Archive for the 'Marcien Towa' Category

« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » : ce n’est pas (seulement) Sarkozy qui le dit, mais (aussi) Towa ! (Suite)

 

Towa avec et contre Sarkozy (II)

J’affirme que Towa a dit, et spécialement pour cette question, il n’a pas fait que dire, mais aussi écrit que l’Occident, l’Europe est supérieur(e) à l’Afrique. Je renvoie les scribes et les perroquets aux pages 39, 41, 56 (pour ce qui concerne le constat towaïen de la « défaite » de l’Afrique en face en face de l’Europe), 40 (pour ce qui concerne l’affirmation de la « victoire de l’une sur l’autre » en ce qui concerne la rencontre entre les civilisations occidentale et africaines), 42 (pour le constat du fait que « nous sommes encore dominés en dépit de notre souveraineté formelle »). Mais attention ! Towa écrit en même temps qu’il constate la supériorité de l’Occident sur nous, que ce serait une erreur « d’embrasser sans discrimination la civilisation occidentale, de la prendre en bloc comme supérieure à la nôtre » (p. 40). Il ne faut pas la prendre « EN BLOC » comme supérieure à la nôtre : voilà l’erreur ou la mauvaise foi de Sarkozy ; elle consiste à conclure à la supériorité générale de l’Occident sur l’Afrique à partir de la supériorité déterminée politico-économique qui s’exprimait et s’exprime encore au travers de l’esclavage, de la colonisation et du néocolonialisme. Si l’Occident est donc, de l’aveu de Towa – une de ses grandes caractéristiques intellectuelles a toujours été l’honnêteté –, politiquement et économiquement supérieur à l’Afrique, supériorité qui s’exprime à travers la domination qu’il exerce sur ce territoire, il n’est absolument pas ontologiquement supérieur à l’Afrique et, par voie de conversion, la culture occidentale n’est donc pas ontologiquement, c’est-à-dire essentiellement, ou encore « en bloc », supérieure à la culture africaine. C’est pourquoi j’ai écrit que « L’Occident est historiquement supérieur à l’Afrique ». Cette idée qui a provoqué le courroux de mes lecteurs africains et africanistes (occidentaux) ne signifie absolument pas que la culturelle occidentale est supérieure à la culture africaine, mais simplement qu’à cause de situations historiques, c’est-à-dire d’évènements absolument déterminés, l’Occident a acquis une supériorité pratique (premier sens du mot histoire considéré, au rebours de Sarkozy, comme ensemble de situations concrètes) et étendue (deuxième sens du mot histoire en tant que lié aux périodes passées du rapport d’une conscience au monde et donc aux autres consciences) sur nous. Towa ne se limite qu’à un seul de ces évènements historiques : la maîtrise de la science et de la technologie. On a faussement cru que puisqu’il a écrit que ces deux activités étaient l’ « arme secrète » (Essai, p. 40), le « “secret” de l’Occident » (idem), il la refusait aux Africains. Serais-je en pleine sophistique si j’opposais la réflexion et l’abstraction à cette lecture trop serrée, trop terre-à-terre, trop littérale du texte ? Soit ! J’en convoque un autre qui n’est guère une retractatio. Towa avait, dans l’Essai, surestimé les forces de ses lecteurs, dans un autre livre, il a conscience de parler à des paysans. Cette citation devrait faire le bonheur des scribes et des secrétaires : « Malgré leur liaison historique, civilisation industrielle et culture occidentale ne sont pas à confondre. Elles ne forment pas un tout massif à prendre ou à laisser en bloc » (M. Towa, Valeurs culturelles et développement, p. 21). Évidemment, fidèle à son habitude, l’auteur ne s’encombre pas de lourdes démonstrations et la question est liquidée en une page… C’est en lisant Identité et Transcendance qu’on trouve de la matière pour expliquer cette situation à partir notamment du rejet de l’ontologisation de la culture et de l’affirmation d’une origine historique des pratiques culturelles, dont la science. C’est dans ce premier sens qu’objectivement et selon Towa lui-même, « L’Occident est historiquement supérieur à l’Afrique ».

Mais il y a un troisième sens du mot histoire et c’est sûrement le plus important chez Towa. Il s’agit de la capacité de se saisir résolument et effectivement de son destin ; d’être son propre guide et son propre chef ; de renouer avec l’initiative historique de Césaire. Autrement dit, d’être résolument libre ! Or de ce point de vue aussi – et Towa, dans sa grande lucidité accuse presque de manière égale l’ontologisation de la tradition et l’impérialisme (économique) occidental –, une large partie de l’Afrique n’est pas encore suffisamment entrée dans l’histoire, n’a pas encore récupéré son destin ; ne s’est pas encore libérée. D’ailleurs, – à l’adresse des scribes, des secrétaires et des perroquets : Towa écrit que « …la libération est notre but » (Essai, p. 40) et qu’il rêve de « l’avènement d’une Afrique puissante, auto-centrée et libre dans un monde réellement libéré » (p. 59). Ce « dessein profond » (idem), accompli par la « philosophie de l’Europe », c’est-à-dire par l’Europe elle-même « au moment de son passage à la modernité » (idem) est un pas qu’il nous faut encore franchir aujourd’hui. Cela ne veut guère dire que nous n’avons jamais été libres ! Sophisme ? Oh que non ! Entre nous et nos ancêtres qui durent être « aux plus hautes époques de leur histoire [leur histoire !!!!], créateurs et libres » (p. 48), il y a eu des évènements historiques déterminés qui nous ont poussés à nous asseoir « dans la nuit de l’inanité » (p. 41). Comme nos ancêtres, « nous avons à nous redresser de toute notre stature d’hommes ; nous, depuis si longtemps affairés au service de l’homme, nous avons à nous affairer à notre propre service » (idem). Il s’agit là d’une « tâche » (idem) plutôt que d’un état dans lequel nous serions. Qu’on n’oppose donc pas à mon argumentaire, Histoire de la pensée africaine, car Towa n’écrit ni ne dit que les Africains n’ont pas d’histoire « en bloc », comme le fait Sarkozy. Il estime précisément que nous avons à reconquérir cette histoire dont nous avons été pendant longtemps privés. Ainsi, tandis que Sarkozy déclare « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », Towa déclare précisément que le drame de l’Afrique moderne, c’est que l’homme africain de notre temps n’est pas assez rentré dans l’histoire. Car il a le faire plutôt qu’à exhiber l’histoire de ses ancêtres. Il a à devenir comme eux ! Véritable créateur et libre ! C’est-à-dire agent de l’histoire plutôt que valet ! Voilà l’impératif catégorique de l’iconoclasme révolutionnaire.

« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » : ce n’est pas (seulement) Sarkozy qui le dit, mais (aussi) Towa ! (I)

Avertissement

Celui qui n’est pas surpris par ce titre volontairement provocant ignore soit Sarkozy, soit Towa. Et il est plus commun d’ignorer le second… J’écris cet article en guise de clarification concernant la philosophie de mon Maître à penser. Il s’agit précisément de répondre à une question qui me sépare d’un proche biologique et sûrement idéologique de Marcien Towa. J’affirme que dans son œuvre, Marcien Towa n’a jamais rien fait d’autre que dire cette phrase, même si, les petites gens, c’est-à-dire les esprits les moins doués, cherchent en vain le « fait » plutôt qu’analyser l’ « esprit ». C’est pour de tels esprits que je clarifie mon propos introductif. Towa n’a jamais fait que dire ne signifie guère qu’il l’a écrit, que dans ses livres on peut trouver noir sur blanc cette phrase de Sarkozy. Il faut faire preuve d’élévation et de subtilité pour découvrir derrière le texte le contenu visé et exprimé par l’auteur. Il n’est d’ailleurs pas sûr que ce dernier ait accès à toutes les implications de ce qu’il écrit ni qu’il ait par rapport à son œuvre la distance qu’a le critique. Je suis conforté dans cette idée parce qu’elle est souvent la marque des grands auteurs : ils disent des choses (en apparence) simples, mais qui ont des conséquences qu’eux-mêmes ne soupçonnaient pas et n’ont jamais pu soupçonner. C’est pourquoi, à ceux qui me répondraient : « j’ai discuté avec lui », ce n’est pas ce qu’il pensait, je réponds en retour : en le lisant et le relisant, à tort à travers, à l’endroit à l’envers, en construisant les ponts entre les présupposés des dires, en liant les argumentaires écrits à des années d’intervalles, en étudiant la biographie, en interrogeant l’histoire, on acquiert sur l’œuvre d’un auteur plus d’informations que l’auteur lui-même. D’ailleurs, je l’ai entendu de la bouche même du Maître au moment où je lui expliquais ma déception quant à la taille de l’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle. Je regrettais précisément que le livre n’ait pas éclairci certaines propositions, développé certaines intuitions, persévéré dans l’abstraction et proposé un développement plus conséquent. Je disais au Maître que chacune des pages de l’Essai en valait en réalité dix et que le livre aurait donc eu, développé de manière rigoureuse et quasi-exhaustive, au moins la même taille que La phénoménologie de l’esprit. Il me permit d’exposer deux points concernant cet argument : je parlais du mythe et du passé dans leur rapport avec la dialectique du soi timidement exposée dans le troisième chapitre du livre (pp. 39-50). Je me rappelle qu’il a adopté un large sourire en me disant que je l’avais presque mieux compris que lui-même. Bon, c’est vrai ! Il était déjà vieux et peut-être qu’il le disait seulement pour être gentil – ce qu’il a été pendant tout notre entretien –, mais je me rappelle aussi que quand j’ai critiqué sa connaissance du mythe et l’apport de ce dernier pour la philosophie, Mme Towa a dû m’arrêter en me disant que je malmenais « un vieil homme malade ». Il faut dire qu’il s’était terriblement énervé ! Il était monté sur ses chevaux et monopolisait la parole pour défendre ses positions et en me rappelant toute l’histoire de la philosophie (occidentale) depuis Platon… Je profitais d’une parenthèse pour lui faire remarquer qu’il n’avait pas lu La dialectique de la Raison d’Adorno et Horkheimer, ce qui l’irrita davantage… Je ne voulais pas être responsable de sa mort, aussi ai-je cherché à arrondir les angles et choisi des thèmes sur lesquels nous étions plus en accord : l’ethnophilosophie, et de nouveau ce sourire sur son visage et les développements magistraux. Cet épisode m’a laissé penser que Marcien Towa n’aimait pas beaucoup la critique et qu’il ne donnait pas du crédit à une idée s’il n’en était pas convaincu, attitudes que m’a confirmées son camarade de classe, Fabien Éboussi Boulaga. S’il a donc pu me dire qu’il est tout à fait possible que je l’aie mieux compris que lui-même, en m’invitant chaleureusement à compléter sa doctrine (sur la question de la religion par exemple où j’ai remarqué qu’il ne s’est pas beaucoup exprimé), je pense donc être en droit de concevoir que ma lecture de ses livres n’est pas (absolument) en déphasage avec la vigueur originelle de la pensée de notre Maître. Il ne s’agit donc guère d’une « lecture hérétique » comme Éboussi Boulaga en a développé en direction de John Rawls L’affaire de la philosophie africaine, il s’agit au contraire d’une actualisation rigoureuse du potentiel critique et surtout dialectique inexploré et quand bien même exploré, largement sous-estimé, de la pensée du philosophe d’Endama. C’est une lecture non-orthodoxe, non-dogmatique, libérée du fardeau de la biologie et du sentiment d’héritage que portent les disciples direct, nourrie par l’histoire et renforcée par la distance physique et générationnelle qui nous sépare de lui et qui nous permet donc d’exercer un regard plus corrosif et moins enclin à subir l’aura originelle du Maître. N’attendez donc pas que je répète Marcien Towa : « déterrer une philosophie, ce n’est pas encore philosopher » (Essai, p. 29), mais que je soumette sa pensée à des exercices spéculatifs que lui-même n’a jamais et n’aurait d’ailleurs jamais pu prévoir.

Towa avec et contre Sarkozy (I)

Si j’affirme donc que Towa n’a jamais rien fait d’autre que prononcer lui-même ces mots de Sarkozy, j’affirme en même temps que les mêmes mots sont chargés de différente façon chez l’un comme chez l’autre. Sophisme, s’empressera-t-on sûrement de dire ! Je réponds que je ne suis ni coupable d’avoir inventé le français ni coupable d’avoir inventé la philosophie. Les mots peuvent avoir, ils ont d’ailleurs, des significations différentes selon le contexte d’énonciation et même selon le ton avec lequel on les emploie. Ainsi, quand Towa, dans le débat qui clôt L’idée d’une philosophie négro-africaine, remercie Jean Sablé – qui vient de l’insulter copieusement – « d’avoir “lu sérieusement” [s]on article » (p. 86), il faut vraiment faire preuve soit d’une grande ignorance soit d’une profonde malhonnêteté pour ne pas se rendre compte du fait que Towa ironise. De même, on ne peut pas raisonnablement douter de sa sincérité lorsqu’il « remercie » encore, mais cette fois-ci, Lara Oruno pour son intervention. Ensuite, Platon, Hegel, Marx et Adorno utilisent tous le même terme de « dialectique », mais dans des sens profondément différents lorsqu’on écarte le médium du mouvement. Penser donc que le mot dialectique utilisé par l’un deux renvoie systématiquement à la même réalité chez les autres est un manque cruel de discernement et de connaissances peu ou prou spécialisées. Fort de ces particularités du français et de la philosophie, j’affirme donc, aussi contradictoirement que cela puisse paraître – pour les simples gens et la « pensée commune » – que Sarkozy et Towa disent la même chose tout en signifiant des choses différentes. On s’en rendra compte en expliquant rapidement ce que signifie ce mot de Sarkozy.

Chez l’ex président français, cette affirmation procède d’une ontologisation de la situation plus ou moins actuelle du Nègre, c’est-à-dire, pour parler le langage towaïen, une « rétro-jection ». Le Nègre est ici fétichisé, sa culture hypostasiée et réduite à une existence qui n’a d’existence que le nom, puisqu’elle n’existe pas en tant que culture, mais en tant que déploiement toujours identique d’une essence originelle par laquelle le Nègre est condamné à être ce qu’il est. En fait, en arrière-plan de cette affirmation chez Sarkozy, il y a ce qu’Identité et Transcendance appelle « doctrine de l’identité » (chap. 1 et 2 consacrés respectivement à la critique d’Edward Wilmot Blyden et de Léopold Sédar Senghor). C’est dans ce sens qu’il faut comprendre ces autres paroles de Sarkozy :

« Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.

Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès ».

Autrement dit, ce que l’africain est, il l’est immédiatement, comme les animaux pour Emmanuel Kant et les objets pour Jean-Paul Sartre. Achille Mbembé pointe en bon droit, « l’insolence de l’ignorance » de Sarkozy sur la question, mais passons…

Chez Sarkozy, cette affirmation suppose ensuite une conception non-historique de l’histoire, c’est-à-dire une conception non concrète, à la manière de Hegel ; une histoire qui transcenderait les déterminations objectives et les situations concrètes des individus et des peuples. En outre, elle repose sur l’idée que l’histoire est figée et qu’elle ne se fait que dans un sens, celui de l’Occident. L’homme africain entrerait donc dans l’histoire en suivant l’histoire, c’est-à-dire la propre marche de l’Occident : c’est de l’ethnocentrisme, c’est-à-dire en fait l’affirmation frauduleuse de la supériorité d’une culture, en l’occurrence celle occidentale, sur une autre, en l’occurrence celle africaine. C’est précisément cette idée de « supériorité » de l’Occident qui a irrité et excité les Africains, pourtant c’est bien ce que Towa a toujours dit, à savoir que l’Occident est supérieur à l’Afrique.

QUAND LA PHILOSOPHIE SERT LA VIOLENCE CIVILISATIONNELLE. Sur la lecture towaïenne de Hegel

Nota: J’ai présenté ce texte devant les élèves de mon ami David Samuel Maka Mpondo, dans le cadre des activités marquant la quatorzième journée internationale de la Philosophie. Je tiens à l’en remercier, comme toujours.

par

Jean Éric Bitang,

Centre Ahmès

 

Introduction

Cette communication s’attache à exposer la lecture towaïenne de Hegel exposée dans le premier chapitre de son Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle[1]. Il s’agit de voir comment, à partir de sa lecture des Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie et des Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte, Marcien Towa arrive à établir que la philosophie de Hegel pactise avec la violence et la légitime. Cette lecture est intéressante parce qu’à l’origine, la philosophie de Hegel se présente comme une mise en avant de la liberté qu’il faut néanmoins comprendre différemment de la tradition philosophique française. Pour un auteur comme Jean-Jacques Rousseau par exemple, la liberté est d’abord un concept individuel se rapportant à l’individu dans un rapport souvent négatif à la collectivité. Pour Hegel en revanche, qui s’inscrit dans la tradition de pensée allemande, la liberté se dit de manière collective, c’est-à-dire qu’elle n’est pas un concept dont la réalisation se fait de manière isolée, mais toujours en situation de liberté généralisée. Pour le dire simplement, dans la première approche, l’individu est libre indépendamment de la condition de la collectivité ; dans la seconde, la collectivité est libre et cette liberté garantit la liberté de l’individu. La philosophie de Hegel est donc, dans ce sens un humanisme, c’est-à-dire simplement une promotion de l’humanité (pas seulement en tant qu’expression de la personne individuelle, mais surtout en tant qu’expression de la collectivité). Comment arrive-t-elle à se retourner en apologie de la violence, et de la violence envers les autres hommes ? C’est ce que le commentaire de Marcien Towa permet de mettre en lumière. Il part, comme Hegel, d’une histoire de la philosophie qui se déploie à partir d’une définition précise de cette activité, et aboutit aux conséquences politiques de cette histoire de la philosophie du point de vue de la philosophie de l’histoire du Maître d’Iéna. Le résultat saisissant de cette analyse est la découverte d’une hiérarchisation des cultures et des civilisations, ainsi qu’une légitimation de la violence comme mode de déploiement du Weltgeist.

Hegel et la définition de la philosophie

Dans les Leçons sur l’histoire de la philosophie[2], Hegel avance que la philosophie est « l’esprit de l’époque existant comme esprit qui se pense » (p. 55) avec pour contenu le général. C’est par là que la philosophie se distingue entre autres, de la religion et de l’art qui ne s’attachent qu’à une manifestation déterminée du concept – intuition extérieure immédiate pour l’art et représentation pour la religion –. Le sujet, qui pense, se saisit donc comme général en même temps que le général est l’objet et le contenu de sa pensée. Dans ce déploiement, l’entendement ne connait aucune limite, c’est-à-dire qu’il se découvre comme libre. Là apparaît comme conséquence, une des conditions de l’activité philosophique : la liberté. Et Hegel ne conçoit pas la liberté que du point de vue de la structure et de la nature de la pensée, c’est-à-dire de manière formelle ; il la comprend fondamentalement comme disposition concrète, c’est-à-dire comme liberté politique de tous les hommes : comme liberté générale qui traduit le fait que la trajectoire du Volksgeist coïncide avec celle du Weltgeist ou de la Raison. Selon Hegel, ces deux trajectoires se sont rencontrées de manière complète et adéquate seulement dans le monde grec, et leur désormais cheminement commun a pour lieu d’expression exclusif l’Occident. Comment Hegel procède-t-il pour arriver à cette conclusion pour le moins surprenante ?

De l’histoire de la philosophie à la philosophie de l’histoire

On se serait normalement attendu à ce que Hegel arrive à la conclusion de l’universalité de la philosophie puisque selon ses dires, cette activité nécessite la pensée et la liberté et que, théoriquement, ces attributs sont ceux essentiels de l’homme. Towa remarque que Hegel est d’accord avec cette thèse à la seule précision qu’il « introduit un distinguo chargé de conséquences » (Essai, p. 17). Ce dernier consiste à récupérer la distinction aristotélicienne entre l’acte et la puissance pour soutenir que si la pensée et la liberté sont des attributs essentiels de l’homme, ils ne sont tels qu’en tant que dispositions. Autrement dit, l’homme est bien pensée et liberté, mais seulement en soi, c’est-à-dire en tant qu’il se rapporte à lui-même ou pris de façon exclusivement abstraite, et non nécessairement pour soi, c’est-à-dire dans le rapport déterminé avec la nature ou pris de façon concrète. Cela l’amène à soutenir que la pensée et la liberté ne sont donc rien d’autre que des possibilités dont l’actualisation n’est pas toujours réalisée. Il faut donc distinguer l’homme naturel qui, au regard des dispositions internes, se situe exclusivement en soi, c’est-à-dire dans un rapport non déterminé avec la nature, comme en quelque sorte, « prisonnier » de cette dernière ; et l’homme ayant réalisé son humanité. Towa comprend que cette théorie amène à distinguer les hommes et à introduire une hiérarchie entre ces derniers, car il y aurait d’une part, des hommes n’ayant pas (encore) réalisé leur humanité, et d’autre part, des hommes ayant traversé cette étape, et, faisant coïncider leur développement avec l’expression de la Raison, ils appartiennent à l’Histoire que Hegel comprend comme étant la Raison se déployant hors d’elle-même, dans le monde. Or les attributs essentiels objectifs de la Raison sont aussi les attributs essentiels subjectifs de l’homme dont la réalisation la plus éclatante et la plus haute est la philosophie dans laquelle l’homme se saisit comme Absolu, à l’image même de la Raison. Towa peut donc légitimement écrire que dans cette optique hégélienne : « la présence ou l’absence de la liberté et de la pensée, c’est-à-dire de la philosophie, signifie l’appartenance ou la non appartenance à l’Histoire universelle » (ibid., p. 19), c’est-à-dire aussi, en fait, au domaine de l’humanité. Ainsi, « Le fait que la philosophie, i.e., la pure pensée et la liberté, ne se rencontre qu’en Occident veut donc dire en même temps que seul l’Occident est véritablement historique » (idem). C’est cette conclusion qui fonde la violence contenue dans le discours hégélien.

La philosophie de l’histoire de Hegel et la légitimation de la violence civilisationnelle

Towa met en lumière la connexion entre la philosophie de l’histoire de Hegel et la violence civilisationnelle qu’on peut encore appeler impérialisme, en fondant en raison la suprématie politique – c’est-à-dire aussi culturelle – des Peuples les plus avancés par rapport au cheminement de la Raison sur les peuples en retard par rapport à ce même cheminement. En clair, pour le philosophe d’Endama, la philosophie de son collègue d’Iéna est un éloge de la violence civilisationnelle qui repose sur l’idée qu’il ne peut exister qu’un seul peuple historique à la fois puisque c’est sur les cendres du précédent peuple historique que le suivant prend son envol. La rencontre entre ces deux peuples et l’établissement de la suprématie du second sur le premier passe nécessairement par la conquête dont le contenu politique objectif est la domination. Pour étayer cette lecture, Towa convoque deux textes des Leçons sur la philosophie de l’histoire dans lequel Hegel explique le passage du monde oriental au monde grec. Les deux figures de ces textes sont deux guerriers : Achille et Alexandre[3]. Si le premier inaugure le monde grec, le second le porte à son apogée – c’est-à-dire aussi à son déclin –, et son mérite est d’avoir réussi à « trancher enfin par les armes la vieille querelle et la vieille lutte entre l’Est et l’Ouest » (p. 207. Nous soulignons). Et que reçoit l’Asie en échange de cette soumission ? « un cachet hellénique » (idem), c’est-à-dire en fait, le sceau de la rationalité. En effet, pour Hegel, le contenu historique objectif de la conquête d’un peuple est l’humanisation, c’est-à-dire aussi la rationalité. La conquête représente donc la traduction objective (pour soi) de la conscience qu’a un peuple (en soi) d’être le peuple historique. Elle s’avère nécessaire puisque Hegel comprend l’enchaînement des différents mondes comme une histoire de conquêtes, c’est-à-dire de violence et de soumission. Towa voit dans cette approche le fondement philosophique de la “mission civilisatrice” de l’Occident, cheval de Troie dont le contenu réel est l’impérialisme, c’est-à-dire la violence institutionnelle entre civilisations. Suivant la ligne argumentative tracée par sa définition de la philosophie qui commande une extériorisation du contenu subjectif de la pensée afin d’atteindre l’essence universelle de cette dernière, Hegel recommande aussi l’expansion politique – concrète – du peuple ayant atteint le plus degré de maturation de l’Esprit, c’est-à-dire de la connaissance de ce dernier, et sa liberté va de pair avec le maintien des autres en servitude, situation dans laquelle ils reçoivent le « cachet » qui atteste du fait qu’il côtoient la rationalité. On comprend alors pourquoi Hegel peut écrire que « L’esclavage a fait naître plus d’humanité parmi les Nègres » (idem), car elle a apposé sur la peau de ces derniers le « cachet » de la rationalité en leur infligeant un rapport déterminé avec la nature[4]. Cette lecture permet à Marcien Towa de conclure qu’ « Ainsi la philosophie hégélienne apparaît par un côté (celui que nous venons de présenter) comme une véritable idéologie de l’impérialisme occidental » (Essai, p. 22).

 Philosophie et idéologie

Le principal intérêt du commentaire towaïen de Hegel que nous venons de présenter est de mettre en évidence, à partir d’un des sommets de la philosophie occidentale, le rapport perverti de la philosophie à l’idéologie. À partir d’une lecture scrupuleuse de Hegel, Marcien Towa arrive à établir que cette philosophie contient les fondements philosophiques de l’impérialisme et qu’elle trahit donc à la fois le contenu objectif de la philosophie et le concept objectif aussi de la philosophie hégélienne. En effet, après avoir exposé le caractère essentiellement humaniste de l’activité philosophique – que ce soit tant par ses fondements que par ses résultats – Hegel dénature cette activité pour la mettre au service de la violence qu’il érige en principe de l’Histoire universelle. Sa réflexion rationalise donc la violence et fait coïncider le déchainement fortuit de la puissance – comme c’est le cas dans la nature par exemple – avec la volonté de nuire. Une telle violence affiche sa proximité avec le mal qu’elle présente comme bien : c’est un mensonge ! Et c’est à ce niveau que Towa identifie le contenu idéologique, c’est-à-dire le contenu de fausseté de la réflexion hégélienne. L’idéologie c’est le mensonge contenu dans la philosophie de Hegel, mensonge qui s’exprime d’une triple manière. D’abord à partir de l’affirmation de l’exclusivité occidentale de la philosophie. Ensuite, à partir de la délimitation de l’histoire universelle. Et surtout et enfin, dans la légitimation philosophique de l’impérialisme occidental. Ces conséquences découlent toutes de la délimitation du domaine de la philosophie, problème qui « peut sembler d’abord purement académique » (Essai, p. 19), mais qui vise in fine « la hiérarchisation des civilisations et des sociétés, ni plus ni moins » (idem), c’est-à-dire le renversement de l’humanisme philosophique en antihumanisme. En accomplissant ce retournement, la philosophie de Hegel expose son côté sombre et mensonger et nous montre comment certaines philosophies peuvent travestir le contenu essentiellement humaniste de la philosophie pour se poser comme négations de la liberté.

Conclusion

Si Marcien Towa critique la violence à l’œuvre dans le discours hégélien, c’est parce que cette dernière est une violence qui rabaisse l’homme en-dessous de l’humanité, quels que soient les arguments que déploie Hegel. Une telle violence est une atteinte aux attributs essentiels de l’homme que sont la pensée et la liberté ; en tant que telle, elle doit être combattue, et quand une philosophie en vient à la défendre, elle doit être marquée du sceau de l’idéologie. En revanche, la violence peut être au service de la libération de l’homme. Celle-là doit nécessairement s’accompagner de philosophie, car tel est le contenu objectif de cette discipline : porter à l’acte les potentialités (émancipatrices) essentielles de l’homme. Cela passe par un combat contre les forces qui empêchent ou qui se donnent pour mission d’empêcher une telle éclosion. Cette conviction towaïenne est le résultat de sa lecture de Césaire, mais surtout de Fanon – que nous ne pouvons exposer ici –, à laquelle il ajoute que le danger n’est pas tant hors qu’à l’intérieur de nous, d’où une nécessaire violence sur nous-mêmes qui nous empêchera de succomber de nouveau à la violence de l’autre : telle est la portée de l’iconoclasme prôné par le philosophe d’Endama. Cela signifie que ce n’est donc pas tant en soi que la violence pose problème, car prise sous cette forme elle est purement indéterminée et aveugle. C’est seulement pour soi, c’est-à-dire une fois qu’elle ouvre les yeux sur elle-même et s’accompagne donc de volonté, qu’elle tombe sous le coup de la critique philosophique qui peut dès lors lui attribuer un qualificatif.

 

 

Douala le 16 novembre 2015.

[1] Yaoundé, CLÉ, coll. « Point de vue », 1971 (2007), pp. 15-22. Ci-après Essai.

[2]Trad. franç. Gibelin, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1954.

[3] Hegel G. W. F., op. cit., trad. franç. J. Gibelin, 3è éd. remaniée par É. Gilson, Paris, Vrin, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 1998 (1963).

[4] La justification qu’avance Hegel dans les Leçons est de nature morale car elle prend appui sur certaines coutumes de rois africains, notamment au Dahomey (ce qui s’appelle aujourd’hui le Bénin). Mais la véritable justification philosophique est à trouver dans la Phénoménologie de l’esprit, à travers la dialectique du Maître et de l’esclave.

…à une édition maladroite

Dans un article précédent consacré à Identité et transcendance, nous avions vu que la Préface rédigée par M. Ndzomo-Molé pouvait apparaître comme « maladroite » selon le mot de M. Nsame Mbongo. Nous verrons à présent que celle maladresse de la Préface s’insère dans une maladresse générale concernant l’édition même dudit ouvrage. Cette dernière maladresse se décline en deux axes. D’abord l’idée de publier dans une maison d’édition « étrangère », le magnum opus d’un auteur local. Voici par exemple ce que dit M. Njoh-Mouelle concernant sa propre situation : « D’une manière générale, j’ai réservé aux éditions CLE basées sur le sol camerounais la première priorité en matière de publication… »[1]Nous pensons que Marcien Towa ait été dans la même disposition d’esprit concernant la publication de ses livres. Il aurait donc été plus conforme à l’itinéraire intellectuel de l’auteur que de publier en terre africaine dans une maison de publication africaine et spécialement les Éditions CLÉ. En effet, publier Identité et transcendance aux Éditions CLÉ aurait permis de maintenir « l’unité » de la pensée de Marcien Towa en réunissant dans la même « maison » les trois livres majeurs publiés de son vivant. Au lieu de cela, les mentions éditoriales « Paris, L’Harmattan » – malgré la timide mention « Harmattan, Cameroun » sur la première de couverture – créent une « fissure » dans la ligne intellectuelle du philosophe d’Endama. Voilà encore un problème qu’aurait pu clarifier la Préface. Pourquoi n’avoir pas publié dans la maison d’édition « traditionnelle » du Maître – qui est d’ailleurs une maison d’édition de référence en Afrique – ? Pourquoi ne même pas publier aux Presses Universitaires de Yaoundé pour maintenir Marcien Towa sur sa terre ? De plus, Identité et transcendance est publié dans la collection « Problématiques africaines », ce qui est assez problématique à notre avis, d’autant plus que M. Ndzomo-Molé écrit que ce texte se préoccupe « de la question du développement de l’Afrique noire »[2]. Cette « catégorisation » nous apparaît comme une méprise vis-à-vis du contenu de l’œuvre de Marcien Towa. En effet, penser qu’Identité et transcendance – de même que l’Essai et L’idée d’ailleurs – se cantonne dans une « problématique africaine » est assez réducteur. Cette lecture n’atteint pas à notre avis le contenu conceptuel, c’est-à-dire universel de la pensée de Marcien Towa. Nous ne sommes pas convaincu que Marcien Towa ait eu comme horizon de sa pensée l’homme Africain. Il serait plus logique de croire – en se référant à son analyse des questions qu’il aborde – que son horizon est l’homme universel tel qu’il se donne à voir en Afrique. L’Africain n’est donc pas un « homme à part », mais une hypostase de l’universel. Et quand Marcien Towa parle de l’homme Africain écrasé, il parle de l’homme qui doit atteindre l’humanité. Marcien Towa dans ses textes n’a jamais fait que parler de l’homme et jamais de ce qu’on appelle l’ « Africain ». Dans cette optique, Marcien Towa n’est pas un « africaniste » quoi que nous en dise M. Nsame Mbongo. D’ailleurs, refusant expressément de croire que l’Africain est une espèce d’homme particulière et donc que la philosophie africaine serait une espèce particulière de philosophie, Marcien Towa livrait en 1979 la réflexion qui suit dont la pertinence excuse la longueur :

 « La démarche philosophique se caractérise, disons-nous, par une liaison intime entre le souci de connaître rationnellement, méthodiquement, la réalité aussi bien physique que socioculturelle et la volonté de prendre appui sur ce savoir pour définir l’orientation profonde, absolue que doit adopter le comportement humain. Les hommes agissent en vue de satisfaire leurs besoins et leurs aspirations. Or la réalité varie avec les milieux et propose donc à l’homme des problèmes différents selon les milieux. Les besoins et les aspirations varient donc en conséquence (…) Les différences et les oppositions qui affectent la réalité et les intérêts entraînent des différences et des oppositions correspondantes dans leur expression théorique et aboutissent à des philosophies différentes et mêmes opposées. Cependant, quelles que soient leurs divergences, toutes les philosophies pour mériter le nom de philosophie, doivent résulter d’un débat sur l’absolu, sur la réalité, les valeurs et les normes suprêmes. »[3]

Autrement dit, la philosophie est universellement particulière. Universelle parce qu’elle doit répondre au critère suprême du débat sur l’absolu, et particulière parce que l’absolu lui-même est particulier, c’est-à-dire soumis à la contingence des milieux. De même, l’Africain n’est lui-même qu’une expression particulière de l’homme universel. La philosophie de Towa ne se situe donc pas dans une « problématique africaine », mais dans une problématique universelle. Il s’agit pour l’auteur de faire coïncider deux trajectoires que Hegel a opposées. Si on peut dire d’une certaine manière que l’Essai et L’idée ont des sujets « africains » et répondent donc à une « problématique africaine », c’est-à-dire se positionnent en rapport avec le « devenir éthique et politique de l’Afrique dans [le] monde… »[4], la problématique d’Identité et transcendance est davantage universelle, car le problème conceptuel que pose Towa à partir de la réalité africaine est celui de savoir comment atteindre l’humanité. La réponse de l’auteur est sans appel : pour atteindre l’humanité, il ne faut pas cultiver la différence – l’identité –, mais la transcendance, c’est-à-dire la « révolution de l’identité » dans le but d’atteindre « L’identité humaine générique »[5] : la créativité corollaire de la liberté. La démarche du philosophe d’Endama est tout à fait philosophique : elle vise l’universel à partir du particulier. Dans La République par exemple, Platon pose une question universelle à partir d’une réalité socio-politique particulière : Athènes. D’ailleurs, où devait-t-il trouver le problème philosophique qu’il se propose de résoudre si ce n’est dans le « milieu » qui lui est familier ? Mais une fois trouvé le problème, Platon pose une question qui interpelle tous les milieux humains : quelle est la caractéristique que doit avoir tout gouvernement qui permettrait l’harmonie entre les hommes ? Et Platon de répondre : la justice. Le reste de l’argumentaire consiste essentiellement à clarifier le concept de justice. À coté de ce double choix discutable – celui de la maison d’édition et celui de la collection qui accueille le livre – qui se présente comme le premier axe de la maladresse éditoriale accompagnant Identité et transcendance, signalons le problème de la pagination et la présentation assez bizarre de la Table des matières.

La pagination d’Identité et transcendance intègre les pages de la Préface de M. Ndzomo-Molé, ce qui est une gaucherie. Il aurait été souhaitable que la pagination diffère de la Préface au texte de Towa lui-même. L’éditeur aurait pu par exemple affecter des chiffres romains à la Préface de M. Ndzomo-Molé et utiliser les chiffres arables pour le texte de Towa. Au lieu de 348 pages, Identité et transcendance aurait donc 328 pages. La Table des matières semble n’avoir pas fait l’objet d’une grande attention de la part de l’éditeur. L’enchainement des titres est beaucoup trop étroit et on ne comprend pas bien pourquoi la police d’écriture de la Table est affectée de gras. Il aurait aussi été possible d’affecter un Index au texte, tout comme l’éditeur aurait pu insérer des notes de bas de pages éditoriales pour éclaircir tel ou tel point de vue ou replacer telle ou telle affirmation dans le contexte de l’époque ou encore retracer l’histoire des idées du Maître en faisant les parallèles avec les autres publications.

[1] Njoh-Mouelle É., « La philosophie d’abord… » in Malolo Dissakè E. (dir.), L’aspiration à être. Autour du philosophe Ébénézer Njoh-Mouelle, Chennevières-sur-Marne, Dianoïa, 2002, p. 27. Nous soulignons.

[2]Ndzomo-Molé J., Préface à Towa M., Identité et transcendance, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 19.

[3] Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine (1979), Yaoundé, CLE, 1998, p. 13.

[4] Ces avec ces mots que M. Lucien Ayissi présente la collection qu’il dirige aux Éditions L’Harmattan.

[5] Concept clef des chapitres VI et VII d’Identité et transcendance, op. cit., pp. 209-290.

Towa est mort ! Vive Towa !

83 ans, 5 mois et 27 jours seront donc passés entre le 05 janvier 1931 et le 02 juillet 2014. Pendant cet intervalle aura vécu un des plus grands philosophes de notre temps : Marcien Towa. En effet, il y a que les pédants et les naïfs Cerbères d’une pensée vieillie pour penser encore faire de la philosophie comme si cet homme n’avait pas existé. Au Cameroun, il est un des quatre dinosaures recensés par M. Émile Kenmogne dans Philosophes du Cameroun (PUY, 2006). De ces quatre dinosaures il n’en reste plus que deux : MM. Eboussi Boulaga et Njoh-Mouelle ; les deux autres, MM. Hebga et Towa, nous ayant désormais quittés.

Que doit-on retenir de la vie de ce dernier ? Nous laissons le soin à d’autres de dresser un bilan plus « prestigieux » et plus « ambitieux » que le notre. Modestement, nous retenons de ce géant une qualité qui nous paraît essentielle : le courage. En effet, le courage – qui peut souvent apparaître comme témérité et comme culot – nous semble être le meilleur qualificatif qui pourrait résumer la vie du philosophe d’Endama. C’est justement du courage qu’il exprimait déjà, lui, le tout jeune Docteur de Nanterre, en 1971, dans un polémique essai contre l’une des figures marquantes – à l’époque – de ce qu’ « on » a appelé la « pensée africaine ». Du même courage, il en donna la preuve la même année en s’en prenant violemment à ce qu’ « on » a encore appelé la « philosophie africaine », traçant par là même une compréhension riche, profonde et féconde de ce qu’est et de ce que doit être la philosophie dans son Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle dont le potentiel théorique – c’est-à-dire conceptuel – n’a jusqu’ici jamais été apprécié à sa juste valeur. Ce livre mérite selon nous, d’être érigé en « classique » de la philosophie contemporaine. Les intuitions que l’auteur y déploie sont dignes de la même fulgurance que celles du Discours de la méthode ou de La dialectique de la Raison. Il aura fallu une grande dose de courage pour penser « à contre-courant » de la donne et estimer qu’au lieu de « sacraliser » notre passé, nous devrions le soumettre « à la redoutable épreuve de critique et de tri » : sacrilège suprême de la part d’un Africain. Mais ce qui apparaît comme folie pour l’esprit naïf est d’une profondeur infiniment féconde pour l’esprit dialectique qui sait pénétrer la contradiction et atteindre l’essence du concept. Towa était de ces hommes : de ceux qui savaient pénétrer les méandres de la pensée et vider un concept de son suc vital afin d’en dégager tout le potentiel. Sous la rigueur de son analyse, la poésie de Senghor nous apparaît sous ses traits les plus profondément enfouis, les plus cachés, les insoupçonnés, les plus sombres, les plus cruels : elle apparaît comme servitude. De même, le discours de Tempels et de ses avatars, sous le couvert de la bonté, révèle toute sa cruauté dans l’Essai : cette philosophie qu’ « on » propose aux Africains et qu’ils en viennent à se proposer eux-mêmes apparaît comme un leurre qui reprend exactement ce qu’il prétend conférer : la capacité de penser. De cette capacité, Marcien Towa n’en était absolument pas dépourvue comme nous le prouve l’abondante littérature – n’en déplaise à certains – qui accompagne son séjour parmi nous. Nous avons eu la chance de côtoyer un géant, nous, les simples hommes ; et le mieux que nous puissions faire à présentest de lui rendre hommage. Comment ? Surement pas en nous transformant en perroquets qui répèteraient la philosophie du Maître en vidant ses analyses de leur essence de sorte qu’ils n’en deviennent que de vulgaires dogmes. Rendre hommage à Towa c’est faire honneur à sa philosophie, faire honneur à la pensée, faire honneur à la critique et commencer par la lui appliquer. Maintenant que Marcien Towa est mort, nous sommes tous responsables de sa philosophie ; nous avons tous des avoirs dans son héritage, et si nous ne devions protéger qu’un seul de ces derniers, choisissons la liberté : c’est assurément ce que lui-même aurait souhaité. Nous sommes désormais davantage libres par rapport à sa philosophie que lui-même n’est plus là : elle nous est « livrée » – dans le sens biblique du terme – et nous devons la charcuter, la détruire, la renier, la violer, la prendre, la laisser, la reprendre, l’éloigner, la vider, la remplir, la toucher, la fuir, la chercher, la trouver, la perdre pour la retrouver. En bref, nous devons penser la pensée de Towa avec ce mot de penser pris « dans un sens restrictif : au sens de peser, de discuter…de…trier, de…critiquer… » (Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1998 (1979), p. 7).Ce n’est qu’alors que nous trouverons ce bien inestimable que nous cherchions tous en labourant le champ de la philosophie du Maître : le travail du concept plutôt que son ruminement, car ce n’est que quand un philosophe meurt que sa pensée acquiert le droit de vivre. Nous nous devons de continuer l’héritage de pensée du Maître en continuant d’user de notre droit à la pensée et en soumettant la propre philosophie de ce dernier à son contenu philosophique.

Oui, la philosophie est en deuil, et il ne s’agit pas, comme certains ont tendance à vouloir le faire croire – y compris dans le groupe de ceux qui s’affichent comme ses « disciples » – seulement de la philosophie camerounaise, ou de cette entité bizarre qui a reçu le nom de « philosophie africaine » : c’est la philosophie tout court qui pleure Marcien Towa, mais elle ne doit pas que le pleurer, elle doit continuer à le faire vive, car la mort en fermant la parenthèse de la vie ouvre un nouvel horizon : l’éternité. Désormais, Towa ne peut plus mourir et nous devons nous activer à maintenir cet homme dans la splendeur de la vie éternelle. Towa est donc mort, mais que Vive Towa !

Jean Éric BITANG,

Douala, 03 juillet 2014.

D’une Préface « maladroite »…

M. Nsame Mbongo a écrit dans sa Contre-histoire de la philosophie que la « Préface » d’Identité et transcendance « commise » par M. Ndzomo-Molé était « maladroite » et que ce malheureux « préfacier immature » n’avait pas la carrure nécessaire pour parler de « l’insignifiance de l’opposition entre matérialisme et idéalisme en philosophie »[1]. Notre but n’est pas ici de raviver la querelle commencée en 2006 avec un article de M. Nsame Mbongo dans Philosophes du Cameroun, mais il ne serait pas anodin de s’interroger sur la valeur de cette « Préface ». L’idée même de rédiger une Préface à ce livre était-t-elle vraiment nécessaire ?

Ce qui frappe une fois qu’on a Identité et transcendance entre les mains, outre le nom de M. Towa, c’est la petite inscription en dessous du titre qui domine la première de couverture : « Préface de Joseph Ndzomo-Molé ». La première question que nous nous sommes posé était celle de l’utilité de cette préface. Pourquoi en effet rédiger une Préface ? Le livre ne se suffisait-t-il pas à lui-même ? M. Towa n’est pas un habitué des préfaces. Sur ce point au moins tout le monde sera d’accord pour reconnaître qu’il n’est pas hégélien. Nous avons alors supposé que la Préface de l’éditeur devait remplir certaines exigences : expliquer le retard de publication du livre par exemple et expliquer la nécessité de le publier ou au moins l’occasion ou les occasions qui ont poussé à le faire sortir des tiroirs du maître ; faire le point par rapport aux idées défendues par l’auteur dans son texte ; reconstruire le(s) lien(s) entre Identité et transcendance et les œuvres plus connues de M. Towa ; établir la logique du discours ; clarifier les notions ; etc. Peu de ces exigences sont remplies par le préfacier-éditeur.

Au début de la Préface, M. Ndzomo-Molé explique rapidement pourquoi faut se féliciter de la « publication, quoique tardive, de cette thèse de Doctorat d’État soutenue trente-quatre ans plus tôt »[2]. La raison principale de M. Ndzomo-Molé est qu’ « à la différence de la plupart des autres [thèses], elle [la thèse de M. Towa] apporte sa contribution au patrimoine philosophique des idées, dans un contexte dominé par l’éthique du mandarinat universitaire, où il est plus courant de se spécialiser dans la pensée d’un auteur prestigieux, et de s’en vanter toute une carrière durant, et même après. »[3] Pourquoi ne l’avoir donc publié que si tard si la valeur de cette thèse était autant immense ? Est-ce par pur hasard que le livre paraît l’année même où l’auteur fête ses 80 ans ou cette occasion était-t-elle un heureux prétexte pour lui rendre hommage ? Sur ces questions, le préfacier reste muet. Plutôt, après avoir rappelé la problématique de la thèse, M. Ndzomo-Molé refait le procès de Senghor. Était-ce bien nécessaire ? Les arguments du philosophe d’Endama n’ont-ils donc pas eu raison du natif de Joal ? Si tel est le cas, pourquoi s’en prendre à un macchabée ? Et si les arguments de M. Towa étaient impuissants à faire taire le senghorisme, pourquoi ne pas les discuter directement ? Les pages consacrées à cette « discussion » de Senghor nous ont semblé superflues à souhait, tout comme le commentaire du commentaire towaïen de Descartes. Lorsque le préfacier-éditeur nous rappelle, « à toutes fins utiles »[4] la règle de l’évidence intellectuelle de Descartes, il nous semble sous-estimer grandement les lecteurs d’Identité et transcendance qui ne sont sûrement pas des tabula rasa philosophiques. Par cette méprise, sa Préface s’engage dans la « perspectives scolaire »[5] qu’il loue M. Towa de ne pas suivre. M. Ndzomo-Molé se propose de nous exposer l’idée d’identité, mais au final son commentaire ne dépasse guère le texte de M. Towa qu’il cite d’ailleurs abondamment. Pourquoi donc écrire une Préface qui est sensée pénétrer la pensée de l’auteur si c’est, encore, pour le répéter de manière quasi automatique ? Lorsque Kostas Papaoiannou rédige sa Préface à La raison dans l’Histoire (Paris, Plon, coll. 10/18, [1822-1830]1965),il serre Hegel de tellement près sans y faire référence de manière directe, que la substance conceptuelle de son texte nous est livrée avec une étonnante fraîcheur. Cette Préface n’est guère un « ruminement » des idées de Hegel, mais la volonté d’en faire éclater la conceptualité. Lire une telle Préface enrichit le lecteur d’un commentaire puissant de l’auteur. Malheureusement, la Préface de M. Ndzomo-Molé semble ne pas être de cet ordre puisqu’elle ne donne aucun regard méta-towaïen du texte et son commentaire n’insiste que très timidement sur les concepts déployés dans Identité et transcendance. Lorsque M. Ndzomo-Molé fait référence à L’idée d’une philosophie négro-africaine, le lecteur s’attend à ce qu’il insiste sur le rapport entre les deux livres, mais le commentaire tourne court un peu trop brusquement.

Enfin, l’idée même d’une Préface de même que le fait de porter la mention « Préface de Joseph Ndzomo-Molé » jusque sur la couverture du livre d’un auteur comme M. Towa nous semble trahir un manque de sobriété et de modestie. Une Préface est sensée apporter, souvent, du crédit à un livre. Ce n’est pas un hasard si elle est, en général, l’œuvre d’une autorité – plus grande que celle de l’auteur si l’auteur est un débutant ; ou reconnue comme telle si l’auteur est un classique. Mais M. Ndzomo-Molé peut-t-il se prévaloir d’être une autorité du niveau de M. Towa que ce soit dans la pertinence des idées ou le tranchant du commentaire ? Pour toutes ces raisons, une « Postface » nous aurait semblé plus modeste et la suppression de cette mention inutile en première de couverture de l’ouvrage, plus sobre. Mais cette préface maladroite cache autre chose de maladroit. C’est ce que nous verrons dans un autre article.

[1] Voir Nsame Mbongo, La personnalité philosophique du monde noir. Contre-histoire de la philosophie, t. 2, Paris, L’Harmattan, 2013, p. 287, note. Tous les mots entre guillemets sont de l’auteur.

[2] Ndzomo-Molé J., Préface à Towa M., Identité et transcendance, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 7.

[3] Idem.

[4] Ibid., p. 12. Mais utiles pour qui ou pour quoi ?

[5] Ibid., p. 14.

J’ai vu Marcien Towa

 

Dédicace de "L'essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle"

  Dédicace d' "Identité et transcendance" Dédicace de "L'idée d'une philosophie négro-africaine"Je dois avouer que l’envie de voir mon principal inspirateur occupait de manière presqu’exclusive mon esprit depuis plusieurs années déjà, depuis que j’avais entrepris d’écrire un livre pour clarifier le débat au sujet de ce que M. Malolo Dissakè nomme le « revirement spectaculaire » de la pensée de M. Towa. Comme vous le savez, l’année dernière, j’avais eu le privilège de rencontrer M. Njoh-Mouelle, et j’ai été fortement marqué par l’échange que j’ai eu avec lui. J’ai bien failli être découragé par les nombreuses difficultés qui ont jalonné mon parcours jusqu’à ce Maître de la pensée philosophique moderne. Tout s’est accéléré lorsque j’ai rencontré un de ces enfants sur Facebook. Ce dernier m’a donné le numéro de sa mère, et c’est par elle que j’ai pu pour la première fois entendre la voix de M. Towa.

La première chose que je dois dire sur Mme Towa, c’est qu’elle a une voix douce, très douce. Ensuite, cette douceur de la voix est accompagnée par une véritable gentillesse. Elle a été tout de suite disposée à me proposer une rencontre avec son mari. J’ai été marqué par cette figure qui n’entretenait pas le « mystère » autour d’un grand auteur, mais qui, au contraire, le rendait accessible.

Parlons maintenant de M. Towa lui-même et de notre rencontre. J’ai appelé Mme Towa le 30 décembre 2013 et elle m’a obtenu un rendez-vous avec son mari le lendemain pour 11h. Sachant que j’étais encore à Douala, j’ai proposé qu’on se voie plus tard, et M. Towa a donc proposé 14h. Le voyage pour Yaoundé n’a pas été évident. Je suis sorti de chez moi à 7h du matin, mais à cause d’énormes bouchons, je ne suis arrivé à l’agence qu’à 8h. Une fois rendu à l’agence, il m’a fallu 2h pour embarquer. Je suis donc quitté de Douala aux environs de 10h et dès cet instant j’ai eu des doutes quant au fait que j’arrive à Yaoundé dans les délais. En effet, ce n’est qu’à 14h et demie que j’ai attend Mwan, et j’ai dû réquisitionner un taxi pour me rendre le plus rapidement possible au domicile de mon hôte. Heureusement, vers 13h, présentant mon retard, j’ai pris soin d’en informer Mme Towa, qui, naturellement, avec la gentillesse qui la caractérise, m’a fait savoir qu’elle et son mari m’attendaient quelle que soit l’heure à laquelle j’arriverais. Je suis finalement arrivé à 15h au domicile de M. Towa en suivant les indications ultra claires de son épouse qui m’a littéralement fait un dessin de l’itinéraire que je devais suivre pour m’y rendre.

Dédicace de "Léopold Sédar Senghor: négritude ou servitude?"

Je suis arrivé au portail, j’ai sonné ; une jeune fille est venu m’ouvrir et m’a fait asseoir au salon situé sur la terrasse de la maison. J’ai pris place, tout excité à l’idée de voir le Maître que je n’ai jamais eu. Quelques minutes plus tard, il apparaît : un homme, grand, bien plus grand que moi malgré son dos vouté ; les cheveux blancs jusqu’aux racines ; le regard bienveillant ; la démarche gracieuse ; le visage fort bien que transcrivant de l’épuisement ; on sent bien que l’avenir est derrière lui. L’homme me sert la main d’un air joyeux et enjoué : sa main est ferme. Je réalise à l’instant que j’ai en face de moi le grand Marcien Towa, l’unique, le seul, le célèbre philosophe à qui je dois cette volonté farouche d’en découdre avec tout ce qui maintient l’homme sous un joug écrasant : je souris, il me répond favorablement. Je me sens à l’aise. Je lui parle de l’ardent désir qui m’a poussé à venir le voir et de l’autre désir tout aussi ardent qui me brûle de contribuer à enrichir sa doctrine. Il acquiesce. Je lui rappelle que j’avais déjà cherché à le voir par l’entremise de M. Mbélé à qui j’avais passé un exemplaire de mon essai le concernant : il se rappelle. Il me présente (en exclusivité ?) l’essence de son nouveau livre à paraître bientôt : Dialectique du mégacycle des civilisations industrielles dans lequel il expliquera sa théorie concernant l’évolution du monde à travers ses divers mégacycles. Il en distingue trois : le mégacycle des civilisations lithiques et le mégacycle des civilisations agro-pastorales qui ont leur lieu en Afrique, mais surtout le mégacycle des civilisations industrielles qui a son origine en Angleterre. Selon M. Towa, ce dernier mégacycle se caractérise par la volonté de domination du monde, et c’est cette volonté de domination qui plonge le monde dans une lutte dialectique pour la survie. Cette lutte ne sera terminée qu’au moment où toutes les civilisations du monde – Occidentale, Chinoise, Latine et Afrique – arriveront à coexister de manière pacifique. Comment cela est-t-il possible ? Il faut que les autres civilisations s’arriment à la science et la technologie pour permettre de résister à l’impérialisme des civilisations industrielles. Je suis assez content de cette nouvelle, car elle montre bien que le questionnement de l’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle ne l’a jamais quitté.

Mon ami Yannick Essengué m’avait demandé de poser une question à M. Towa. Il s’agissait de son sentiment sur la production philosophique actuelle. À ce sujet, je suis déçu, mais pas surpris que sa position n’ait pas changé. Il soutient toujours la distinction radicale entre d’une part le mythe et d’autre part la raison. Même si l’ethnophilosophie n’est plus d’actualité, il remarque néanmoins que certains auteurs ont pris la voie de l’irrationalisme dans la veine ouverte par Meinrad Hebga. Pour lui, les auteurs africains gagneraient à concentrer leurs efforts sur le rationalisme, c’est-à-dire sur l’usage de la raison plutôt que dans les mythes qui ont pour conséquence d’inhiber la force créatrice humaine. La philosophie africaine est donc toujours idéologique : elle est le théâtre de cette lutte acharnée que se livrent rationalisme et irrationalisme.

J’en profite pour lui demander sa position par rapport à Dieu. Il me répond : « Je crois en Nzambe, pas en Dieu », Dieu c’est-à-dire l’institution occidentale qui a ses racines en Judée. Il refuse donc en premier l’origine étrangère de la religion chrétienne – et je crois pouvoir inférer cette situation à l’Islam. Ensuite il refuse l’idée que l’homme est une créature de Dieu. Suivant la cosmogonie Ékang qu’il m’expose, il soutient plutôt que l’homme est le « descendant » d’un ancêtre primordial. Il en profite pour faire le rapprochement entre cette cosmogonie Ékang et les cosmogonies Égyptiennes. Je lui demande pourquoi il n’a jamais exposé cette réflexion au sujet de la croyance et de la religion dans aucun de ses livres : il sourit. Nous avons parlé de beaucoup d’autres choses et j’ai fait beaucoup plus de choses que je n’en dis, mais si je peux retenir une seule chose de cette rencontre, c’est la disponibilité du couple Towa et je dois dire de la famille Towa, car je dois y inclure Patrice. Je suis très content d’avoir enfin pu rencontrer M. Towa et j’espère le revoir rapidement pour pouvoir discuter encore avec lui de choses qui me tiennent à cœur.

Douala, 06 janvier 2014.


Calendrier

décembre 2016
L M M J V S D
« Nov    
 1234
567891011
12131415161718
19202122232425
262728293031  

Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez 97 autres abonnés


%d blogueurs aiment cette page :