise de position de Ptahhotep nous rappelle celle de Platon dans le Ménon : on peut trouver la vérité chez les esclaves. Ce qui contraste avec l’idée qu’Aristote se fera de l’esclave dans La politique. L’esclave, pour lui, est cet individu dont la raison est rivée sur la sensibilité.

3.      Ptahhotep et le problème de la critique

 Lorsqu’on parle de la philosophie, on a tout de suite en idée l’exigence critique. Cette exigence est la pierre angulaire de la méthode en philosophie. C’est elle que nous retrouvons dans la maïeutique socratique, dans la dialectique platonicienne, le doute cartésien, etc. Comment cette exigence est-elle donc manifestée chez Ptahhotep ?

C’est avec Ptahhotep que nait l’art de l’argumentation, de la réfutation et bien entendu, le raisonnement scientifique. Il n’y a pas de philosophie sans esprit critique. Chez les Egyptiens antique, la critique a pris un accent particulier. Chez eux, le dogme ne fonctionne pas ; voilà pourquoi la critique ici, a pris un aspect sévère. Ptahhotep l’illustre à travers cette maxime :

« Si tu rencontres un interlocuteur au mieux de sa forme, sage et averti plus que toi, alors incline toit. N’éprouve aucun ressentiment à son égard, mais tu le critiqueras s’il dit des choses insensées et le moment venu, tu ne manqueras pas de le réfuter de telle sorte qu’on dise de lui : mais c’est un ignorant ».

 Ces propos de Ptahhotep traduisent au moins une double exigence :

  1. l’exigence d’humilité tout d’abord. L’humilité est considérée comme une vertu essentielle en philosophie et dans les autres domaines de la connaissance. Elle symbolise la prise de conscience de l’homme face à l’immensité du champ de la connaissance. C’est elle qui est le moteur par excellence de la recherche. L’individu humble a une pleine conscience de ce qu’il sait, mais aussi de ce qui échappe encore à son savoir. Mais surtout, la détermination à combler ce vide. Ptahhotep recommande ainsi de se plier à un interlocuteur plus aisé, mieux outillé, mais cette attitude ne signifie pas qu’on abdique, mais qu’on prend du recul pour mieux examiner l’affaire. C’est la raison pour laquelle dans la suite de son propos, il conseille de faire usage d’une critique acerbe si on se rend compte que son interlocuteur en fin de compte, est léger en démonstrations.
  2. Ensuite, l’exigence d’honnêteté. Du point de vue de la connaissance, cette autre exigence est fondamentale. En effet, elle instaure le débat sain et la capacité de prendre pour vrai les démonstrations de l’autre. Mais par-dessus tout, Ptahhotep met ici en lumière l’exigence de la réflexion critique et autonome. Cette réflexion critique est l’âme même de la philosophie, voilà pourquoi Descartes, au terme de son séjour au Collège de la Flèche, a pris la décision de soumettre toutes les connaissances qu’il avait apprises au crible d’une pensée critique et autonome.

L’art du raisonnement, du dialogue et de la critique qu’on retrouve chez Ptahhotep étaient un fait répandu dans la société égyptienne. Même les assemblées des dieux n’étaient pas épargnées. En effet, les dieux Egyptiens, contrairement aux dieux chrétien et musulman, et même au Dieu mésopotamien, dialoguent, ils argumentent et se réfutent. Les dieux Egyptiens écoutent. C’est la raison pour laquelle devant l’assemblée des dieux, le défunt défend sa cause. Par contre Yahvé et Allah régentent le monde par décrets. Yahvé tonne dans les nuages, il descend sur terre sous la forme d’une boule de feu ; bien plus, il est omnipotent et omniscient.

En fin de compte, l’exigence du débat, du dialogue et de la critique qu’on retrouve chez Ptahhotep est un fait qui a embrassé toute la société égyptienne. Ce fait nous autorise à penser que le peuple égyptien était un peuple philosophique.

4.      Ptahhotep et le problème de l’éthique

 La question de l’éthique est d’une dimension fondamentale dans les maximes de Ptahhotep. Ce dernier insiste justement sur la morale en tant que fondement et garant de l’harmonie sociale. Nos sociétés actuelles brillent par un déficit éthique qui se traduit par la corruption, les détournements de deniers publics et les immoralités de toutes sortes. Lorsque Ptahhotep insiste sur la morale, il s’agit non seulement de discipliner et de parfaire les comportements individuels, mais aussi d’humaniser l’action des dirigeants. C’est à ce niveau qu’il nous semble intéressant de relever que du point de vue de la pensée de Ptahhotep, la morale doit accompagner au quotidien l’action de ceux qui gouvernent. Dans une des maximes, Ptahhotep donne un conseil à un chef :

 « Si tu es un guide chargé de donner des directives à un grand nombre, cherche pour toi chaque occasion d’être efficient de sorte que ta manière de gouverner soit sans faute. Grande est la règle, durable son efficacité ».

 En d’autres termes, le sage Egyptien insiste ici sur une exigence qui fait couler beaucoup d’encre et de salive dans le domaine de la gestion des cités. Pour Ptahhotep la politique et l’éthique doivent être intimement liées ; ce qui veut dire que le Prince doit introduire dans sa gouvernance l’exigence morale. Cette idée sera reprise par Platon lorsque dans sa Lettre VII, il soutient l’idée selon laquelle les cités humaines ne seront mieux gouvernées que lorsque les philosophes seront rois ou que les rois se mettront à philosopher. Il est certes vrai que Machiavel viendra au XVe siècle insister sur la nécessité de ne pas confondre l’éthique et la politique, mais il nous semble que toute vraie politique, devant être orientée vers le Bien commun ne saurait se départir de l’exigence morale. C’est dans cette perspective que Ptahhotep insiste sur un art de gouverner qui est emprunt de valeurs morales. Il écrit : « Si tu es un guide, que ta manière de gouverner voyage librement au moyen de ce que tu as ordonné. Tu dois accomplir des choses élevées. Songe aux jours à venir (…) ».

De l’art du débat par Ptahhotep

Jean Eric BITANG

Université de Douala

Lorsqu’on s’intéresse à la pratique philosophique dans l’Egypte pharaonique, on se rend compte que l’accent y est souvent pris sur l’éthique. Les égyptiens vouaient littéralement un culte au respect des normes éthiques. Parmi les divers traités qui eurent étés produits à l’époque, nous gardons quelques fragments de la pensée du « sage »[1] Ptahhotep. Ces fragments sont regroupés sous le titre « Les maximes de Ptahhotep »[2]. Nous analyserons dans cet article, les quatre premières, celles qui traitent de l’art du débat pour éclaircir – si besoin est – et diffuser essentiellement, la pensée du sage des deux rives.

 

Ptahhotep était le vizir[3] du pharaon Isesi de la cinquième dynastie environ 2450 avant J.-C. Nous ne disposons à l’heure actuelle de peu d’indications biographiques à son sujet et nous espérons que le progrès dans ce sens nous fournira davantage de littérature. Quoi qu’il en soit, il semble bien que ses « Maximes » soient l’enseignement que le sage a dispensé au futur roi, le fils d’Isesi puisque plusieurs de passages y font expressément référence. Mais intéressons-nous directement au contenu de ces dernières.

La première maxime met l’accent sur la disposition minimale pour le dialogue : l’humilité. Cette dernière guide toute l’entreprise magistrale de Ptahhotep. Le vizir insiste sur le combat de la vanité du cœur[4] qui connait et sur la limite gnoséologique de ce même cœur. En effet, on ne peut pas tout connaitre et tout le monde connait un peu de la sagesse du monde. Consulter donc tout le monde, du plus sage au plus ignorant, du pharaon au simple esclave, c’est rentrer en contact avec une expression de la sagesse du monde. Pour lui donc, tout le monde connait et personne ne peut, sous quel que prétexte que ce soit, déclarer posséder la totalité du savoir disponible. C’est ce qui transparait de la lecture de ces mots : « Que ton cœur ne soit pas vaniteux à cause de ce que tu connais ; prends conseil auprès de l’ignorant comme auprès du savant, car on n’atteint pas les limites de l’art, et il n’existe pas d’artisan qui ait acquis la perfection. Une parole parfaite est plus cachée que la pierre verte ; on la trouve pourtant au près des servantes qui travaillent sur la meule »[5]. Il faudrait toutefois se garder de concevoir cette humilité de Ptahhotep comme celle que nous propose la tradition judéo-chrétienne. L’humilité de Ptahhotep n’est en aucun cas une « soumission » à une quelconque autorité. Pas du tout ! Cette humilité réside dans le respect de l’autre et ce respect se dit dans un concept central qui est le Sedjem. Littéralement, cette notion signifie « entendre », « écouter », « obéir » et elle s’adresse aux Petits autant qu’aux Grands[6]. En effet, les Grands vis-à-vis des Petits sont tenus d’entendre et d’écouter. Ces termes rendent compte de l’attention toute particulière que les Grands doivent porter aux propos – même des plus Petits. Ils doivent les écouter et les comprendre. Les Petits, eux, sont tenus de respecter les mêmes obligations que les Grands et en plus, ils doivent leur “obéir” ; non pas d’une obéissance fidéiste à la manière d’Abraham ou de Job, une obéissance aveugle en la Toute Puissance, mais une obéissance calquée sur le respect de la Maât, autre concept éthique fondamental. La Maât c’est la justice, l’ordre, la vérité. Son opposé est Isefet, le désordre, l’injustice, le mensonge[7]. Les Petits sont donc tenus d’obéir aux Grands dans le respect de la Maât et non de façon aveugle ; recommandation qui leur donne le droit de désobéir si l’ordre du Grand est contraire à la Maât puisque la Maât est plus Grande encore que le Grand qui commande au Petit et ce dernier est tenu d’obéir au Grand. Si deux Grands commandent donc, il au obéit au plus Grand des deux si le commandement de ce dernier est conforme à la Maât. Si le commandement du Grand il contraire à la Maât, il obéit au plus Grand que le Grand, c’est-à-dire à la Maât elle-même. Cette notion d’humilité est capitale et fondamentale dans tout le discours de Ptahhotep et tout le discours égyptien antique par extension. Et c’est cette notion d’humilité, mélange de Sedjem et de Maât qui est à la base de l’art de discourir et de discuter. On comprend donc aisément pourquoi la toute première maxime du vizir d’Isesi met l’accent sur elle.

Les trois maximes suivantes (2,3 et 4) mettent en lumière l’application de l’humilité pendant le débat. Ptahhotep y expose les attitudes à avoir dans les trois configurations possibles d’un débat. D’abord face à un supérieur, ensuite face à un égal, et enfin face à un inférieur à soi. Attention ! Il ne s’agit pas de comprendre ces recommandations du sage comme autre chose que l’art « d’avoir toujours raison ». En effet, Ptahhotep nous prodigue d’importants stratagèmes pour, quel que soit l’adversaire, toujours arriver à vaincre en se vainquant soi-même puisque la véritable bataille discursive n’est pas celle du Soi à l’Autre, mais bien celle du Soi à Soi. Les différentes configurations du débat ne sont que des mascarades pour exprimer l’attitude à avoir le Soi à Soi  dans le débat. C’est en cette caractéristique importante que les quelques mots de Ptahhotep sont d’une richesse impressionnante.

La première configuration discursive est celle du débat avec un supérieur. Ici, Ptahhotep préconise la ruse puisqu’au « corps à corps » conceptuel il est clair que la supériorité de l’interlocuteur soit mise clairement en évidence. C’est cette idée qui transparait de cette phrase :

« Si tu rencontres un débateur en action, qui dirige son cœur et qui est plus habile que toi, plie les bras et courbe le dos ; ne sais pas ton cœur contre lui car tu ne l’égaleras pas »[8].

Attention ! « Courber le dos » ne veut pas dire s’humilier, puisque ce terme équivaut à l’humilité dans le sens judéo-chrétien. Au contraire, il s’agit de l’humilité telle que nous l’avons présentée tout à l’heure. Cette humilité qui se dit dans le respect du Sedjem et de la Maât. En effet, c’est justement dans cette humilité que consiste la « ruse » que préconise le sage Ptahhotep. Cette ruse consiste à appliquer le Sedjem adressé aux Petits, c’est-à-dire entendre et écouter ; et à opposer aux paroles maladroites de l’interlocuteur, non pas sa puissance – puisqu’elle est inférieure à celle du débateur –, mais la rectitude de la Maât. En tant que Petit, il ne faut jamais s’opposer au Grand, mais opposer au Grand plus Grand que lui ; et rien n’est plus Grand que la Maât ; pas même les Dieux qui sont tenus de la respecter et qui tirent leur divinité du respect de cette dernière[9]. Il est clair qu’on ne peut donc opposer la Maât au Grand que si on a d’abord compris le grand, c’est-à-dire appliqué le Sedjem ; d’où l’antériorité de la compréhension sur la réfutation. Mieux on comprend, mieux il est possible de réfuter. La préoccupation centrale de Ptahhotep est donc l’idée de méthode qui consiste à, pour utiliser la formulation cartésienne, « éviter soigneusement la précipitation »[10]. Cette ruse, scrupuleusement appliquée, ne peut nous permettre autre résultat que la victoire finale au plus, et la sauvegarde de son intégrité discursive et de son honneur au moins. C’est cette conclusion que tire Ptahhotep lorsqu’il écrit :

« Puisses-tu abaisser celui qui s’exprime mal en ne t’opposant pas à lui lorsqu’il agit ; c’est ainsi qu’il sera désigné comme un ignorant dès que ton cœur aura supprimé sa surabondance »[11].

La seconde configuration du débat est celle de la rencontre d’un adversaire à égale disposition discursive à la notre. Ici, Ptahhotep préconise le silence même face aux paroles maladroites de ce dernier puisqu’en effet, les gens qui l’écoutent verront qu’il ne connait pas ce dont il parle alors que nous, nous aurons gardé notre calme et notre maîtrise du sujet. Encore ici, l’accent est mis sur le respect combiné du Sedjem et de la Maât. La Maât dans le second cas consiste à laisser le débatteur se débattre avec ses arguments maladroits jusqu’à ce qu’il paye les frais de sa maladresse par la défaite. Nous retranscrivons ainsi les propos originels du sage qui s’exprimait ainsi :

« Si tu rencontres un débatteur en action, ton égal, celui qui est à ton coté, agis de telle sorte que ta supériorité sur lui se manifeste par le silence, alors même qu’il parle mal. Ceux qui l’écoutent penseront beaucoup de mal de lui, alors que ton renom sera parfait dans l’esprit des grands »[12].

La dernière configuration du débat est celle du débat avec un inférieur à soi. Ici, l’accent comme toujours est mis sur le Sedjem et la Maât qui consiste qui consiste à ne point écraser son adversaire car il n’y a pas de prestige pour qui écrase plus petit que soi, mais à confronter le Petit à ses dires maladroit ; il s’auto punira. Il ne faut pas non plus saisir l’occasion de son infériorité pour se livrer à cœur joie à le réfuter et à l’humilier, mais il faut dans la pédagogie du débat – on voit là l’art « socratique » de la maïeutique – lui faire comprendre ses limites et l’amener à y remédier. C’est ce que le sage des deux rives[13] nous révèle à travers ces mots :

« Si tu rencontres un débatteur en action, un homme de peu qui n’est certes pas ton égal, que ton cœur ne soit pas agressif contre lui à cause de ta faiblesse. Place-le à terre, et il se punira lui-même. Ne lui réponds pas pour soulager ton cœur, ne lave pas ton cœur à cause de celui qui s’oppose à toi. Misérable est celui qui fait du mal à un homme de peu. On désire conformément à ce que tu désires et tu frapperas de la désapprobation des grands »[14].

Il faut toutefois se garder de croire que ces prescriptions ne sont qu’à l’endroit du prince – puisqu’il est la personne à qui Ptahhotep dispensait cet enseignement –. En effet, en rendant ces écrits publics, exotériques, l’enseignement de Ptahhotep s’adresse maintenant à la fois au prince et à ses interlocuteurs éventuels et c’est là, dans cette opposition à laquelle vont se livrer les intelligences que réside tout le charme de la prescription du Maître. Si le prince est plus grand qu’un interlocuteur, il cherchera à mettre la maxime relative à cette configuration en exergue lorsque l’interlocuteur, étant moins outillé que le prince, mettra la maxime correspondant à cette disposition discursive en évidence. Il serait intéressant dès lors, d’étudier le déploiement des cognitions dans le but final de vaincre – dans le sens le moins guerrier et le plus pacifique de ce terme –.

 

Voilà donc, très sommairement présenté, l’art du débat tel que le conçoit le sage Ptahhotep. Il ne nous reste plus reste plus qu’à mettre en pratique ces conseils du sage et nul ne doute que ce discours sera inévitablement « lumineux pour qui entendra, mais nuisible pour qui passera outre »[15].

 

 

Jean Eric BITANG,

Douala le 27 juillet 2010.


[1] Le mot moderne serait « philosophe ».

[2] Nous pouvons aisément trouver ces dernières sur internet dans n’importe quel moteur de recherche.

[3] Ministre.

[4] Le langage égyptien est assez symbolique. Le cœur renvoie à la personne.

[5] Maxime n°1.

[6] Ces expressions sont symboliques pour manifester le droit d’ainesse et le statut social quelques fois.

[7] On pourra se référer à l’ouvrage de M. Somet : L’Afrique dans la philosophie. Introduction à la philosophie africaine pharaonique, Khepera, 2005. Très bel ouvrage introductif à l’étude de la pensée égyptienne et qui expose dans ses pages, les concepts égyptiens fondamentaux dont la Maât. Il ne sert plus à rien de citer l’immense travail de Cheick Anta Diop sur le sujet.

[8] Maxime n°2.

[9] Marcien Towa, L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, Editions Clé, p.28.

[10] René Descartes, Discours de la méthode, coll. Les intégrales de Philo, Nathan, 1981, p.45.

[11] Maxime n°2.

[12] Maxime n°3.

[13] Egypte.

[14] Maxime n°4.

[15] Présentation des maximes.


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