Archive for the 'L’ « athéisme militant »' Category

L’ « homofolie » [§1’]

Alors que dimanche je sortais d’un débat houleux avec un de mes amis sur la question de la légitimation de l’homosexualité, je suis tombé sur un Réveillez-vous ! qu’une amie à sa mère lisait dans un salon de coiffure. Comme par magie, ce numéro (janvier 2012) traitait de l’homosexualité dans un article au titre fort provocateur : « L’homosexualité est-elle  parfois excusable ? ». Dès le titre de l’article, le mépris vis-à-vis des homosexuels est clairement affiché sous le « tout-puissant » couvert de Jéhovah, et l’homosexualité est un crime qu’on doit penser à « excuser ». Encore faut-il qu’on l’excuse… Nous sommes ici en plein dans ce que nous avons nommé dans un article précédent « L’homofolie » c’est-à-dire l’homophobie dans les versions les barbares de ses arguments, donc l’argument par Dieu. Mais que disent nos chers Témoins de Jéhovah dans cet article ? Il y est écrit :

« Pourquoi, selon la Bible, les actes homosexuels sont-ils contre nature et honteux ? Parce qu’ils supposent un type de rapports non prévu par le Créateur. Ils ne permettent pas de procréer. » (Ibid., p. 28.)

Très bien. Nous voilà dans le cœur de l’argumentaire. Soulignons d’abord quelques mots : actes homosexuels, nature et honteux. Ces trois mots nous permettrons de mieux comprendre la « folie » de l’argumentaire de nos amis. Commençons par la première expression : « actes homosexuels ». Nos amis Témoins de Jéhovah essaieraient-ils de dire que l’homosexualité se résume à l’acte sexuel ? Mon ami, dimanche, essayait déjà de me faire voir une nuance entre les pratiques homosexuelles et l’homosexualité. Selon lui, le premier terme renvoyait principalement au coït anal, alors que le second prenait en compte la volonté des homosexuels d’avoir des droits comme les hétérosexuels, dont le droit de se marier, d’avoir des enfants et de les éduquer. Il argumentait ainsi de la sorte : « sur la question des pratiques homosexuelles, chacun est libre de faire de son corps ce qui lui plait, mais l’homosexualité ne peut pas être tolérée parce qu’elle entrainerait chez l’enfant un déséquilibre en ceci qu’il n’aurait devant lui que deux personnes du même sexe et alors, il aurait une vision trop ‘carrée’ de la réalité, ce qui pourrait contribuer à le faire entrer lui-même dans le cercle de l’homosexualité. » Je dois préciser que pour mon ami, les homosexuels sont des « détraqués mentaux » qu’il faut interner et qu’il ne faut l’homosexualité qu’entre les hommes. Il semble quand même qu’il soit allé, dans la compréhension de l’homosexualité, un peu plus loin que nos amis Témoins qui réduisent l’homosexualité, manière d’être sur le plan sexuel, attirance éprouvée vis-à-vis des personnes du même sexe au simple « rapport sexuel ». Cette vision, parce que bancale et hautement réductrice, ne peut que donner une image tronquée de la réalité. Et nous savons, avec Aristote, puisque nos amis utilisent la logique formelle, que la Majeure étant défaillante, l’édifice argumentatif ne tient plus.

Disons maintenant un mot sur la nature. Les Témoins de Jéhovah veulent nous faire croire que l’homme est un être naturel qui est obligé de se soumettre à la nature et à ses lois. L’homme ne serait donc guère qu’un être comme les autres. Selon la terminologie sartrienne, l’homme dans cette optique serait un « en soi », condamné à être ce qu’il est. Pourtant, l’homme, bien qu’étant une chose, est une chose qui prétend être autre chose que ce qu’il est, et cette prétention fait qu’il n’est jamais quelque chose, parce qu’il est toujours, constamment, en train de se faire. Cette idée était déjà présente chez Hegel sous une autre forme ; sous la forme de la nature en tant grossière immédiateté à dompter. C’est ainsi que l’idéologue allemand écrit que « L’homme en tant qu’homme s’oppose à la nature et c’est ainsi qu’il devient homme. » (Hegel G.W.F., La Raison dans l’Histoire, tr. fr. Kostas Papaioannou, Plon, 10/18, 1965, p. 251.). Et qu’il peut, par le même temps, exclure l’africain de l’humanité-vraie entendue comme « maitrise de la nature ». Il n’y a donc aucune gloire à rester homme sous le couvert de la nature : que cette nature soit l’immédiateté du réel (Hegel) ou l’enfermement dans la monotonie existentielle d’un donné-déjà-là qu’il ne resterait plus qu’à reproduire ad infinitum (Sartre). La nature devient un argument incompétent pour disqualifier l’homosexualité, car on peut toujours faire autrement – on doit d’ailleurs faire autrement – que la nature pour mériter pleinement le nom d’homme.

Terminons par la honte. Selon nos Témoins de Jéhovah, les pratiques homosexuelles sont honteuses. Peut être ont-ils raison, s’ils limitent ces pratiques à la violence sexuelle dont sont victimes plusieurs de nos frères en Afrique. Dans cette optique, ces pratiques s’appellent le viol. S’ils interrogent maintenant l’homosexualité en elle-même, en tant que décision libre, nous doutons fort que les homosexuels soient des personnes qui ont honte, mais plutôt qui ont peur, peur de se faire tuer par des « homofous » comme les Témoins de Jéhovah et leur suite, qui, par l’ignorance caractéristique et le fanatisme religieux dont ils font preuve, peuvent porter atteinte à leur intégrité physique et morale. Quoi de plus normal que de désirer, selon le mot de Spinoza, « persévérer dans son être » ? Doit-on regarder cette attitude comme étant de la honte ? Nous ne le pensons pas. On pourrait maintenant penser que l’homosexualité est honteuse devant Dieu et que les homosexuels se flagellent quotidiennement pour avoir succombé aux « plaisirs de la chair » et du « péché ». Quoi de plus saugrenu et farfelu ! Il faut aller chercher de telles explications vraiment très loin dans l’imagination débordante des fanatiques ! A tous les points de vue, la honte n’est pas possible lorsqu’on parle d’homosexualité consentie. Au contraire, le fait que les homosexuels réclament leurs droits, leur droit à être des hommes et à être reconnu comme tels, on peut penser qu’ils ont, dans la large majorité, une haute estime d’eux-mêmes et qu’ils ne se morfondent pas comme tenteraient de nous faire croire nos amis « homofous » Témoins de Jéhovah.

Nous passerons sur cette idée d’un Créateur que nous amis écrivent avec un « C » majuscule afin de faire ressortir sa majesté (?) Le caractère fantasmatique d’un pareil Créateur n’est plus à démontrer. Arrivons directement, et nous terminerons par là, sur la question du but des relations sexuelles. Nos Témoins de Jéhovah sont formels : l’acte sexuel doit servir à procréer. Il y a plusieurs incohérences dans cette proposition. La première est contenue dans le présupposé de cette phrase elle-même : sans acte sexuel, pas de procréation. En réalité, la fécondation, stade premier de la procréation, ne nécessite pas de coït vaginal. Nos Témoins de Jéhovah seraient-ils un peu en retard sur la science ? La fécondation n’est pas la rencontre « physique » d’un homme et d’une femme lors d’un « rapport sexuel », mais la rencontre de deux gamètes : l’un mâle et l’autre femelle. Ce qui implique qu’il n’est pas besoin de se voir, de se toucher, de coucher ensemble, etc. pour procréer. Le « Créateur » avait-il prévu la fécondation in vitro ? Et que nous en dit la Bible ? Cette pratique est-elle « excusable » ? La seconde incohérence est contenue dans l’idée selon laquelle l’acte sexuel sert nécessairement à la procréation, c’est-à-dire que chaque fois que nous faisons l’amour, nous avons en tête d’avoir des enfants, sinon nous sommes dans le péché, car justement, ce rapport sexuel ne permet pas la procréation. Tirons cet argument jusqu’à ses limites pour en montrer l’absurdité. En fait, si le but suprême de l’acte sexuel est la procréation, il faut bannir des contraceptifs et ouvrir la voie au SIDA et aux maladies du même genre pour éviter de « fâcher » Dieu et de sombrer dans le péché. Le mariage ne résout pas le problème, car si le conjoint est malade, sans protection, vous serez malade vous-aussi. De même, si la procréation est notre but, nous ne devons choisir de faire l’amour que pendant que notre partenaire peut avoir des enfants, c’est-à-dire pendant sa période féconde, autrement, ce rapport sexuel n’entrainant pas la procréation, nous sommes dans le péché. Enfin, nous devons annihiler toute tentative de prendre du plaisir dans l’amour et nous comporter exactement comme des animaux : attraper son partenaire, lui faire l’amour et s’en aller. Nous vous laissons vous-même juger du monde que veulent pour nous les Témoins de Jéhovah et leur Dieu…

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AND THE WINNER IS KANT (IV)

Une morale hypothétique

Interrogeons maintenant la morale chrétienne du point de vue de la doctrine kantienne. Si on suit les développements des Fondements de la métaphysique des mœurs, on se rend compte que Kant distingue deux impératifs moraux : d’un côté, l’impératif catégorique, et de l’autre, l’impératif hypothétique. Rapidement ramassée, cette distinction du philosophe de Königsberg stipule qu’un acte véritablement moral ne doit pas avoir sa finalité en dehors d’elle-même. Ce fondement kantien permet d’évacuer bon nombre de morales qui abondent dans le monde, mais tout particulièrement la morale chrétienne par son représentant le plus éminent : le Christ. Naturellement, nous ne voulons pas encenser la morale kantienne qui est la morale des dieux plutôt que celle des hommes, mais nous voulons montrer précisément qu’on homme met Dieu à l’épreuve et qu’il le vainc.

Jésus-Christ, nous dit-on, est venu dans le monde pour sauver les hommes et les libérer de leur péché. Soit ! Mais pourquoi Jésus a-t-il fait ce qu’il l’a fait ? C’était peut être par devoir d’obéissance comme nous avons vu précédemment envers son Père. C’était peut être pour calmer la colère de son Père. Mais la finalité de l’action de Jésus-Christ n’était pas vraiment de sauver les hommes, mais d’être revêtu de gloire aux yeux des misérables qui auront cru à ses sottises et aux soi-disant yeux de Dieu lui-même. Si le sacrifice de Jésus était pur, il ne devrait rien avoir d’autre qui le motive à accomplir ce sacrifice que le bien en soi du sacrifice lui-même. Mais Jésus sait très bien ce qui l’attend ; il sait qu’après la souffrance vient la gloire ; qu’après les clous, il ressuscitera. Que vaut un moindre mal pour la gloire éternelle ? N’importe lequel de nous aurions choisi de recevoir ses coups de fouets, parce que Jésus voyait plus loin que les coups de fouets : il voyait les c(h)réti(e)ns chanter sa louange matin, midi et soir : et il se voyait à la droite de son Père avec le pouvoir de juger tous les hommes. Voilà la morale de Jésus, et voilà la morale des c(h)réti(e)ns. Tous les c(h)réti(e)ns en effet ne font le bien que dans l’attente de la vie éternelle. La mauvaise foi c(h)réti(e)n(n)e consiste à dire qu’on fait le bien sur terre sans rien attendre. Mais que valent, pour le c(h)réti(e)n véritable, les richesses de la terre, par rapport aux richesses du ciel ? Pour être un peu conséquent avec lui-même, ce sont plutôt les richesses de la terre, éphémères, sporadiques, finies et donc inintéressantes qu’il devrait convoiter, plutôt que les richesses du ciel, dont la vie importante est la vie éternelle. C’est pourquoi Dieu « promet » des choses aux c(h)réti(e)ns qui suivent sa parole : Tantôt beaucoup d’enfants ; tantôt beaucoup de sagesse ; tantôt du bonheur ; tantôt longue vie. Dieu, littéralement, corrompt l’homme en l’incitant, par des présents, à rester sous sa coupe, c’est-à-dire que l’homme ne fait plus le bien parce qu’il est bien de le faire, ni par « devoir ». Dieu est un expérimentateur skinnérien qui flatte et menace les c(h)réti(e)ns et par là, tous les hommes en général. Nous avons déjà vu qu’il flatte par ses promesses ; voyons maintenant comment il menace ceux qui, méprisant les soi-disant avantages qu’il propose, décident de s’écarter de son chemin. Il les fait souffrir ; il les envoie en Enfer ; ou les tue (cf. Témoins de Jéhovah), c’est-à-dire les privent de la vie éternelle. De cette façon, les dix commandements devraient se faire accompagner de l’inscription sinon je te ferai payer ta désobéissance. N’est-ce pas là une attitude tyrannique ? La morale peut elle être fondée sur la peur ou sur l’intérêt ? Peur de l’Enfer et de la mort ; intérêt pour la vie éternelle[1]. Ne faudrait-il pas poser que le bien est bien en lui-même, ce qui nous permettrait d’écarter Dieu de la moralité, parce que son action est pervertie ? La raison n’est-elle pas un critère plus fiable que la volonté de Dieu ? Il semble bien que c’est le critère kantien de « bonne volonté » qu’il faille adopter ici, même si, Kant, lui-même, n’arrive pas à dépasser la nécessité de l’existence d’un « garant de la loi morale » ; ce qui doit être, lui aussi, dépassé. Voilà donc pourquoi « The winner is Kant », et que Kant lui-même doit perdre. Mais c’est là l’objet d’une autre série d’articles.


[1] Nous ne voulons pas nous demander si la « vie éternelle », en tant qu’éternelle, vaudrait vraiment la peine d’être vécue ; ni même s’il peut exister la vie sans la mort.

AND THE WINNER IS KANT (III)

Une morale de l’angoisse de la non-liberté

La seule chose de vrai dans l’affirmation : « Dieu n’existe pas », c’est qu’immédiatement, le pape, les imans, les moines et leurs suites n’existeront plus eux-aussi. Et cela, de leur point de vue, est totalement impensable ! La réalité de Dieu est qu’il est donc un « fond de commerce », une « marchandise » qui permet à quelques charlatans de gagner leur vie en maintenant leurs « vaches à lait » dans un état d’angoisse perpétuel de sorte qu’ils puissent aisément les traire à volonté. L’angoisse, venons-y. Elle est plus vive dans la religion que dans la vie, et le mélange de l’angoisse existentielle à l’angoisse post-existentielle n’est plus souhaitable que le mélange du mal sur le mal. C’est déjà très angoissant de vivre, de s’occuper de soi et/ou des autres – si nous avons une famille. La pression qu’exerce le simple fait de vivre sur nos consciences et sur notre être est sans limites, et le suicide marque, quelques fois, cette fuite en avant de l’angoisse qui nous tenaille. Mais cette angoisse au moins, elle nous suit au quotidien et elle s’éteint lorsqu’on meurt. L’angoisse post-existentielle de la religion nous plonge dans l’angoisse du futur, de l’après. Après angoissé pour notre vie, nous angoissons pour après-notre-mort. En clair, dans l’optique religieuse, il faut toujours que nous soyons angoissés. Mais il y a une différence entre l’angoisse existentielle et l’angoisse religieuse. C’est que dans la première angoisse, l’homme est libre face à ses actes et il a le choix : être ou ne pas être, faire ou ne pas faire. C’est justement ce choix qui est angoissant, car le saut est un saut dans l’inconnu, dans le néant. A l’opposé, l’angoisse religieuse est angoisse de l’impossibilité du choix, car nous sommes en face d’un « Grand Manitou » qui, de toutes façons, sait mieux que nous ce qui est bon pour nous, et sait même avant nous, ce que nous allons faire. La liberté que nous pensons avoir n’est donc qu’une liberté de façade dans cette optique, et l’angoisse religieuse révèle son vrai visage : angoisse du manque de liberté. S’il faut être angoissé, autant mieux l’être parce qu’on est libre, plutôt que parce qu’on le l’est pas !

Et l’angoisse chrétienne s’accompagne de peur. Ici, il faut distinguer d’un coté les Témoins de Jéhovah et les catholiques et leurs excroissances. Commençons par les seconds, car leur angoisse et la peur qui va avec semble être la mieux répandue parmi les esprits de nos frères. Le sommet de l’angoisse catholique et Cie, c’est l’Enfer, entendons, le lieu de la tourmente ultime où Dieu fera « rôtir ? », « brûler ? », en tout cas, où Dieu punira les hommes qui n’auront pas été moraux, c’est-à-dire, ainsi que nous l’avons vu, qui ne lui ont pas obéi, lui, le Tout Puissant Maitre de l’Univers – Dieu serait-il Hitler ? Il n’est pas besoin de revenir ici sur l’idée développée plus haut selon laquelle la morale chrétienne était une morale de la soumission et que sur le plan individuel et social, elle n’encourage pas l’épanouissement critique. Insistons plutôt sur la manière donc nos catholiques et Cie présentent leur angoisse pour mieux nous vendre leur remède : Jésus. L’angoisse des catholiques et Cie est angoisse devant l’Enfer, angoisse devant l’impossibilité de faire autrement que comme ce que Dieu – qu’on ne voit pas – mais selon ce que les gens, hommes faillibles qu’on voit, disent qu’il a dit. Après nous avoir présenté l’atrocité de l’Enfer, naturellement, en bons publicitaires, les chrétiens catholiques et leur suite, nous disent qu’il est possible d’éviter cette torture et de bénéficier de la bonté du même type qui doit, si nous lui désobéissons, nous envoyer en Enfer. Il suffit simplement de croire en Jésus. Et là, on bénéficiera de la vie éternelle, de la joie éternelle, du bonheur éternel, etc. Les musulmans ont arrêté leur paradis sur la « jouissance éternelle » dans le sens le plus sexuel de ce terme. Nous ne voulons pas discuter de la possibilité de cette « vie  éternelle » et interroger la possibilité réelle du « bonheur » dans cette situation, ni nous demander comment est-il possible qu’on « souffre » en Enfer, alors que sont nos âmes qui y sont, pas plus que nous ne nous interrogerons sur le caractère hautement « matérialiste » des diverses religions, car le vocabulaire employé fait exclusivement recours au sens (bonheur, souffrance, jouissance, etc.). Ces questions, nous les renvoyons à une réflexion ultérieure.

De leur coté, les Témoins de Jéhovah rejettent la thèse de l’existence de l’Enfer et penchent pour la mort. Le vrai « Enfer », c’est ainsi l’impossibilité de revenir sur terre profiter des plaisirs de la vie auprès de Dieu. Ici, au moins, dira t-on, il n’y a ni promesses de flammes, ni de rôti…, mais les techniques sont les mêmes : le support religieux est la peur. Diderot disait à cet effet que si on supprime la peur, on supprime aussi la religion qui s’en nourrit. L’angoisse est donc omniprésente et on tient les religieux par la peur. Naturellement, les hommes médiocres peuvent faire de cette angoisse leur bien, mais c’est prendre le carrefour pour le point d’arrivée, pour parler comme M. Njoh-Mouelle. Une pareille morale de l’angoisse n’est pas prompte à faire de nous des hommes libres, capables de décider librement de notre sort, qui est, précisément, qu’il n’est écrit nulle part, sinon par nous, par les actes que nous posons. Il n’y a ni Enfer, ni Paradis ! Il n’y a devant nous que le néant que nous devons construire : le monde n’est rien d’autre que possibilité, toute-puissance. Et l’angoisse, puisqu’elle est inévitable, doit être non l’angoisse de la non liberté, mais angoisse de la liberté, angoisse d’un océan des possibles et non angoisse d’une réduction des possibilités à un binôme existentiel. Elle doit être angoisse de la prise en main personnelle, réelle et effective de notre vie, plutôt qu’angoisse de se laisser conduire par quel que « guide » que ce soit ! Elle doit être angoisse du Berger et non du Mouton ! Voilà la seule angoisse que je tolère ; voilà la seule angoisse que nous devons tolérer ! Pourquoi donc mélanger une angoisse dogmatique affaiblissante et une angoisse dynamique comme celle existentielle

AND THE WINNER IS KANT (II)

Une morale faible et affaiblissante

La morale chrétienne des Témoins de Jéhovah repose sur un principe de soumission aveugle à l’autorité despotique d’une omnipotence-omniprésence-omniscience qui écrase toute tentative de penser par soi-même, c’est-à-dire toute capacité de s’opposer à lui. C’est pourquoi la morale chrétienne est binaire : Ou Bien, ou Mal. Mais il serait intéressant d’interroger ce Bien. Quand est-ce que le Bien est Bien ? A cette question, les chrétiens répondront que lorsque le Bien suit l’ordre de Dieu. Faire le Bien c’est donc obéir à Dieu, et comme par miracle, il y a des gens qui savent plus que nous ce que Dieu veut et qui sont, en vertu de ce pouvoir surnaturel, capable de nous dire ce que Dieu veut pour nous. Ce sont d’abord les personnes qui ont écrit la bible, et ensuite celles qui la commentent et qui se réclament d’une certaine autorité divine. Le principe moral chrétien est donc « obéir à Dieu », mais il faudrait qu’il soit affiné de cette manière « obéir à Dieu en obéissant aux hommes finis qui disent parler pour lui et dont on n’est pas sûr, justement parce qu’ils sont des hommes, qu’ils disent la vérité et qu’ils n’utilisent pas ce nom pour nous maintenir sous leur joug ». Lorsqu’on regarde ce principe de loin, on ne voit pas à quel point il est dangereux, mais lorsqu’on l’applique par exemple en société, nous comprenons qu’il est d’une efficacité de domination redoutable.

Dieu est le « Roi des cieux », c’est-à-dire que les rois sur terre ne peuvent être que l’image du Roi du ciel. C’est justement pour cette raison que les rois dans les monarchies se disent « envoyés », « élus » ou carrément « fils » de Dieu puisque leur pouvoir vient de lui. Or, si en tant que roi, le roi de la terre participe à la royauté divine, c’est un commandement suprême que de lui obéir et de ne pas tenter de le renverser, car renverser l’envoyé de Dieu, c’est renverser Dieu lui-même. Rappelons-nous de ce que « L’Eternel » dit à Paul alors qu’il persécutait ses messagers. Dieu lui demande : « Pourquoi me persécutes-tu ? ». Rappelons-nous maintenant le principe moral chrétien : la soumission, l’obéissance à Dieu. Dans ces conditions, il ne faut pas tenter d’améliorer les choses, car elles sont comme elles sont parce que Dieu en a décidé ainsi. Sur le plan social, la morale chrétienne aboutit à la contemplation simple de l’ordre établi. Jusqu’ici, on ne comprend pas bien les sous-bassement d’une telle morale, mais lorsqu’on interroge la nature de cet ordre, tout s’éclaircit.

L’ordre social en place – et ce depuis plusieurs millénaires déjà – est celui de la domination des riches sur les pauvres, des forts sur les faibles. Dans cette histoire, le clergé a toujours occupé une place de choix dans la hiérarchie à cause de ce que nous venons de dire. Nous savons d’ailleurs jusqu’où est allé le zèle des ecclésiastiques et où a porté le zèle des musulmans. Les religieux ont toujours occupé dans cette histoire de domination une place proche du sommet, c’est pourquoi ils n’ont pas intérêt à ce que les choses changent, sinon elles changeront en leur défaveur. Dieu devient ici, la garantie non de l’ordre moral, mais de l’ordre social dans lequel ces religieux occupent une place de choix. On comprend mieux pourquoi la morale chrétienne se rechigne à l’action et au changement et préfère plutôt la contemplation de l’ordre établi. On dira donc et on encouragera les citoyens à faire de même : « C’est Dieu qui veut et on n’y peut rien ». La morale chrétienne a ceci de particulier qu’elle parle à l’autre, parce que celui qui parle – à la fois Dieu et ceux qui parlent pour lui – s’excluent des commandements. On insistera ainsi sur le tu, plutôt que sur le nous, ou sur quelque chose de plus général comme le mode impératif. A partir de là, nous déterminons aisément que les créateurs de la morale chrétienne sont des gens de mauvaise foi – Dieu compris – car la morale, comme nous l’avons dit plus haut, doit s’appliquer à tout monde, homme ou Dieu. La morale chrétienne se révèle être ainsi un puissant outil d’asservissement permettant de maintenir l’autre à qui elle s’adresse dans son état de sous-développement. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que ce soient dans les continents les plus sous-développés qu’il y ait le plus de c(h)réti(e)ns.

AND THE WINNER IS KANT (I)

Un peu de méta-éthique

Les Témoins de Jéhovah – et certains philosophes, notamment les rationalistes du XVIIIe siècle – veulent nous faire croire que le fondement de la morale est en Dieu, et que lui seul, posé en tant que garant de l’ordre du monde, peut légitimement servir de socle à la morale. Ce faisant, les témoins de Jéhovah mettent un pied dans l’éthique, mais précisément dans la méta-éthique, car il est question d’interroger le fondement de la loi morale. La question sous-jacente à ces développements est : quelles sont les possibilités a priori de la possibilité de la morale et de son applicabilité ? C’est à cette question kantienne que les religieux – principalement – répondent, « Dieu ». Essayons de développer sommairement leur argumentaire.

Les témoins de Jéhovah, comme tous les religieux, attribuent à Dieu toute la perfection du monde, toute la science, toute la puissance, etc. En d’autres termes, Dieu est l’image même du Bien, du Juste et de toutes les Idées droites, s’il faut adopter un langage platonicien. Puisqu’il est le Bien, le Juste, le Bon et qu’il est en même temps l’être dont tout découle, il va de soi que les actes des êtres qui découlent de son être prennent sa source en lui et que le bien que fait un homme, créature finie à l’ « image » de Dieu – rappelons-nous Platon – n’est que le « reflet » du Bien divin. Comment une telle concordance est-elle possible ? Il faut qu’on pose l’âme, et qu’on pose précisément, que l’âme est l’image de Dieu en nous, car ce n’est que cette façon que nous, simples mortels, pouvons participer de la vie divine. Si nous sommes capables de faire le bien, c’est parce qu’il y en nous une âme et que cette âme porte en elle la marque de Dieu. La possibilité de l’existence de la morale est donc conditionnée par l’existence de l’âme et par sa participation aux choses divines, c’est-à-dire en dernière analyse, par Dieu lui-même, car en effet, si on supprimait Dieu, on supprimerait aussi l’âme, c’est-à-dire qu’on supprimerait la capacité que nous avons de participer aux choses divines, notamment au Bien. Ce principe est-il fiable ?

Nous ne pouvons répondre à cette question que par la négative pour au moins deux raisons. D’abord, en tant que principe, il faut qu’il soit partagé par tous les membres du système, en l’occurrence tous les sujets moraux, c’est-à-dire tous les hommes. Est-ce le cas avec Dieu ? Quiconque tenterait de répondre par l’affirmative serait téméraire. Les athées existent bel et bien, et leur seule existence invalide le principe méta-éthique religieux, car il n’est pas posé comme universel. Descartes qui pensait que l’idée de Dieu était une idée innée n’avait pas vu que la religiosité est culturelle, et qu’en tant que telle, elle est nécessairement acquise. Ici, c’est M. Njoh-Mouelle qui a raison contre Descartes : on devient religieux, tout comme on devient athée. L’homme n’a aucune nature (a)théologique. Or, si l’homme n’a aucune nature (a)théologique, c’est bien que le principe Dieu est défaillant. Ensuite, en questionnant ce qu’on nomme Dieu, on se rend compte qu’il n’est pas un principe suffisamment clair, car il y a autant de Dieu qu’il y a d’hommes et de religions. Pour que Dieu soit un principe méta-éthique fiable, il faut qu’il puisse être suffisamment clair. En effet, monothéisme et polythéisme s’opposent au sujet de Dieu(x). Dans le premier sens, il y a « cumul » de fonctions, alors que dans le second, il y a « décentralisation ». Les optiques éthiques en sont totalement différentes. De même, bien que ressemblants en certains points, les morales chrétiennes et musulmanes différent quant à leur rapport à l’action. Et pire, la morale chrétienne que professent les témoins de Jéhovah, elle-même comporte plusieurs moments dans son élaboration, ce qui montre bien qu’elle est tâtonnante. Dans l’Ancien testament par exemple, une place de choix est faite à la loi du talion, tandis que dans le Nouveau testament, c’est la soumission docile et l’acceptation servile qui remplace l’ancien bellicisme. Dieu aurait-il changé d’un testament à l’autre ? Parce que s’il change, ce n’est plus Dieu…

Une terminologie fallacieuse

Cet article se situe dans la continuité argumentative de la critique des Témoins de Jéhovah que j’ai commencée dans l’autre article: « La plus importante des questions »? ». Il faut donc le lire en tant que tel.


Les Témoins de Jéhovah jouent volontairement avec les mots pour embrouiller le lecteur et conforter ainsi leurs thèses. C’est cette attitude que reprochaient Socrate et Platon aux grands rhéteurs de la Grèce antique, et elle se nomme le sophisme. Le sophisme de nos Témoins de Jéhovah se situe au niveau des mots « croyance » et « foi ». Voici ce qu’ils écrivent : « Par conséquent, que vous soyez croyants ou non, votre point de vue implique une certaine dose de foi. » (p. 3). Et plus loin : « En un sens, la foi fait partie intégrante de la vie. Lorsqu’on travaille, on est confiant qu’on recevra un salaire. Lorsqu’on plante des graines, on a foi qu’elles germeront… » (Idem). Lorsqu’on lit de pareils développements, on est en droit de voir les poils de notre corps s’hérisser parce que rien n’est plus faux que ce que nous disent nos amis Témoins. Je conjecture qu’ils le font exprès, car je doute qu’eux, si friands de science et d’exactitude, n’ont pas pu s’enquérir des travaux de Polanyi sur la croyance. Nous aussi, nous sommes friands de science et c’est pour cette raison que nous ne pouvons laisser cet argumentaire sans réagir.

Commençons par une remarque : dans certains cas, « croire » et « avoir la foi » peuvent être synonymes. Mais cette synonymie s’évanouit lorsqu’on pousse la réflexion un peu plus loin qu’au niveau de la doxa. Avoir la foi témoigne d’un degré de conviction supérieur à la croyance. Ce degré de conviction n’est bien sûr, pas nécessairement guidé par des connaissances sensibles, comme nous le verrons plus tard. Ainsi, lorsque nous « croyons » que nous enfants sont à la maison alors que nous sommes en voyage, nous sommes moins sûrs qu’ils y sont que nous « avons la foi » qu’ils y sont. C’est pour cette raison qu’on ne fait que « croire » en Dieu et qu’on y a foi. C’est aussi parce que la foi désigne quelque chose de plus fort et de plus intense qu’on professe notre foi et non notre croyance.

On peut continuer de distinguer la croyance et la foi par leurs objets. Dans ce sens, la croyance s’appliquerait à la nature et aux phénomènes naturels quand la foi aurait Dieu pour objet exclusif. Les Témoins de Jéhovah nous présentent des phénomènes naturels et y accolent le terme « foi » plutôt que celui de « croyance ». Nous avons vu plus haut que la synonymie entre les deux termes n’est pas parfaite et que l’emploi d’un ou de l’autre des termes pouvait marquer un certain degré de certitude vis-à-vis du phénomène dont on parle. Ainsi, lorsqu’on plante des graines, on a tout à fait raison d’avoir foi dans le fait qu’elles germeront. La raison est peut être que nous avons fertilisé notre sol ; peut être aussi que nous avons soigneusement choisi les meilleures graines et délaissé les moins bonnes, et qu’ainsi nous sommes « sûrs » de notre résultat, qui est que ces graines germeront. Avoir la foi ici, ce n’est pas du tout croire que Dieu fera pousser nos plantes, c’est avoir un grand degré de conviction assuré par les étapes que nous avons respectées en amont de l’action qu’on effectue. Mais c’est pour la première raison que nous avons avancée, c’est-à-dire à cause du fait que la croyance s’applique à la nature, tandis que la foi s’applique à Dieu que Polanyi peut par exemple écrire que « La science repose sur des croyances » (cf. Logic of liberty, chap. II) ou qu’il existe des « Croyances scientifiques » (cf. Ethics, Vol. 61, N° 1, Oct., 1950, pp. 27-37.), mais qu’il ne peut exister de « foi scientifique », parce qu’en science, le degré de conviction fantasmé – comme avec Dieu – ou réel – comme dans le cadre de notre cultivateur – n’est jamais atteint, l’édifice scientifique étant précaire, contrairement à l’édifice fantasmatique religieux qui est construit une fois pour toutes et est imperméable aux vents du changement.

Les Témoins de Jéhovah veulent nous faire croire que la foi reste foi lorsqu’elle s’appuie sur des preuves. C’est pourquoi ils écrivent que « …la foi en Dieu devrait être éclairée, basée sur des preuves convaincantes » (Idem). Et ils nous exhortent à « examiner objectivement les faits et à les laisser [n]ous aiguiller dans la bonne direction » (Idem). Soit ! Suivons leur conseil et tentons de comprendre la religion chrétienne à partir de la raison. La foi en la religion chrétienne, parce que l’argumentaire des Témoins de Jéhovah s’appuie sur la bible, c’est la foi en ses dogmes. Qu’est-ce qu’un dogme ? Les Témoins de Jéhovah ne s’attardent pas sur cette notion. Heureusement pour nous, tout le monde n’est pas de cette obédience religieuse. Voici ce que nous dit M. Towa : « La foi est, par définition, foi aux mystères, aux dogmes, c’est-à-dire à des affirmations incompréhensibles par la raison et inaccessibles aux sens. » (L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1997(1979), p. 93). Voilà qui est clair ! Les dogmes sont des affirmations incompréhensibles. Essayons de voir si des « preuves » étayent ces dogmes. Prenons par exemple le dogme de l’immaculée conception. Ce dernier nous fait croire que Marie, vierge de son état, a enfanté Jésus. Or, que nous apprend la vie quotidienne ? C’est que pour qu’il y ait un enfant, il faut un père et une mère, un gamète male et un gamète femelle. Autrement, la fécondation n’a pas lieu. Il serait intéressant que les Témoins de Jéhovah nous montrent comment on peut « avoir foi » dans le sens dur de croire sur la base des preuves en cette affirmation selon laquelle une femme peut enfanter sans jamais avoir connu de rapport sexuel, à moins que l’esprit saint soit un phallus…

La réalité est que la foi disparait quand arrive la raison et dans le combat qui les oppose, la raison finit toujours par gagner, car elle a horreur des limitations de toutes sortes. C’est pourquoi du point de vue de la bible que chérissent nos amis Témoins de Jéhovah, le péché originel, c’est l’usage de la raison, car c’est la raison qui nous fait savoir le bien et le mal. M. Towa peut ainsi clore le débat sur le rapport foi/raison : « Je prends le mot foi dans le sens d’acceptation des mystères. Si les mystères sont saisis par la raison, il n’y a plus foi, mais intellection. » (Ibid., p. 110). Si la « vraie foi repose sur des preuves solides » alors cette foi n’est plus foi, mais intellection, c’est-à-dire déploiement de la raison et de son pouvoir critique.

Que doit-on alors retenir de cette petite incursion dans la pensée des Témoins de Jéhovah ? Premièrement, que les Témoins de Jéhovah sont de mauvaise foi, car ils utilisent volontairement des déterminations erronées pour faire triompher leur point de vue au lieu d’affronter la dure réalité de l’inapplicabilité de leurs principes. C’est pourquoi, dans le but d’embrouiller leurs lecteurs et de les perdre dans un océan de fausseté, ils utilisent mal les termes « croyance » et « foi ». De plus, et c’est là la deuxième leçon à tirer de cet article, la foi et la raison sont dialectiquement opposés et radicalement incompatibles, quoi que nous en disent les Témoins de Jéhovah, car la raison peut déployer son potentiel critique jusqu’à se nier elle-même – cf. Kant et la Critique de la raison pure ; Feyerabend et son Farewell reason ; etc. –. Si la foi veut jouer sur le même terrain que la raison, il serait intéressant qu’elle arrive, elle-même, à destituer son objet d’étude. Ce n’est qu’à ce niveau que la foi montrera à la fois qu’elle est au même niveau que la raison, mais aussi qu’elle n’est pas autre chose qu’un développement primaire comparé à elle.

« La plus importante des questions » ?

 C’est sur cette phrase que s’ouvre le Réveillez-vous ! de Novembre 2011. Ce titre est celui de la première section de l’article « Est-il logique de croire en un créateur ? » qui s’étale sur 7 pages – pp. 3-9 –. J’avais déjà tenté une critique d’un article similaire dans le texte que je présentais dans le propos qui ouvrait cette catégorie. Il s’agissait précisément de  l’article «Croire en Dieu est-ce bien raisonnable? », in Réveillez-vous !, Février 2010, pp. 22-25. Force est de constater que les Témoins de Jéhovah aiment bien ce style de questions qui mettent en avant la rationalité, la logique, le raisonnement, bref, la réflexion. Mais examinons leur argumentaire point par point. Examinons surtout cette première affirmation selon laquelle la question « Existe-t-il un Dieu ? » serait la plus importante de toutes les questions qu’on peut se poser.

Voici l’argumentaire de nos amis Témoins de Jéhovah : « S’il n’ya pas de Dieu, alors il n’y a pas de vie en dehors de la vie présente, ni d’autorité supérieure en matière de morale » (p. 3). Soit ! L’argument est clair et va droit au but, c’est un mérite ; mais il est hautement poreux.

Commençons par le fantasme d’une vie après celle-ci. Pourquoi faudrait-il que l’homme vive deux vies ? N’est-il pas déjà assez tourmenté par une seule ou point où il faut l’obliger à en vivre un autre ? Derrière ce fantasme de la « vie éternelle » religieux se cache, non la volonté noble de rencontrer le créateur, etc., mais l’idée moins noble et plus difficile à admettre, de la jouissance éternelle, ce qui, en soi, peut être considéré comme un matérialisme, car la jouissance dont parle la Bible n’est pas jouissance de l’âme, mais jouissance du corps. De même, la souffrance qu’on promet aux âmes en Enfer n’est pas souffrance de l’âme, mais souffrance du corps à tel point qu’on a bien fait de demandé si Dieu est un rôtisseur… Les Témoins de Jéhovah – et partant d’eux, tous les croyants – sont donc des matérialistes qui ne veulent pas s’affirmer tels, car du matérialisme, ils ne retiennent que le coté jouissif – ce qui les arrange – et pas la conséquence désastreuse qu’implique une pareille théorie : la nécessité de la finitude.

En effet, dans un matérialisme serré, tout n’est que matière. Mais si tout n’est que matière c’est que l’homme lui aussi, en définitive, n’est que matière. Si l’homme n’est que matière, il n’est pas ontologiquement supérieur aux autres animaux et aux autres composantes de l’univers lui aussi matériel. L’homme ne devient qu’une chose parmi les choses, même s’il est une chose qui pense. Le fait qu’il pense ne veut pas dire qu’il échappe à sa choséité, mais simplement qu’il essaye de s’en écarter. Y arrive t-il ? L’idéalisme – donc la religion – veut nous faire qu’il le fait. Mais la réalité est plus difficile à avaler. Parce que l’homme n’est qu’une chose, il est fondamentalement choséité, non dans la sens de l’en soi sartrien, mais dans le sens phénoménal, car l’expérience de l’homme, c’est d’abord l’expérience de la chose – corps – qu’on nomme homme. Ainsi, du point de vue phénoménal, l’homme n’est guère plus que son corps, que son apparence sensible. Attention ! Je ne dis pas que du point de vue ontologique l’homme n’est pas plus ; que du point de vue du travail, il n’est pas plus. J’arrête le matérialisme, pour les besoins de mon argumentaire, à la simple apparence phénoménale, c’est-à-dire à l’homme en tant qu’il se donne à l’expérience, ou, plus simplement, en tant qu’il se tombe sous les sens parce que cela suffit largement à définir l’être-homme. En effet, l’ontologie ne situe pas par-delà les sens ; la phénoménologie nous prévient d’une telle vision. L’analyse de l’homme en tant que producteur est elle-même subordonnée à la choséité humaine, la machine-de-travail qu’on appelle « homme » est d’abord l’homme tel qu’il tombe sous les sens. En cela, il existe bel et bien un être-de-par-delà-l’apparition « homme », mais rien d’homme qui ne soit pas conditionné par l’apparition phénoménale qu’on nomme telle.

Parce que l’homme est phénoménalement choséité, il a le même destin phénoménal que les autres choses : la finitude, la mort. Lorsque le phénomène homme disparait, l’homme disparait aussi, car l’identité de l’homme, sa définition en tant qu’homme, est indissociable de son rendu phénoménal. En dehors de la choséité, l’homme n’est plus homme, et si choséité il y a, il y a finitude. Il y a donc que deux alternatives : soit l’homme est homme, c’est-à-dire qu’il est fondamentalement et phénoménalement une simple chose, soumise comme les autres choses aux lois phénoménales de la dégradation et de la finitude, auquel cas, l’autre vie que postule et soutient la religion n’existe pas ; soit l’autre vie existe bel et bien, mais elle n’est plus vie d’homme, car l’homme ne se définirait plus sous le couvert de son apparence phénoménale. La conclusion est donc d’une simplicité enfantine : si la « vie en dehors de la vie [phénoménale] présente » existe, l’homme disparait ; si par contre, l’homme [réalité phénoménale] persiste, c’est la « vie en dehors de la vie présente » qui disparait. Il faut donc choisir. Mais quel que soit le choix qu’on opère, la visée est irréductiblement matérialiste et la vie après la vie s’évanouit d’elle-même.

Disons, avant de passer à l’argument moral, un mot sur la jouissance. Ce dernier concept est consubstantiel à la choséité, car pour qu’il y ait jouissance, il faut qu’il y ait sens ; mais pour qu’il y ait sens, il faut qu’il y ait matière ; et s’il y a matière, il y a dépérissement et mort. La jouissance ne peut donc pas être éternelle ; elle ne peut être limitée qu’à la capacité de notre corps de jouir. La jouissance a à la fois pour condition et pour obstacle la matière. Il n’y a de jouissance que par les sens ; de jouissance que pour les sens ; et de jouissance que dans les sens ; puisque même ce qu’on nomme pompeusement « jouissance intellectuelle » passe par les sens. Ainsi, écouter une musique et en jouir, c’est d’abord « écouter », c’est-à-dire user du sens auditif. Calculer et jouir d’avoir trouvé la réponse à une équation c’est d’abord « voir », « entendre » ou « sentir » cette équation – sur ses doigts par exemple pour les aveugles –. Autrement, aucune jouissance n’est possible ! Si le paradis, la vie après la vie existe, il ne peut y avoir de jouissance, car alors il faudrait que nous ayons nos sens, mais comme nous l’avons montré, s’il y a sens, c’est que cette vie là est toujours cette vie ci. Ce que nous disons du paradis s’applique aussi à l’enfer : si nous souffrons par les sens – la seule option possible d’ailleurs de la souffrance – alors il n’y a rien à craindre de cette souffrance puisqu’elle est finie, limitée par le réceptacle qui l’abrite et la crée.

Passons maintenant à l’argument moyenâgeux du Dieu-support-de-la-moralité. Les Témoins de Jéhovah se situent ici dans la même lignée argumentative que Dostoïevski pour qui, si Dieu n’existe pas, tout est permis ; tout c’est-à-dire le pire. Posons la question autrement pour montrer le caractère farfelu d’une pareille affirmation et acceptons le point de départ dostoïevskien. On se demanderait ainsi : depuis que Dieu existe, qu’a-t-il empêché ?  L’esclavage des Noirs ? La colonisation ? Les guerres de religion ? L’inquisition ? La liste est longue. Qu’est-ce que ce mot de « Dieu » a empêché comme atrocité sur la terre puisqu’il existe ? Pire, certaines des plus grandes atrocités ont été perpétrées en son nom ! On a même théorisé l’infériorité des Noirs en s’appuyant sur la parole de Dieu ! On rétorquera à cette série d’objections qu’il faut faire la part des choses entre l’homme et Dieu. Mais nous répondrons par cette nouvelle question : comment savoir qui nous parle ? Comment savoir où finit l’homme et où commence Dieu, ou l’inverse ? Zera Yacob a une approche intéressante du problème et il propose d’avoir la nature et ses lois pour rasoir d’Occam. Ce qui est conforme à la nature vient de Dieu, ce qui ne l’est pas vient des hommes. Le problème c’est que nous mettons dans la nature ce que nous voulons y mettre, mais au moins, cette solution fait avancer le débat.

Examinons maintenant l’argument en lui-même et essayons de le déployer dans toute sa longueur. Dieu serait le garant de l’ordre moral, c’est-à-dire en d’autres termes, qu’il n’existe pas de moralité dans l’athéisme. C’est exactement le point de vue de Diderot. Mais est-ce qu’il tient ? Si on en tire toutes les conclusions, seuls les croyants sont capables de moralité et l’athéisme est une théorie de l’immoralité. Le premier bémol à mettre à l’encontre de cette théorie, ce sont les faits. Les prisons sont tellement remplies de prêtres qu’il est difficile de croire que ces gens ne se convertissent qu’une fois en prison. La réalité serait tout autre : c’est-à-dire que la religiosité n’empêche en rien la monstruosité. En fait, elle l’encourage même à la limite à cause – ou grâce – au dogme du « Dieu miséricordieux ». Puisque Dieu peut pardonner tous les péchés quels qu’ils soient, on a cru – et on croit – qu’il faut d’abord commettre des atrocités pour bénéficier d’une plus grande dose de pardon, puisque ce dernier est à la hauteur de la faute et celui qui pèche peu n’est que peu pardonné. Pour bénéficier en abondance de la miséricorde divine, il faut donc pécher en abondance. Dans une analyse hyperbolique de la miséricorde divine, ce schéma cynique serait tout à fait envisageable et il n’est pas impossible que certaines personnes y aient pensé en commettant leurs crimes.

Selon nos Témoins de Jéhovah, les athées sont incapables de moralité. Je suis désolé de leur apprendre que Dieu n’est pas le seul fondement méta-éthique, et qu’en plus, il est le pire ! Parce qu’au nom de Dieu, beaucoup d’atrocités et d’immoralités ont été commises. Le fondement kantien – s’il faut absolument fonder la moralité – est de loin supérieur aux élucubrations religieuses. La raison semble, parce que selon le mot de Descartes, elle est la « chose du monde la mieux partagée », fournir une meilleure base à la morale que Dieu. En effet, puisqu’il est avéré que tous les hommes ne sont pas croyants et qu’il faut qu’ils croient pour être soumis à l’ « autorité morale » de Dieu, le critère n’est pas fiable, car justement, les athées auraient une bonne raison de ne pas être « moraux ». Il leur suffirait de répondre : « Nous ne croyons pas à votre Dieu ». Pourtant, il ne viendrait pas à l’idée d’un humain de se refuser la raison et il n’est pas besoin de croire en Dieu pour se savoir assez doté de cette faculté. Or, si la morale est fondée sur la rationalité de l’homme, le critère est plus fiable que Dieu et moins soumis aux vents dévastateurs de la critique. C’est parce que nous possédons tous la raison que nous sommes raisonnables et c’est sur cette base qu’on peut nous juger par rapport à nos actes en posant notre responsabilité comme consubstantielle de notre agir, de notre liberté. Finalement, Dieu ne fonde rien d’autre que l’amoralité, car le poser comme garant de la moralité c’est conversso modo, légitimer l’immoralité par l’athéisme. Athée n’est pas synonyme d’immoral ! Et croyant n’est pas synonyme de moral ! Les critères aussi moyenâgeux que l’idée d’un Dieu-fondement-moral sont bel et bien dépassés.

En outre, admettons même que Dieu existe. La question qui nous vient directement à l’esprit est : Et alors ? Cette nouvelle question, réponse à notre première interrogation montre bien que Dieu, même en résolvant la question de notre origine, s’avère inapte à résoudre la question, plus pressante et plus angoissante de notre être-au-monde, de notre être-jeté, c’est-à-dire de notre situation hic et nunc en tant qu’hommes. Dieu, la Bible, le Coran, et j’en passe, sont parfaitement inaptes à nous renseigner sur notre situation d’homme et sur le comment de cette situation. Finalement, cette question pousse à la contemplatio qui est, selon Foucault, l’épistémè d’un siècle bien ancien. Les hommes ne contemplent plus le monde comme le faisaient Aristote et les scolastiques : il y agit, il y pèse de toute sa stature d’homme. Naturellement, il y a les conséquences qui vont avec, mais l’homme a dépassé le stade de contemplateur du monde pour passer à celui d’acteur sur la scène du monde. La question « Dieu existe-t-il ? » semble donc bien dérisoire et totalement désuète. De ce fait, il faut lui substituer l’interrogation de Lénine, seule à même de nous faire un rendu fidèle de l’angoisse dans laquelle, en tant qu’hommes, nous sommes inévitablement plongés : Que faire ?

Nous voyons clairement que les logiques des deux questions sont diamétralement opposées. D’un coté, on nous présente la passivité, la contemplation, bref l’inertie dans une question totalement en dehors des préoccupations existentielles et réelles de notre situation d’homme ; et de l’autre, on nous présente la prise de conscience de l’angoisse d’être homme et la ferme intention de faire quelque chose, d’agir. L’immobilisme religieux est ainsi opposé au dynamisme athée. Et on pourrait même, pour n’en rester qu’au plan philosophique, interroger les sous-bassement doctrinaux de ces deux activités : d’un coté l’idéalisme, et de l’autre le matérialisme comme le fait par exemple Nkrumah.

Concluons d’un seul mot : les arguments des Témoins de Jéhovah sont tellement vieux que le titre de leur mensuel est bien choisi : Réveillez-vous ! Nous sommes en 2011 et non en l’an 1500 ! S’ils mettaient en pratique eux-mêmes ce slogan, les choses iraient certainement mieux.

 


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