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La musique nous appelle t-elle à rire, à danser ou à pleurer?

La musique peut être définie de plusieurs manières mais, quelles que soient les définitions proposées à ce vocable, elles renvoient toujours à l’idée d’un art dont la caractéristique principale serait d’agencer les sons et les silences de façon agréable à l’oreille humaine. A partir de ce constat, on peut clairement établir une relation entre la musique, production artistique de l’esprit et l’esthétique, comprise au sens hégélien comme la philosophie de l’art. En effet, à quoi vise la production musicale ? Sa visée ne dépasse t-elle pas le simple cadre de la production du beau ? La musique ne participe t-elle pas à la communication ? N’exprime t-elle pas les angoisses, les attentes, l’humeur du compositeur ? Toutes ces questions se rapportent au problème de la finalité de la musique, ou, pour être précis, à son usage pratique, pour répondre aux questions « à quoi sert la musique ? », « Où se situe sa finalité ? » Pour répondre à ces questions, ou du moins, essayer de le faire, nous appuierons nos analyses sur l’étude de la pièce de Jean Sébastien BACH (1685-1750) intitulée Toccata et Fugue pour en dégager les différentes émotions, donc la visée d’une pareille œuvre musicale.

Nous ne pouvons nous attaquer à un problème d’ordre esthétique sans au préalable délimiter le champ d’action d’une telle discipline, démarche qui revient à spécifier son objet d’étude : l’art. A ce sujet, nous avons surtout deux points de vue qui ont servi à délimiter le cadre de l’esthétique. Il s’agit des conceptions kantienne et hégélienne du sujet.
Chez KANT, l’art est l’expression du beau, jugement qui n’obéit à aucune autre satisfaction sinon celle du plaisir désintéressé.
Chez HEGEL, l’art est surtout l’action de la production du beau artistique. Car si chez KANT, le beau naturel et le beau artistique se valent, chez HEGEL, la production de l’esprit est supérieure à la production de la nature. Il exprime son point de vue esthétique dans son ouvrage du même nom en écrivant : « Nous ne voulons pas ici nous embarquer dans la question de savoir dans quelle mesure la qualité de beauté peut être attribuée légitimement à de tels objets et si en général le beau naturel peut être mis en parallèle avec le beau artistique. Mais il est permis de soutenir dès maintenant que le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature […] Même abstraction faite du contenu, une mauvaise idée comme il nous en passe par la tête, est plus élevée que n’importe quel produit naturel : car dans une telle idée sont présents toujours l’esprit et la liberté » (1 ).Mais la diversité des conceptions de l’art se rejoignent en des points centraux : ceux de la liberté et du désintéressement. L’art serait donc l’expression seule du beau.
L’art n’est rien d’autre que l’expression du beau, de même que l’artiste n’est qu’au service de cette fin, qui d’ailleurs, est la seule qui distingue l’art de l’artisanat. Si on se réfère à KANT, l’art perd sa qualité artistique lorsqu’il se destine à une fin autre que celle de plaire. Lorsque l’art ne vise plus à plaire mais à être utile, il devient de l’artisanat et, l’artiste qui, en produisant de l’art, destine son œuvre à une fin autre que la beauté, n’est plus un artiste mais un artisan. C’est dans ce sens qu’Emile KENMOGNE, analysant le concept d’art, écrit : « Dès le XVIIIè siècle, l’artiste se sépare de l’artisan et l’art désigne très généralement les beaux-arts tels que le dessin, la peinture, la musique, la poésie, la sculpture etc. qui ont pour finalité, la contemplation esthétique » (2 ).Cette orientation définitionnelle de l’art vers le beau nous pousse inévitablement à nous pencher sur cette notion qui semble être le point axial de l’art.
Pour comprendre le beau, nous allons, comme KANT l’a brillamment fait, le distinguer des notions qui lui sont annexes et dont les sens peuvent porter à confusion. Il s’agit précisément de l’agréable et du bien. L’agréable fait plaisir, il vise la satisfaction des inclinaisons charnelles de l’homme ; c’est-à-dire, que sa finalité se trouve dans les sens. Le bien, lui, est un jugement de valeur prononcé par la raison qui traduit l’aspect moral d’un comportement ou d’une action. Sa finalité est donc la satisfaction morale de la raison. Le beau quant à lui, traduit un jugement désintéressé en ce sens qu’il ne satisfait ni à la contrainte des sens, ni à l’obligation de la raison. KANT s’exprimant sur le sujet, écrit : « On peut dire que, parmi ces trois sortes de satisfaction, celle du goût pour le beau est la seule et unique qui soit une satisfaction désintéressée et libre ; car aucun intérêt, ni l’intérêt des sens ni l’intérêt de la raison, n’oblige à donner son approbation » (3 ).
Nous pouvons donc dire, la musique étant un art, qu’elle ne saurait avoir d’autre visée que celle du beau. C’est précisément ce qu’Emile KENMOGNE nomme la contemplation esthétique ( 4). Vouloir donner une finalité autre que la beauté à l’art c’est formellement voter pour la fin de l’art et pour l’artisanat. Mais qu’est-ce que la contemplation esthétique ? Une finalité autre que l’art ne peut t-elle pas permettre de comprendre l’art, de le préciser ?

Il est indéniable que la musique agrémente notre quotidien, qu’elle fasse partie intégrante de notre vie, car, selon les situations, nous avons des musiques précises. Nous avons réalisé une classification sur la base de trois critères. D’abord, et c’est le plus évident, nous utilisons la musique pour les célébrations heureuses : il s’agit de la musique de réjouissance ; ensuite, la musique nous sert à pleurer, à se consoler dans la tristesse : c’est la musique de consolation ; enfin, la musique nous sert, dans le cadre religieux, à nous mettre en accord avec Dieu, à sentir sa présence : c’est la musique religieuse ou sacrée. Cette classification est radicale, parce que la musique religieuse, si elle fait partie des deux premiers groupes énumérés, n’est pas de la musique de réjouissance mais de la musique religieuse de réjouissance etc.
La musique perd t-elle alors son statut artistique lorsqu’elle est utilisée à des fins précises autres que le beau ? Nous ne pensons pas être de cet avis, car la musique, comme tout art, rend compte d’un état affectif ou spirituel, état que l’artiste, dans sa quête d’universalité, cherche à transmettre à tous les hommes. C’est donc la volonté de l’artiste d’être compris et apprécié de tous, qui motive les orientations de sa création artistique. De ce point de vue, la finalité de l’œuvre d’art est de communiquer ses sentiments et ses émotions en vue de les universaliser, ce qui est précisément le but des deux premiers groupes de musique énumérés.
Quant à la musique religieuse, elle est surtout utilisée pour créer chez les croyants un état de communion, mieux, de contemplation de la grandeur de Dieu. Dans ce cas, elle se révèle être un puissant outil de manipulation cognitive car elle permet de modifier les états de conscience des fidèles pour maintenir la contemplation, et, quand cela est nécessaire, pour affirmer la supériorité de Dieu par rapport aux hommes et maintenir le rapport dominant-dominé entre les deux parties. C’est la raison pour laquelle la musique religieuse est accompagnée de paroles pour appuyer l’effet de la musique. Mais la musique ne sert pas qu’à universaliser ses émotions et à maintenir la croyance, elle peut aussi être un puissant stimulus intellectuel.
La musique peut se révéler être un puissant stimulus pour la concentration et la rétention des notions mathématiques. Des études ont montré qu’écouter de la musique de MOZART permet de renforcer les traces mnésiques des choses apprises. De cette façon, la musique révèle ses capacités à augmenter la concentration des individus, donc, à les rendre plus productifs sur le plan intellectuel.
Mais si la musique permet d’accroître les performances intellectuelles, il n’est pas superflu, ici, de préciser de quel type de musique il s’agit. En effet, toutes les musiques ne sont pas propices à de telles prouesses, seules celles qui sont dites classiques en sont capables. D’abord parce que les maitres du genre ont atteint des sommets inégalables et ensuite, parce que la musique classique sans paroles, permet une meilleure saisie de la musique par les successions d’accords, les modulations, le jeu des instruments etc.
De plus en plus, des chercheurs se penchent sur la musicothérapie qui permettrait de soulager, si ce n’est guérir totalement, les gens souffrant de déséquilibres psychiques aigus. Qu’en est-il donc réellement, la musique est t-elle plus qu’un art ? Recouvre t-elle déjà des qualités thérapeutiques ? Qu’en est t-il vraiment de la finalité de l’art ?

Quelles que soient les théories qu’on développe au sujet de l’art et de la création artistique, il reste et demeure que l’élément de notre constitution qui est en relation avec lui est notre subjectivité. En ce sens, la vraie finalité de l’art ne serait pas d’être utile mais plutôt subjectif. En effet, si un art – la musique – perd son caractère subjectif, il n’est plus de l’art, car l’art de doit pas être sujet à des conceptualisations mais bien à la sensibilité du sujet. C’est l’homme qui juge, c’est lui qui apprécie, qui décide ce qui est beau et qui ne l’est pas. Cette apparente liberté dans la distinction des caractères de beauté et de laideur est exactement ce qui fait d’un art, un art ; sinon, on réduit la production artistique à la technique et au simple savoir faire, alors qu’il traverse bel et bien cette circonscription.
C’est justement la raison pour laquelle l’art est sujet à de diverses interprétations. Un même tableau provoque chez une personne un désir de s’évader, quand chez une autre, il traduit son angoisse pour la vie. L’interprétation artistique varie de l’individu à l’autre, d’une culture à une autre. C’est ainsi que La toccata et fugue de BACH nous semblera être une musique de réjouissance de par son rythme enlevé et son instrumentation éclatante, jonchée par moments de la traduction d’une inquiétude, d’une anxiété, et d’un désespoir profond que le retour au rythme de départ a la lourde tâche de combler.
Mais notre interprétation ne traduit que notre subjectivité donc, la façon dont cette pièce de BACH nous émeut. C’est ce que nous appelons la finalité subjective de l’art.
La création artistique ne se fait pas ex nihilo, et ce rattachement de l’art à la sensibilité dépasse largement le cadre du matériel – plastique et sonore – pour recouvrir le social et le culturel. Si HEGEL avait raison de dire que les philosophes ne poussent pas de terre, qu’ils ne sont pas détachés de la réalité sensible en tant que chaque philosophe est fils de son temps, il en est de même pour les artistes. Les artistes d’aujourd’hui ne sont assurément pas les mêmes que ceux d’hier, il n’y aura plus de MOZART, de Van GOGH, de MICHELANGE etc. mais il y a un Bruno COULAIS, un Samuel ETO’O (5 ) etc. Or, si l’artiste, de même que le philosophe, ne peut se détacher de l’emprise de sa société sur l’élaboration de son œuvre, il va de soi qu’il va traduire dans celle-ci, et ce de façon inévitable, les angoisses de son temps, ses aspirations, et tout ce qui caractérise l’époque à laquelle il appartient. Cette relation fusionnelle qui existe entre l’artiste, sa réalité sociale, et l’œuvre qu’il crée, n’annule pas le caractère artistique de sa création, elle lui donne juste un sens, un contexte, une histoire, et permet de la saisir dans sa singularité: c’est ce que nous appelons le fond.
De l’autre côté, il y a l’expression même de l’artiste, ce qui fait sa particularité, ce qui permet de le distinguer parmi tant d’autres artistes, son génie. Pour un musicien, ce génie consiste au choix des accords spécifiques ; pour un peintre, il peut renvoyer à la manière dont celui-ci utilise la toile de façon géographique etc. Le génie qui illumine toute la création de l’artiste est ce que nous appelons la forme. Le fond peut être commun à plusieurs artistes mais la forme elle, est réductible à l’artiste seul.
L’art apparait donc, au-delà de toutes les conceptions antérieures, comme un mélange créatif de forme et de fond et le beau, comme l’harmonie de ces deux composantes. La satisfaction désintéressée comme veut nous le faire croire KANT, n’existe pas, car le mot « satisfaction » implique déjà une chose à satisfaire, donc un manque à combler, autrement dit, une fin extérieure à l’art lui-même – c’est la finalité subjective de l’art – . De ce point de vue, l’expression satisfaction désintéressée, en tant qu’elle renvoie à une satisfaction libre et sans intérêt, est un oxymore.
De plus, l’art est le véhicule de l’émotivité de l’artiste, le canal par lequel il s’exprime, vider l’art de son fond, c’est dans le fond, dire qu’on parle pour ne rien dire ; pourtant, quiconque ouvre la bouche et gazouille, exprime à sa manière – la forme – ses inquiétudes, ses aspirations, son manque, son désir etc. De même, l’art ne peut pas être que forme, car, nous l’avons vu, il est impossible de créer autre part que dans un monde, une société ; et puisque nous portons en nous la marque de l’appartenance à cette société, elle se traduit de façon inévitable dans notre art.
Au début du XXè siècle, des romanciers révoltés faisaient le pari ambitieux de faire des romans au seul service de la forme. Ce n’était pas faux, c’était même très vrai, car leurs romans n’avaient pas d’intrigue, pas d’endroit ou se poser entre les tableaux. C’est à peu près à la même époque qu’est né le concept de Nouveau roman ou roman sur rien et pour rien. Ces parnassiens de l’extrême avaient peut être réussi à faire des romans sans intrigues, mais, ils n’ont pas réussi à chasser le fond, puisqu’il n’est pas à chercher dans l’intrigue, mais dans les soubassements de la création. Faire un roman sur rien c’est mettre la forme au service de l’absurde qui est ici, précisément, le fond qu’ils ont voulu contourner car, l’éloge de l’absurde et le rejet des conventions quelles qu’elles soient, étaient les caractéristiques premières de cette époque. Cette alliance indéfectible qui lie le fond et la forme de tout objet d’art est ce que nous appelons la finalité objective de l’art.

Nous voici rendu au terme de notre analyse, où nous nous sommes posé plusieurs questions mais fondamentalement une : à quoi sert la musique ? Cette question nous a menés d’abord à l’analyse du concept d’ « art », où nous avons passé en revue ses deux grandes conceptions. D’abord celle de KANT où l’art consiste en la production du beau, et, ensuite celle de HEGEL, pour qui, l’art se réduit à la production du beau artistique. Nous avons par la suite, essayé d’établir des rapports entre la musique et des circonstances précises de la vie. A ce niveau, nous avons distingué la musique de réjouissance, la musique de consolation et la musique religieuse ou sacrée ainsi que la musique comme stimulant intellectuel. Pour terminer, nous avons essayé de dégager la véritable finalité de l’art en montrant qu’elle s’adresse d’abord à la subjectivité du sujet et qu’ensuite, elle rend compte de l’harmonie entre un fond et une forme. Nous en avons conclu que l’objet d’art a deux finalités : d’abord, celle en rapport avec le sujet qui exerce son jugement esthétique (la finalité subjective) et, le beau, qui rend compte de l’harmonie entre le fond et la forme (la finalité objective). Le sujet à nous proposé, posant le problème de la finalité subjective de la musique, nous pensons être en mesure de dire que deux facteurs sont déterminants pour l’établir. D’abord, l’endroit et la circonstance de la musique. Il va de soi qu’on ne peut pas chanter un grand alléluia un vendredi saint, comme on ne peut pas faire jouer Grace DECCA en pleine mosquée. Ensuite, il y a, et c’est là le plus important, le rapport du sujet avec la musique qu’il écoute, qui traduit une émotion unique qu’il ne peut éprouver qu’une seule fois à l’écoute de cette musique : danser, pleurer, avoir peur penser etc.

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(1) G. W. F. HEGEL, Esthétique, tr. S. Jankélévitch, Aubier, 1945, t. I, p.7
(2) Emile KENMOGNE, Comprendre la philosophie, deuxième édition revue et augmentée, Yaoundé, P.U.Y, p.109.
(3) Emmanuel KANT, Critique de la faculté de juger, éd. F. Alquié, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1985, p. 137
(4) Emile KENMOGNE, Ibidem.
(5) Le football peut en effet être considéré comme un art, car les passes, les dribbles, les tacles, les arrêts de gardiens, requièrent une dextérité que seuls les artistes du ballon peuvent avoir. Toutefois, le football n’a pas sa finalité en lui-même, les footballeurs sont payés pour exercer leur talent. MOZART a été rémunéré pour ses compositions qui étaient d’ailleurs toutes, demandées expressément sur commande. Cela annule t-il le caractère artistique de la musique ? Non, parce que la plus grande caractéristique de l’art ou de l’artiste, c’est sa singularité. Si on peut produire des Mozart en série pour qu’ils réécrivent les pièces de Mozart, l’original, nous ne sommes plus dans l’art, mais dans la science, car le caractère spécifique de la science c’est la reproductibilité. Si donc, Samuel ETO’O, qui ne peut être reproduit en intégralité, crée de figures footballistiques singulières, il est un artiste quand le football est l’art qu’il exerce.


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