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« Au sens où nous l’entendons »

 

Le titre de cet article est issu de l’émission de Laurent Ruquier sur France 2 : « On n’est pas couché » de samedi dernier (12/11/2011). Nous le devons à BHL qui, invité par le présentateur pour présenter son nouveau livre, a profité pour nous édifier sur le sens de la Démocratie à l’Occidentale, et précisément à la Française.

Commençons, avant d’entrer dans ce qui nous intéresse vraiment, par le fait que ce type a parlé de la manière dont son Président a armé les rebelles sans craindre de représailles. Il arborait la tenue d’un justicier masqué venant sauver les « révolutionnaires » de Benghazi. Que le Président français puisse armer une rébellion en Afrique est tout à fait normal à ses yeux, car il fallait « protéger la population » du Monstre Kadhafi. Justement, parlons de ce nom vide : « Protection des civils ». BHL explique de façon pédante l’attaque de l’OTAN qu’il tente de fonder en raison en lui prêtant notamment une certaine « moralité », moralité du sentiment, moralité de la pitié envers Kadhafi. Il nous dit en effet que l’OTAN avait laissé la porte ouverte à Kadhafi, c’est-à-dire qu’il lui avait laissé l’opportunité de fuir le pays. Cette volonté manifeste de « tendre la main » à Kadhafi se traduit concrètement par le fait, nous dit le colon Français, que les aéroports de la Libye ont tous été détruits, sauf celui de la résidence de Kadhafi. Mais ici, je suis surpris que les chroniqueuses de M. Ruquier n’aient pas posé la question du spectre d’action de l’OTAN. En quoi est-ce que bombarder tous les aéroports du pays sert-il à protéger les civils ? Les aéroports sont-ils des armes de destruction ? Quiconque veut être conséquent avec lui-même se voit dans l’impossibilité de répondre autrement que par la négative. Il n’existe aucun lien logique ou martial entre l’aéroport et le fait que les civils libyens sont tués. Il y a dans cette attitude une seule chose de vraie : la volonté de détruire ! Les colons peuvent parler sans être inquiétés et avouer leurs crimes sans avoir peur des représailles, tout simplement parce que la justice a deux vitesses et qu’elle fonctionne où sens où « eux », ils l’entendent, c’est-à-dire dans le bon sens, tout autre sens étant de facto étant considéré comme inférieur, primitif, indigène, inapproprié, dictateur, et qui plus est, s’il vient d’Afrique ou est proposé par un singe noir. Ce qui compte dans un concept, c’est le « sens où nous l’entendons », nous, c’est-à-dire les Occidentaux !

Aberration ! Lorsque Natacha Polony demande à notre colon pourquoi son amour désespéré et naïf de l’autre et de sa condition ne le mène pas en Syrie, il répond qu’il n’a pas de don d’ubiquité. Répondant de cette façon, ce colon nous prend pour des imbéciles, car qui a dit qu’il était nécessaire qu’il se dédouble pour aller en Syrie. Puisqu’il a pu améliorer la situation du peuple libyen et que le peuple syrien est lui aussi dans la tourmente, il peut s’y rendre maintenant, car des gens meurent aussi là bas, à moins que notre colon de service juge les existences-pétroles-libyennes supérieures aux misérables existences syriennes. Le peule libyen vaudrait-il plus cher que celui syrien ? J’aurais aimé qu’il soit honnête et qu’il confesse que les raisons pour lesquelles on ne bombarde pas la Syrie est que ce pays est un allié stratégique des USA, mais bien sûr, sur ce genre de sujet, la pente est très glissante…

Pourquoi est-ce que j’écris donc cet article ? La raison est que je suis choqué de l’attitude d’un soit disant défenseur de la démocratie qui utilise, pour fonder son raisonnement, autre chose que des arguments démocratiques. S’il faut résumer la démocratie, car c’est pour cette raison que les colons bombardent notre continent, il ne faut pas chercher son principe dans le peuple, mais dans la pluralité, car l’idée du peuple est suspecte. Elle est suspecte d’abord parce qu’elle semblerait laisser penser que le peuple est un, unique et uniforme, or c’est justement le contraire : le peuple est pluriel, il se dit de plusieurs façons. Elle est ensuite suspecte parce qu’elle laisse planer un fondement autre que celui démocratique : l’effacement de la personne. Lorsqu’on dit le peule, on oublie très rapidement que ce peuple n’est peuple qu’en ses composantes, c’est-à-dire dans les individus qui le composent. Le peule est donc doublement pluriel. D’abord dans ses composantes individuelles et ensuite dans sa façon de penser – si jamais on admet, ce qui est le cas en démocratie, que le peuple pense –. La démocratie n’est donc pas la loi du peuple, mais la loi du nombre, du pluriel.  Lorsque le colon BHL nous dit que la Libye sera démocratique « au sens où nous l’entendons », il tue directement la démocratie et nous révèle la vraie nature dictatoriale du travail occidental en Afrique. On vient vous imposer la façon dont « nous entendons » les choses et si jamais vous refusez cette façon de faire, on vous bombarde. L’équation est très simple et malheureusement elle n’a rien de démocratique : c’est de la dictature. Sous les airs angéliques occidentaux se cachent de vrais démons ! Le loup est dans la bergerie et il faut l’en faire sortir ! Ce mot est à prendre au sens où ils l’entendront, puisqu’ils entendent toujours mieux que tous les Nègres et les tous Hommes de la terre réunis.

Les vrais terroristes !

 

On nous présente très souvent le terrorisme comme des crimes commis contre les populations. Si on s’amuse à demander à n’importe quel citoyen du monde quel est le plus grand terroriste du monde – et je l’ai fait – on obtiendra un très grand nombre de réponses qui convergent vers un nom : Ben Laden. Pourquoi ? Ce type est devenu l’homme le plus recherché du monde, c’est-à-dire l’homme le plus recherché par les Etats-Unis après les attentats du 11 septembre 2011 qui ont coûté la vie à quelques Américains. Il y a quelques jours, le Président des Etats-Unis, M. Barack Obama a annoncé la mort de Ben Laden, le terroriste. Mais que nous dit le dictionnaire sur le terrorisme ?

Le Dictionnaire Larousse Maxipoche 2008 nous dit que le terrorisme est l’ « Emploi systématique de la violence à des fins politique ou par haine d’une communauté humaine, d’un système » ; le terrorisme est aussi l’ « Ensemble des actes de violence ainsi commis ». En deux mots. On est terroriste lorsqu’on utilise la violence pour assurer la transition politique et instaurer la démocratie, puisque ces voies sont en dehors des procédures normales d’établissement d’une politique. Ensuite, on est terroriste lorsqu’on sème la violence par haine d’un système – fût-il politique, religieux, etc. – ou d’une communauté. A l’évidence donc, Ben Laden est un terroriste puisqu’il a employé la force à des fins politiques, notamment celle de déstabiliser les Etats-Unis par exemple. Mais les Etats-Unis qui utilisent le couvert des Nations Unies et de l’Otan pour faire régner la démocratie en Libye et en Côte d’Ivoire sont-ils des combattants de la paix et de la liberté comme ils se présentent ou des terroristes ? A l’évidence, les systèmes politiques installés dans ces deux pays – Côte d’Ivoire et Libye – ne sont pas des systèmes qui siéent aux ambitions occidentales, mais tous les systèmes doivent-ils être de cette sorte ? Le dictionnaire ne précise en aucun cas que le terrorisme n’est terrorisme que contre la démocratie, mais contre tout système, aussi cruel soit-il, puisque l’argument du sentiment est largement utilisé par les idéologues occidentaux. Renverser, même une dictature, c’est du terrorisme ! Et en plus, lorsque ce n’est pas le peuple concerné qui se soulève et lutte pour sa liberté – ce qui est tout à fait normal, puisque le peuple ne commet jamais d’acte de terrorisme – mais des puissances occidentales qui bombardent impunément des Etats souverains en y installant les marionnettes de leur choix.

Le terrorisme doit cesser ! Et au moins sur ce point je suis d’accord avec M. Barack Obama ! Qu’il commence par appliquer sa politique à son pays et qu’il cesse de terroriser les autres pays. C’est tout aussi valable pour les autres terroristes de l’OTAN et de l’ONU !

Les bourreaux au chevet du cadavre de leur proie

 

Hier deux bourreaux étaient là. Bien qu’il manqua le troisième, le plus important et le plus puissant, nous avions droit au discours du bourreau le plus bruyant. C’est justement sur ce dernier discours que nous voulons nous arrêter un instant, car le bourreau le plus bruyant de tout le tralala au sujet de la Libye a usé de quelques termes qui, ma foi, posent problème pour quiconque connait quelque chose sur le sens des mots et surtout le sens de l’histoire des rapports entre le bourreau et sa proie. Le bourreau et la proie ont ces rôles depuis bien longtemps, mais nous n’y reviendrons pas.

M. Sarkozy, puisqu’il s’agit de lui, a dit qu’il incombait aux rebelles de Benghazi la tâche d’unifier la Libye. Au-delà de l’incompatibilité notoire qu’il y a entre les dires et les volontés de M. Sarkozy en ceci qu’il est très peu probable que le pompier mette lui-même le feu et désire l’éteindre par la suite – au moins que ce pompier soit un pyromane et que l’activité qu’il exerce lui permettre d’être dans le feu de l’action –. Dans tous les cas – et surtout dans ce cas – le discours ne tient pas : le bourreau crée l’enfer pour promettre le paradis tout comme il l’a fait – toujours lui, le bourreau le plus bruyant, prenant les devants – en Côte d’Ivoire – encore l’Afrique ! Encore des colons ! – Qui a divisé la Libye ? Peut-être qu’il faudrait qu’on commence par cette question. Mais cette question est très inintéressante si on ne se pose pas celle de l’unité de toute l’Afrique et pas seulement d’un seul pays.

L’Unité Africaine, justement, parlons-en. Quel pays, plus que la Libye a contribué pour cette union. Sur le continent, seule l’Algérie s’est approchée des généreuses donations de Kadhafi. Depuis son accession au pouvoir, le « guide » libyen – comme l’appellent moqueusement les médias de ses bourreaux – a contribué à hauteur de plusieurs millions de dollars pour la construction de l’unité africaine. L’exemple le plus récent est sûrement celui du satellite de communication qu’il a financé grâce aux dollars du pétrole de son pays. M. Sarkozy peut-il donc vraiment nous faire croire qu’il se soucie de nous, c’est-à-dire des Africains ? Doit-on rappeler que c’est Kadhafi qui martelait le plus fort la menace terroriste que représente l’Occident vis-à-vis des Etats Africains ? Qui peut oublier de voir qu’il s’agit d’un règlement de comptes entre l’Occident – la France précisément – et la Libye puisque Kadhafi a été le premier à défendre Laurent Gbagbo et à lui offrir son aide pour combattre les terroristes français ? Celui qui a séparé hier veut maintenant unifier. Quelle ironie ! Si l’unité était la fin en soi, pourquoi avoir fait la guerre ? Toutes ces questions sont sans réponses autres que pour le pouvoir. Non pas qu’ils ne l’ont pas, mais pour montrer que justement ils l’ont et que rien ne leur résiste ! Rien ! Pas même un « petit fou » libyen qui se prend pour Dieu ! », c’est-à-dire Kadhafi.

Ce que l’Europe nous montre à travers ces véritables actes de terrorisme, car le terrorisme n’est pas terrorisme que lorsqu’on attaque les Etats-Unis, mais chaque fois qu’on emploie systématiquement la violence à des fins politiques (cf. n’importe quel dictionnaire raisonnable), c’est qu’ils sont les « Maitres du monde ». Ils étalent leur puissance, et leur force de persuasion : leur force, face à nos Bibles – comme Gbagbo, comme si Dieu pouvait faire quelque chose contre les armes – et nos cris, et une fois de plus, ils n’ont pitié de rien ni de personne ! Des vies gâchées dans la guerre ; un pays versé dans le sang ! Voilà le triste tableau qu’ils peignent en passant chez nous, comme il y a quelques années. Les mots ont changé : la bonne nouvelle s’est transformée en démocratie, mais le fond reste le même.

Que faire ? Notre salut a déjà été intuitionné par Nkrumah dans un titre très poignant : Africa must unite ! L’unité : voilà la voie qu’il faut suivre. Et l’unité n’est pas que celle des politiques, mais celle du peuple : l’unité de la masse, car bien souvent, les gens que l’Occident combattent sont ceux qu’ils sont d’abord porté au sommet de nos Etats.

Douala, 16 septembre 2011.

De la nécessité de résister !


« De toutes les façons, ce qu’ont décidé les Blancs va s’accomplir parce qu’ils sont forts et nous faibles. Il faut donc qu’on accepte ce qu’ils disent ». Une de mes connaissances me parlait encore de cette manière, et l’autre jour, une autre a dit, à propos de l’incursion impérialiste en Libye : « Pourquoi Kadhafi s’accroche t-il au pouvoir ? Il n’a qu’à partir ». A l’évidence, ces deux personnes n’ont pas compris la nécessité de la résistance et je voudrais essayer, par le présent papier, de le leur faire saisir.

Premièrement, j’invoque une raison historique. Nos rapports avec l’Occident depuis qu’ils ont accédé à une plus grande maitrise de la technologie n’ont été que des rapports de dominantion. A aucun moment de l’histoire depuis cette période l’Occident n’a voulu le bien de l’Afrique. Pour cette raison, cette partie du monde est notre ennemi historique qu’il faut détruire pour être. Il ne faut pas attendre l’effectivité – car ce n’est pas encore officiellement fait, mais la Côte d’Ivoire et la Libye sont des exemples concrèts de tentative de re-colonisation de l’Afrique – de la re-colonisation de l’Afrique pour agir.

Deuxièmement, et conséquemment au premier argument, nous ne pouvons pas continuer indéfiniment ce que les autres veulent que nous soyons. Ils sont plus forts, certes ; ils ont les moyens, je n’en disconviens nullement, mais ils ne peuvent pas continuer indéfiniment de nous dire ce qu’on doit faire, voter nos Présidents à notre place, tracer nos frontières, déterminer nos langues, etc. Il faut bien que cette mascarade stoppe ! Et ce n’est pas avec des prières, n’en déplaise aux croyants, que cette situation changera. Non ! C’est avec la guerre, les cris, les pleurs, le sang, les morts et les survivants dont le sang des martyrs abreuvera la fureur de vivre : la teneur Négative.

Troisièmement, la résistance est un acte symbolique car même si elle n’atteint pas les fins escomptées, elle permet de montrer la voie à suivre. Martin Luther King de son vivant n’a rien gagné, mais aujourd’hui les choses ont bien mieux avancées que de son temps. Pourquoi ? Parce que la Raison gouverne le monde et que tout est réglé à l’avance par une intelligence qui oriente les actions des hommes ? Quel beau rêve ! La réponse vraie est : parce qu’un homme a résisté ! Parce qu’il a osé dire Non ! Et au fond, parce qu’un homme a exercé sa liberté.

Terminons par ce point : la liberté ! Il semblerait que ce terme soit très étrange pour certains Africains de sorte qu’on croirait même que certains sont nostalgiques du temps de la colonisation ! Je n’ai pas connu ce temps ! Et je ne veux pas le connaître. Mieux, je ne veux pas qu’un Africain le connaisse de nouveau. La démocratie, le nom vide à la mode, comme l’Evangile le fût à une époque pas si lontaine, est dit-on, le règne de la liberté. Mais la liberté, c’est d’abord la capacité de faire autrement que comme on fait d’habitude ; la liberté nous fait et nous donne la possibilité d’être autre, et même, de refuser même d’être libre, si tant est que cette liberté se présente comme un « don » d’un sauveur tricolore. N’ayons donc plus peur d’êtres libres, d’exercer notre liberté car l’existence est d’abord existence pour soi, c’est-à-dire contre l’autre. Le premier acte par lequel on entre en conscience de son soi c’est dans une relation d’opposition avec l’autre. A la question : Qui suis-je ? La première réponse est : Je ne suis pas l’autre ! Mais qui est l’autre ? Ce n’est sûrement pas celui qui a la même conscience historique que moi ; celui dont l’ancêtre, comme le mien était dans les cales des bâteaux. L’autre c’est celui qui nous a fait ce que nous sommes ! L’autre, c’est celui qui me forme à être continuellement celui que je suis, l’autre m’empêche d’être moi, de retourner à mon soi et de me construire sur mon histoire ; l’autre me fait me regarder avec ses yeux plutôt qu’avec les miens. Quand je regarde l’autre, je sais qu’il est autre, qu’il est autrement que moi, qu’il est un obstacle à mon épanouissement, à ma liberté. L’autre, c’est lui qu’il faut combattre pour que j’advienne.

Bombarder ou négocier?

Le chef de file de l’Europe impérialiste, l’actuel Ministre des affaires intérieures du bourreau d’une bonne partie des pays Africains, martelait encore il y a quelques temps que les deux attitudes sont possibles. En effet, ce cher Monsieur croit pouvoir nous faire croire qu’il soit possible d’associer la négociation et la répression. Peut-elle est-il hégélien? Sûrement sur un autre pan de la doctrine du philosophe d’Iéna, mais sûrement pas sur celui-ci. Les deux procédures sont dialectiquement, c’està dire diamétralement opposées et l’une exclut l’autre! Soit on bombarde, soit on négocie. Je suis tout à fait surpris que des personnes puissent croire qu’en 2011 on puisse encore nous tromper, nous Africains quant aux démarches de l’Occident sur nos terres, démarches qui se lisent surtout sur le mot d’exploitation. Bombarder ou négocier, il faut choisir !

La démocratie ? Pourquoi ? Comment ?

On nous chante un peu partout en Afrique que la démocratie est gage de progrès. C’est en effet au nom de la démocratie que les Etats-Unis ont fait (et font) la guerre à l’Irak. C’est aussi au nom de la démocratie que l’Otan viole au vu et au su de tout le monde le pouvoir de l’Etat libyen, et c’est toujours et encore la démocratie utilisée comme alibi qui légitime les attaques françaises en Côte d’Ivoire. Commençons par un constat simple : il n’existe aucun rapport logique entre démocratie et développement, et même si ce rapport existait, il devrait être propre à chaque pays, car la démocratie ne s’applique pas partout de la même façon. Supposons toutefois qu’il faille que l’Afrique accède à la démocratie, la question est comment cette entreprise de démocratisation doit-elle être menée ?

Avant de répondre à la question du comment de l’instauration de la démocratie, répondons d’abord à la question de la démocratie tout court. Qu’est-ce que la démocratie ? Et plus, loin, les Etats non démocratiques doivent-ils être obligés à pratiquer cette forme de gouvernance ? De manière générale, la démocratie est le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple, c’est-à-dire que dans une telle gouvernance, représentants représentant l’opinion majoritaire du peuple et sont tenus de le servir. Voici comment Nkrumah entend la démocratie :

« A tous les degrés, nous recherchons la totale coopération du peuple et de ses organismes ; par là, et par le fait que l’Etat contrôle les moyens de production, nous espérons aboutir à la démocratie la plus authentique selon Aristote. Par des référendums, nous entendons associer le peuple à la direction des affaires nationales ; elles ne pourront donc être faites qu’au mieux des intérêts du peuple. En outre, comme le contrôle d’un Etat moderne est inséparable des moyens de production et de distribution, la véritable démocratie ne peut se trouver que là où ils sont entre les mains du peuple. C’est alors, en effet, que le peuple contrôle l’Etat en exprimant sa volonté par une consultation directe. Cela ne peut que donner l’application la plus concrète de la véritable démocratie »[1].

Avec cette réflexion de Nkrumah, un élément économique vient s’intégrer à la définition de la démocratie : la possession des terres, des moyens de production. Ainsi, selon le philosophe ghanéen, le peuple peut effectivement contrôler le pouvoir et faire imposer sa volonté. Dans la démocratie telle que pratiquée en Occident, cela n’est guère le cas. Davantage, il y a l’implication du peuple dans la gestion de la cité, implication qui ne signifie rien d’autre que le peuple décide de la façon dont il veut être géré. La démocratie ne va donc pas de pair avec le multipartisme, car si c’est la « volonté générale » du peuple, laquelle volonté s’exprime par exemple lors d’un référendum, d’être guidé par un seul parti politique, alors il y a bel et bien démocratie. On est donc en face de démocraties plutôt que de démocratie car tout le monde n’applique pas de principe de Lincoln de la même manière. En effet, dans la façon dont l’Occident nous présente la démocratie, il semble bien que cette dernière soit le règne de la liberté exacerbée ; or un coup d’œil rapide sur les politiques de ces pays nous montrent bien qu’ils sont à l’agonie, d’où la question suivante : pourquoi nous vendre un concept qui les tue ? Sommes-nous obligés d’être « démocratiques » car si on tire toutes les conclusions de l’approche de Nkrumah, un système dictatorial peut très bien avoir été démocratiquement choisi ?

Si la démocratie est le règne de la liberté et que la liberté est fondamentalement le pouvoir de dire Non, alors nous pouvons, mieux, nous devons dire Non à cette démocratie fabriquée de toutes pièces et destinée à nous affaiblir davantage que nous ne le sommes déjà. Le premier acte de démocratie de notre part serait donc de refuser cette démocratie qu’on nous propose, surtout si le refus vient du peuple, c’est-à-dire de la majeure partie du peuple, car la démocratie, aussi angélique qu’on la veut, ne peut être rien d’autre, en dernière analyse, que la dictature de la majorité. De ce point de vue, le slogan impérialiste utilisé en Libye qui ressemble étrangement au slogan des mêmes impérialistes utilisé jadis pour nous coloniser et qui met en accent l’idée de démocratie est un leurre, un simple alibi pour des raisons que j’ignore, mais que je peux imaginer. Restons néanmoins cramponnés à notre sujet.

L’insurrection libyenne vient surtout de l’Est du pays qui ne représente pas la « majorité » de la population. A cause de cette infériorité numérique, les désirs des rebelles ne peuvent pas être des ordres. Il eût fallu que la demande soit plus forte, que le mouvement entraine toute – ou la majorité – de la population comme en Egypte et en Tunisie, de sorte que leurs revendications, sur le plan de la démocratie, soient légitimées. Autrement que de cette manière, ces rebelles ne réclament pas de la démocratie, mais de la pure violence gratuite. De même, la France, les Etats-Unis, l’Otan, etc. qui soutiennent cette rébellion au nom de la « démocratie », c’est-à-dire de la volonté générale du peuple libyen font tout, sauf acte de restauration ou d’établissement de la démocratie. Supposons toutefois – ce qui n’est pas le cas – que les impérialistes fassent acte de démocratie et que les insurgés libyens représentent la majorité du peuple libyen. Comment instaure t-on la démocratie ? Est-ce par une voie autre que celle démocratique de la force des urnes ? Une cause non démocratique peut-elle avoir un effet démocratique, ou alors sommes-nous dans une philosophie pragmatique qui ne tienne compte que de la finalité – l’utilité – de l’action ? Notre réponse est claire : on n’instaure pas la démocratie à l’aide de bazooka et de missiles tomawaks, mais à l’aide d’élections démocratiques. La politique occidentale sur ce point est donc un pur échec.

 

Répondons à nos trois questions de départ. Qu’est-ce  que la démocratie ? A l’évidence, il n’existe pas de définition standard qui vaille pour tous les peuples et pour toutes les époques, et suivant les intérêts divers, la démocratie revêt des sens différents. Ainsi, le contenu qu’en donne Nkrumah est diamétralement opposé à celui que nous martèlent continuellement les puissances impérialistes qui ne prennent que très rarement le temps d’expliquer ce concept, supposant sûrement qu’intuitivement, nous en saisissions le contenu et les implications idéologiques – ce qui n’est pas leur but, et ils en sont pleinement conscients –. Pourquoi la démocratie en Afrique alors ? La première question nous a permis de montrer que ce terme de démocratie est ambigu et qu’il ne peut pas y avoir de « démocratie » préfabriquée dans des laboratoires autres qu’africains pour l’usage d’Africains, cette attitude, ne nous y trompons pas, est un remix de la Conférence de Berlin de 1884 : des résolutions sur l’Afrique, pour l’Afrique – dit-on –, mais sans les Africains ; et nous en avons aujourd’hui les conséquences…Définitivement, la démocratie n’est pas une nécessité, elle n’est pas le remède miracle au développement, pas plus que son absence n’est un gage de sous-développement. Enfin, il fallait savoir comment imposer la démocratie. D’un mot, c’est exclusivement par des moyens eux-mêmes démocratiques.


[1] Nkrumah K., L’Afrique doit s’unir, tr. fr. Jospin L., Paris, Présence Africaine, 1994, pp. 155-156.

Le coup d’Etat de la France en Côte d’Ivoire

Alain Juppé nous martèle la nouvelle « expression vide » à la mode : « protéger les civils », qui sonne un peu comme un slogan impérialiste du type : « humaniser le Nègre », « démocratiser l’Irak », « Evangéliser la terre », etc. Si l’action de la France, puissance colonisatrice par excellence qui tient la tête de file de l’impérialisme occidentale, était aussi naïve que veut nous faire croire M. Juppé, alors les conséquences politiques de ce coup de force doivent être autres que l’accession de M. Ouattara à la Présidence de la République de Côte d’Ivoire. La raison en est simple. Si par la participation des forces françaises (je passe sur l’Onuci), M. Ouattara arrive à s’emparer (car c’est le bon mot) du pouvoir en Côte d’Ivoire, il y aurait clairement « Coup d’Etat » avec une participation active de l’impérialiste.

Commençons par éclairer cette notion de « coup d’Etat ». Nkrumah en donne la définition suivante : « … forme de lutte tendant à la prise du pouvoir politique »[1]. Mais l’analyse de Nkrumah n’est pas globale : elle s’inscrit dans la ligne générale de l’ouvrage que nous venons de citer, c’est-à-dire qu’il comprend le coup d’Etat comme un rapport de force entre les classes. L’exemple de la Côte d’Ivoire nous ferait plutôt penser à un rapport de force entre l’Occident impérialiste et l’Afrique, rapport qu’il constate lui-même et qu’il dénonce en ces termes :

« L’Afrique est actuellement [notons que le texte de Nkrumah est de 1970 et que ce qu’il dit est toujours actuel] le théâtre des luttes opposant impérialistes et masses africaines. L’agression impérialiste n’a pas seulement pris la forme de coups d’Etat ; l’assassinat des leaders révolutionnaires ainsi que l’établissement de réseaux d’information sont la preuve de son acharnement. En outre, il y a une intensification de l’instauration de ces réseaux, [par exemple celui de la « Françafrique »] qui coopèrent étroitement avec les gouvernements néo-colonialistes dans le but de bloquer l’avancée socialiste »[2]

Le texte de Nkrumah est clair, mieux il est actuel dans le sens fort de ce terme, c’est-à-dire qu’il nous interpelle directement aujourd’hui par rapport à une situation présente décriée il y a plus de 40 ans. Simplement pour cette raison, sa philosophie mérite d’être prise un peu plus au sérieux qu’elle ne l’est aujourd’hui. Ce que dit Nkrumah, c’est que les coups d’Etat même à l’intérieur de l’Afrique ont très souvent leurs causes à l’extérieur de ce continent, dans l’intérêt impérialiste en Afrique. Ce qui est frappant dans ce qui se passe en Côte d’Ivoire c’est que la France participe activement au coup d’Etat contre M. Gbagbo alors que jusqu’ici les puissances coloniales s’étaient contentées de piloter leurs marionnettes depuis l’extérieur. La lutte est donc ouverte et un cap décisif a été franchi dans cette crise ivoirienne : le cap de la domination ouverte de l’impérialisme occidental, c’est-à-dire qu’il n’y a de différence que de nom entre cette époque et l’époque coloniale. Le vocabulaire semble même d’ailleurs, très fatalement, faire mention de cette période, comme si la Côte d’Ivoire était un « Protectorat » Français. Mais la réalité que les Africains intelligents n’ont pas manqué de voir, c’est que la Côte d’Ivoire est un pays souverain et libre, capable de décider pour lui-même de son avenir et n’ayant besoin, pour sa gestion politique, d’aucune incrustation des ex-colons d’hier et des colons d’aujourd’hui. Laissons plutôt Nkrumah aller au bout de son analyse et nous révéler les aboutissants de ces coups d’Etat :

« Tous ces coups d’Etat sont les conséquences d’une même situation : il existe d’une part les puissances néo-colonialistes qui manœuvrent les Etats néo-colonialistes en donnant leur appui aux élites réactionnaires bourgeoises dans leur lutte pour le pouvoir ; et d’autre part, les masses africaines dont la prise de conscience accrue révèle la poussée de plus en plus forte de la Révolution socialiste africaine »[3]

Nkrumah a sûrement raison a plus de 90%, mais je ne m’hasarderai pas à le suivre quant à la prédiction de la montée du socialisme en Afrique, préférant plutôt un concept plus opérationnel : le « nationalisme ». En effet, en Afrique, les masses ont soutenu largement M. Gbagbo qui, rappelons-le, n’est pas qu’un individu, mais le symbole de la souveraineté de la Côte d’Ivoire, car légalement proclamé vainqueur de l’élection présidentielle par l’autorité compétente en affaire d’élections présidentielles en Côte d’Ivoire : le Conseil Constitutionnel dudit pays. Aujourd’hui, les impérialistes et quelques uns de leurs complices Africains veulent nous faire croire que c’est la « Communauté Internationale » qui décide de qui est Président dans tel pays du monde. Aberration ! Les masses africaines ont sur ce point réellement pris conscience de l’enjeu impérialiste de la situation et se sont largement positionnées en défaveur de cette ingérence flagrante. On peut y voir un bon catalyseur pour l’Union Africaine tant souhaitée par Nkrumah. Le réel problème ici c’est que les dirigeants ne représentent en rien – ou presque – l’opinion du Peuple car ces derniers ne se sont que trop peu exprimés sur la question et ont pris le grand soin – par crainte de représailles de l’impérialiste (?) – de soutenir M. Gbagbo. Celui qui a le premier pris la défense de M. Gbagbo, à savoir M. Kadhafi a déjà reçu une bonne dose de tomawaks pour que s’instaure la « démocratie » en Libye.

Dans cette crise ivoirienne, il y a donc tentative de coup d’Etat, car M. Ouattara n’a pas encore le pouvoir et coup d’Etat de la France à la Côte d’Ivoire, c’est-à-dire établissement d’un régime politique sur la base de la force autre que celle des urnes, laquelle est elle-même garantie par la force juridique du Conseil Constitutionnel Ivoirien. La France a donc montré une nouvelle fois qu’elle ne se préoccupe guère de respecter les Africains, mais de les piloter comme M. Ouattara. Le plus flagrant dans tout ceci c’est qu’elle le fait ouvertement.

Concluons donc ce papier. Le coup d’Etat implique certes une prise du pouvoir politique, mais il implique surtout un usage illégal et illégitime de la force dans ce sens de cette conquête. Or, comment faire autrement pour voir qu’en Libye et en Côte d’Ivoire, la France et la communauté dite « internationale » ont clairement attenté au pouvoir politique de ces Etats par la force ? Malgré toutes les acrobaties que tente M. Juppé en Côte d’Ivoire, acrobaties qui devraient permettre de contourner les vices de procédures juridiques accumulés tout au long de cette entreprise impérialiste de la France, le fait du coup d’Etat, non d’individu à individu, ou d’individu à Etat, mais plus grave, d’Etat à Etat reste indiscutable.


[1] Nkrumah K., La lutte des classes en Afrique, tr. fr. Marie-Aïda Bah-Diop, Paris, Présence Africaine, 1972, p. 57.

[2] Ibid., p. 59.

[3] Ibid., p. 61.


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