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Malentendus des prémices d’un « discours » sur l’homosexualité

Dans le premier numéro du Journal du Club de Philosophie de l’Université de Douala, M. Akoa, enseignant de philosophie et morale, a écrit trois paragraphes sur l’homosexualité. Il semblerait que cette question soit une des « problématiques » soumises aux enseignants par les étudiants. Dans cette optique, ces derniers attendaient donc des réponses des premiers. Dans ces paragraphes, M. Akoa nous révèle son point de vue en ce qui concerne l’homosexualité en prenant appui sur la prémisse suivant laquelle « La trajectoire que prend l’humanité est jugée suivant un critère qu’on peut assimiler à la perfection ou à l’excellence. » (Journal du Club de Philosophie de l’Université de Douala, n°1, juin 2014, p. 5). « Suivant ce critère, poursuit M. Akoa, il est évident que l’homme se situe à mi-chemin de la supra-humanité et de l’infra-humanité. » (id.) La solution que propose M. Akoa entre le balancement entre ces deux pôles est « le juste milieu » ou la normalité. Et qu’est-ce qu’être « normal » ? M. Akoa répond qu’un homme normal c’est être un « être dont la rationalité est la norme suprême de comportement. » (id.) M. Akoa continue son argumentaire en soutenant que la supra-humanité et l’infra-humanité, ces deux « extrémités de l’humanité » (id.), si elles sont atteintes par un homme dans ses pratiques, le poussent vers l’irrationalité, c’est-à-dire une attitude « dont la norme de comportement a dépassé la rationalité. »(id.) Une fois cette base argumentative construite, M. Akoa pose alors la question centrale de son propos : « Est-ce [l’homosexualité] une pratique normale ou alors une pratique contre nature ? » Arrêtons-nous d’abord à ce premier paragraphe du papier de M. Akoa. Si la logique de l’argumentation de ce dernier peut paraître séduisante et tout à fait rationnelle, il n’en malheureusement pas le cas puisqu’il y a dans ce dernier une suite de maladresses et d’approximations qui rendent l’analogie par laquelle procède l’auteur et donc la question-conclusion qui résulte de cette analogie irrecevable.

D’abord la première phrase du texte qui se présente comme Majeure du discours. M. Akoa nous dit en un mot que l’humanité progresse étant entendu bien sûr que le progrès est une amélioration des conditions humaines. Ce fondement de la réflexion est moyenâgeux ou, pour bien dire, antique, puisqu’il remonte à la vision aristotélicienne des choses. C’est Aristote en effet qui pensait que les choses réalisent leur en-vue-de-quoi dans le monde. Autrement dit, les choses progressent vers leur plein accomplissement, c’est-à-dire leur fin. De nos jours, et à travers l’évolution du monde, il est difficile de continuer de penser comme Aristote que les choses progressent vers leur fin, car ce que nous prouve l’évolution du monde, c’est que les choses progressent effectivement vers leur fin qui n’est pas leur finalité, c’est-à-dire leur plein accomplissement, mais leur disparition. L’homme n’échappe pas à cette règle. Lorsque Raymond Aron en arrive à conclure aux Désillusions du progrès (Paris, Gallimard/Calman-Lévy, 1969) il suit la ligne empirique que nous propose l’ « évolution » de l’humanité. Dans cette optique, cette phrase d’Adorno et Horkheimer sonne beaucoup plus juste que celle de M. Akoa : « De tout temps, l’Aufkläung, au sens le plus large de pensée en progrès, a eu pour but de libérer les hommes de la peur et de les rendre souverains. Mais la terre, entièrement « éclairée », resplendit sous le signe des calamités triomphant partout. »[1] L’humanité ne progresse donc pas – ainsi qu’on peut aisément le constater en scrutant le monde – vers « l’excellence », mais vers son propre anéantissement, et contrairement à ce pense M. Akoa, cette évolution est tout à fait « rationnelle » et non irrationnelle. En effet, comme le montrent les auteurs de Dialektik der Aufklärung, c’est la Raison qui progresse, lentement et sûrement, mais surtout froidement vers la réalisation de ce but. M. Akoa semble comprendre la rationalité comme « raisonnabilité » et entend donc le rationnel comme le raisonnable ce qui nous davantage croire qu’il est solidement accroché à la philosophie d’Aristote. Pourtant, Hegel a montré dans la Phénoménologie de l’esprit ainsi que dans La raison dans l’Histoire que le rationnel n’est pas toujours le raisonnable. Autrement dit, les voies de la raison ne sont pas toujours les voies morales et il peut même arriver que ce qui nous apparaît comme tout à fait déraisonnable soit tout à fait rationnel, c’est-à-dire pensé par l’Esprit.

Vient ensuite la question de la normalité qui est la mineure du raisonnement de M. Akoa. M. Akoa nous explique qu’un homme « normal » est un homme qui a la rationalité comme norme suprême de comportement. Autrement dit, la normalité est signe d’ « excellence » puisqu’elle nous évite l’hyper-irrationalité (la supra-humanité) et l’hypo-irrationalité (l’infra-humanité). Ici aussi, il semble que ce soit la philosophie occidentale antique qui guide la réflexion de M. Akoa. En effet, c’est pour Platon et Aristote que le « juste milieu » apparaît comme la voie royale de l’excellence. Pour les modernes, cette thèse est largement dépassée. Si M. Akoa avait pris la peine de référer à l’École de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse notamment) et même à M. Njoh-Mouelle, il se serait rendu compte du fait que l’analyse de Platon et de son disciple est à plus d’un titre désuète. Premièrement, la question de la « normalité » comme valeur d’excellence suppose l’existence d’un monde normal lui-aussi. Or, comme nous l’avons vu précédemment, le monde dans lequel nous vivons est tout sauf normal : il est anormal. La normalité dans un monde qui ne l’est pas est donc elle aussi anormalité. Lorsqu’Adorno et Horkheimer s’en prennent à l’industrie culturelle, ils critiquent surtout l’usage « normal » des œuvres d’art dans un monde normalement anormal. De même, les Minima Moralia (Frankfurt am main, Suhrkamp Verlag, 1951) exposent la vacuité de la morale dans un monde lui-même immoral. Être « normal » dans un monde immoral c’est être immoral. C’est Marcuse qui clôt la boucle de cette argumentation dans L’Homme unidimensionnel (Routledge & Keagan Paul, 1964) en montrant la médiocrité de l’unidimensionnalité, c’est-à-dire de la « normalité » dans la société industrielle avancée. Dans la même veine argumentative, mais sur un autre terrain, la normalité est apparentée à l’insuffisance à penser, à la facilité, à un croche-pied au sapere aude de Kant, en un mot à la médiocrité : tel est la teneur du quatrième chapitre de l’ « Essai sur la signification humaine du développement ». Pour M. Njoh-Mouelle, le « juste milieu » est juste le « milieu », c’est-à-dire la médiocrité, et l’homme du milieu est un homme médiocre : son esprit est « moutonnier » (De la médiocrité à l’excellence, Yaoundé, CLE, troisième édition, 1998(1970), p. 49) et son « conformisme irréfléchi » (id.). L’homme du milieu, « l’homme normal » de M. Akoa, est « l’homme mécanisé » (ibid, p. 51), l’homme réifié, réduit à l’état de chose dont l’essence n’est justement pas de penser. M. Emboussi Nyano a examiné cette notion de « juste milieu » chez M. Njoh-Mouelle dans un article paru dans L’aspiration à être (« La moyenne et la norme » in op. cit., Chennevières-sur-marne, Dianoïa, Maât Special Issues, 1, 2002, pp. 42-71, précisément p. 55 sq). M. Njoh-Mouelle conclut donc son propos en ces termes : « [le] « juste milieu » ou « moyenne » (…) ne sont des valeurs que pour l’homme médiocre (…) La justice du « juste milieu » reste distributrice et relative. La valeur qui confère humanité vraie et dignité à l’homme n’est pas relative mais absolue. » (Njoh-Mouelle, op. cit., p. 53. C’est l’auteur qui souligne.) Encourager le milieu c’est donc encourager la médiocrité. De plus, M. Akoa oublierait-ils que les personnes qui ont fait avancer l’humanité étaient pour la plupart des génies, c’est-à-dire des personnes « anormales » ? Se laisser phagocyter par le grand nombre n’est pas signe d’intelligence, mais bien la marque de la médiocrité. La rationalité (puisque M. Akoa met un accent sur elle) commande de réfléchir, de penser soi-même, de peser, d’apprécier les situations et non de se soumettre à la majorité – ce qui est la voie du « normal » – ou à la nature, ce qui est une nouvelle façon de régresser à la sous-humanité. Pourtant, bien que professant la rationalité, M. Akoa nous invite néanmoins à nous soumettre à la nature. Tel est le sens de la question grave qui clôt le premier paragraphe de son texte. La solution qu’y apporte M. Akoa est la soumission à la nature, ce qui est objectivement le contraire de l’attitude rationnelle. En effet, suivre la nature c’est suivre son instinct tandis que raisonner c’est suivre la raison. Et l’homme n’est qu’homme que lorsqu’il suit sa raison. C’est ce que semble acquiescer M. Akoa lorsqu’il écrit que pour un homme « la rationalité est la norme de comportement ». Mais qu’est-ce que la rationalité si ce n’est l’opposition à la nature ? Dans La raison dans l’histoire, Hegel apporte les éclaircissements suivants : « Après la création de la nature l’homme apparaît et s’oppose au monde naturel ; il est l’être qui s’élève dans un univers second. Notre conscience générale comporte la notion de deux règnes : celui de la nature et celui de l’esprit. Le royaume de l’esprit comprend tout ce qui est produit par l’homme. »[2] En clair, ce qu’explique Hegel est que « L’homme en tant qu’homme s’oppose à la nature et c’est ainsi qu’il devient homme. »[3] Si Hegel raille l’Afrique et les Africains, c’est en grande partie à cause du fait qu’il estime qu’en Afrique règne un « état d’innocence » qui est l’état de « l’unité de l’homme avec (…) la nature. » Cet état est aussi celui « d’inconscience de soi »[4] ou d’inconscience tout court. Pour utiliser le langage d’Horkheimer, on pourrait dire que Hegel estime que les Africains n’ont pas encore réalisé l’ « éveil du sujet », l’éveil de la conscience qui marque la prise de conscience de l’altérité entre la nature et l’individu. Se soumettre à la nature ce n’est pas être un homme, mais être un animal ; avoir la nature comme référant ce n’est pas être excellent, mais médiocre ; obéir à la nature plutôt que s’en rendre maître c’est faire preuve d’un défaut de rationalité criard. Un homme qui a la nature pour guide est donc un « homme à l’état brut. », un « sauvage »[5]. Est-ce vraiment à ce niveau que veut nous faire régresser M. Akoa ? En nous conseillant de nous soumettre aux prétendus commandements de la nature, ce dernier précipite de nouveau l’humanité dans l’abîme sans fond de l’inconscience et donc du manque de liberté et de création. La philosophie moderne met l’accent sur la liberté et la créativité de l’homme tandis que M. Akoa met l’inhiber au nom de la nature tout en soutenant que l’homme est rationnel. Mais si l’homme est rationnel c’est qu’il n’est pas naturel et donc que la nature n’est pas la norme de son comportement. Telle nous semble être l’erreur majeure du papier de M. Akoa : définir l’homme comme une être rationnel et le soumettre néanmoins à la tyrannie naturelle. Ici encore, c’est Aristote qui permet de comprendre pourquoi M. Akoa peut tomber dans une telle erreur. En effet, comme le candidat de Platon, M. Akoa a une définition bien curieuse de la rationalité qui peut être résumée dans l’idée de com-prendre la nature. Pour Aristote, l’homme était rationnel parce qu’il était capable de comprendre la nature et donc de mieux suivre son Bien, bien qui a justement été pensé par la nature. Cette position est séduisante, parce qu’elle confère à l’homme une certaine « sécurité ontologique », mais les cadres de cette sécurité sont l’horizon mortel de la liberté. Rien d’étonnant dès lors que M. Njoh-Mouelle conçoive ce besoin de « sécurité » comme la « mort »[6] : précisément la mort de la liberté et de la créativité. Cette rationalité-soumission-à-la-nature que nous propose M. Akoa n’est pas humaine, elle est animale et ne peut donc pas être brandie contre l’homme dans l’exercice légitime de son droit de se départir de la nature. Cette idée de nature est le centre du reste de l’argumentaire de M. Akoa, mais comme nous l’avons déjà vu ici et ailleurs, elle ne peut pas être convoquée contre l’homosexualité parce que l’homme n’est pas un animal et qu’il possède le droit – « divin » pour certains – de se distinguer d’elle. Pour cette simple raison, tout le discours de M. Akoa perd en crédibilité et il ne nous semble pas nécessaire de le commenter davantage.

[1] Horkheimer M. et Adorno Th. W., La dialectique de la Raison (1944), trad. franç. Kaufholz É., Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1974, p. 21.

[2] Hegel G. W. F., La raison dans l’Histoire (1822-1830), trad. franç. Papaoiannou K., Plon, coll.
« 10/18 », 1965, p. 71.

[3] Ibid., p. 251. Nous soulignons.

[4] Idem pour toutes les expressions entre guillemets précédentes.

[5] Idem.

[6] Njoh-Mouelle É., op. cit., p. 50 sq.

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La dialectique du mensonge (II)

Sur la question de l’homosexualité : parce qu’il ne faut pas se taire !

Nous avons vu qu’il est possible de fonder les accusations de M. Ateba Eyene, notamment lorsqu’elles s’adressent à la sincérité des Loges, à la franchise de leur membres et à la capacité de ces dernières à impulser le développement. Pourtant certains arguments nous paraissent plus rocambolesques qu’autre chose, notamment la théorie de l’homosexualité sectaire proposée par notre auteur.

Selon M. Ateba Eyene, il y a deux sortes d’homosexualité. D’abord l’homosexualité politique, et ensuite l’homosexualité satanique. L’homosexualité de la première espèce vise la « dépersonnalisation », elle vise à asseoir l’autorité du sodomisant sur le sodomisé, elle scelle la hiérarchie de la manière que les luttes dans les sociétés animales permettent au mâle dominant d’afficher et d’exercer son pouvoir en tenant les autres prétendants en respect. Ensuite, l’homosexualité satanique, et c’est à ce niveau que les choses se compliquent. M. Ateba Eyene nous explique que l’homosexualité consiste à tirer de l’individu toute substance ou toute « puissance », car c’est dans l’intestin grêle, ou peut-être faudrait-il généraliser comme le fait l’auteur lui-même en disant grossièrement les « fesses » ­­­­– toujours est il qu’il s’agit du postérieur – que se situe la puissance de l’individu. C’est ce qui explique par exemple, soutient M. Ateba Eyene, qu’on maudisse en Afrique en montrant les fesses.

Cette vision générale de l’homosexualité ne nous parait pas satisfaisante parce qu’elle n’identifie pas la composante d’un comportement homosexuel réel. En effet, elle ne présente qu’au mieux des déviances fort regrettables, et au pire de simples élucubrations causées par une réduction du comportement homosexuel à ce qu’il a de plus inessentiel : le coït anal. Une pareille réduction est intolérable parce qu’elle réduit la sexualité à l’acte sexuel. C’est pour cette raison que M. Ateba Eyene ne peut voir que deux sortes d’homosexualités, car les lunettes qu’il utilise ne lui permettent guère d’avoir un champ de vision plus élargi. Le comportement homosexuel et la sexualité qui en découle dépasse largement le cadre du coït anal. M. Ateba Eyene essaierait-il de nous faire croire que le comportement hétérosexuel serait réductible au coït vaginal ? Une relation hétérosexuelle ne tourne t-elle toujours qu’autour du sexe ? A l’évidence ce n’est pas la nature de ces relations que M. Ateba Eyene met à jour, mais sûrement – et nous espérons nous tromper grossièrement – la propre vision qu’il a de leur nature. L’homosexualité est une manière d’être qu’on affiche fièrement quand les circonstances sont propices, car les homosexuels – et il faut saluer leur courage – sont sur ce sujet qui les concerne, bien plus francs que les maçons. Les homosexuels affirment leur homosexualité et sont sincères avec eux-mêmes. C’est la persécution et la peur que cherchent à instaurer certains esprits réfractaires à la différence qui empêchent encore certains d’entre eux d’arborer fièrement les couleurs qui sont les leurs. La peur qu’affichent certains d’eux est compréhensible, surtout lorsqu’on sait qu’à la différence des maçons, ils n’ont pas les moyens de se défendre. En plus, s’il faut être vraiment objectif, nous devons être forcés de reconnaitre qu’on ne peut pas avoir une société constituée uniquement de « héros », de « surhommes » et « d’hommes excellents », et qu’on ne peut donc pas forcer tout le monde à se hisser à un pareil niveau. Mais si la peur qu’éprouvent certains homosexuels est réelle, concevable et hautement compréhensible, celle des franc-maçons n’est pas tolérable, parce qu’à notre connaissance on ne leur a jamais promis la mort en plein plateau de télévision comme cela a été le cas alors que Me Kom, comme à sa glorieuse habitude, défendait les droits de gens qui sont aussi, comme vous et moi-même, des hommes sur le plateau où elle avait précédé notre auteur le 27 mai de cette même année. Mais pénétrons plus en avant les arguments de M. Ateba Eyene et soumettons-les, selon les vœux de M. Towa, à la redoutable épreuve de critique et de tri. Commençons avec « l’homosexualité politique ».

Si nous comprenons bien ce que dit M. Ateba Eyene et si nos hypothèses sur sa réduction qu’il opère sont justes, il faut parler non « d’homosexualité politique », mais de « sodomisation politique ». C’est ce dernier terme que nous utiliserons conformément à nos hypothèses. M. Ateba Eyene dit donc que la sodomisation politique vise à détruire l’autre et à annihiler en lui toute tentative de se dresser contre celui qui sodomise. Nous avons deux questions à opposer à cette théorie. Premièrement, est-ce que cette sodomisation est seulement politique ? Deuxièmement, la sodomisation est-elle le seul moyen d’affirmer sa supériorité sur l’autre ?

A la première question nous répondons directement par la négative, car ce type de « rituel » – car il s’agit ici non d’une manière de vivre tout à fait noble  mais d’une pratique dont les buts sont obscurs dignes de Méphistophélès – ne se pratique pas seulement en politique. Si le but est de maintenir l’autre sous un quelconque joug, ce rituel peut très bien être observé en entreprise, dans les Universités, les Monastères, les Séminaires (Grands et Petits), les Internats, etc. pourvu qu’il y ait un quelque rapport d’autorité qui soit établi entre le sodomisant et le sodomisé. C’est ce que nous avons appelé autre part la « sodomination ». Or, si ce rituel n’est pas consubstantiellement lié à la politique, pourquoi encore lui accoler cet adjectif ? Il devient par là même inutile et impropre à rendre compte de la réalité de la pratique, car elle devrait avoir cours – si elle a cours – partout où il existe un quelconque pouvoir. En réalité, M. Ateba Eyene devrait opter pour le vocable de « sodomination », car il s’agit bien là d’une sodomisation dans le but avoué de la domination. Les incantations diaboliques que révèle Hebga sur le sujet doivent être comprises dans ce sens. Maintenant, si ce rituel  a pour axe le pouvoir et l’affirmation de ce dernier, la sodomie est-elle nécessaire ?

Ici aussi nous répondrons pas la négative, car il est possible d’atteindre les mêmes résultats avec le coït vaginal ou pire, avec une fellation, car alors on garderait symboliquement – car tout ici est affaire de symbole – le goût du phallus du Maitre dans la bouche, ce qui empêcherait par exemple que toute parole sortant d’une  pareille bouche à l’endroit du Maitre ne soit autre chose qu’élogieuse dans le meilleur des cas ou, dans le pire, carrément de nature à s’auto-flageller. Mais M. Ateba Eyene renchérirait sûrement en brandissant sa théorie de la « puissance du rectum ». A cette théorie, nous opposons une autre vision. Nous ne pensons pas que ce soit un pouvoir réel qui aurait choisit d’aller se loger d’ans l’intestin grêle. Selon nous, parlant ainsi sous le couvert de la science, cet endroit serait plutôt le refuge des déchets du corps. En effet, si on doit proposer une théorie des « trous » de l’homme – M. Ateba Eyene en décompte neuf – il faudrait penser à ajouter les pores et on rendra immédiatement compte que le travail des trous du corps humain est principalement un travail ingrat, car il consiste soit à expulser, soit à retenir les déchets. Les yeux se chargent avec les larmes d’expulser les corps étrangers s’étant logés dans les cavités oculaires ; les narines se chargeant d’expulser les muqueuses nasales ; les oreilles, elles, se chargent de retenir les corps étrangers et de prévenir tout dommage à l’oreille interne ; la bouche nous soulage du trop-plein des sécrétions des glandes salivaires lorsqu’elle ne nous sert pas à vomir et donc à expulser ce qui vient d’encore plus bas ; les pores expulsent la sueur et les canaux urinaires se chargent de l’urine quand l’anus scelle le départ de tout ce qui n’est plus utile à notre organisme en ce qui concerne les nutriments. Voilà donc le réel « pouvoir » des orifices humains, et il diffère grandement de celui que leur prête M. Ateba Eyene. Mais dans tous ces orifices, il n’y a en qu’un seul qui a une tâche « noble » – non pas que la tâche d’expulser les déchets ne soit pas noble et salvatrice pour l’organisme – : c’est le trou de l’organe sexuel, car il est chargé de donner la vie. Et c’est ce dernier point et non celui qu’avance M. Ateba Eyene, qui, à notre avis, explique que ce soit d’abord toujours la mère qui maudit en montrant son postérieur, et ensuite que se soit justement ce postérieur qu’elle expose.

La mère expose son postérieur à son fils – et jamais à un autre – par « décence » et de manière « symbolique », car ce postérieur est sensé représenter son vagin et rappeler donc au fils l’endroit d’où il vient et le pouvoir que ce vagin qui le maudit a sur lui : c’est le pouvoir de la vie. La femme qui présente son postérieur à son fils pour le maudire lui rappelle le droit qu’elle a sur lui, et c’est sûrement ce droit qui est le seul « pouvoir » réel caché à cet endroit. Dans une logique non symbolique, c’est son vagin qu’elle aurait présenté, mais nulle ne s’aviserait à présenter son vagin à son fils, d’abord par pudeur – et pas seulement ! – et ensuite parce qu’elle risquer provoquer l’effet inverse au dégoût qu’elle espère susciter en lui. C’est pourquoi ce sont ses fesses et pas son vagin qu’elle présente à l’infortuné. C’est pourquoi aussi une femme ne peut jamais maudire un fils autre que le sien, simplement parce qu’elle n’a pas sur ce dernier, le « pouvoir du vagin », le pouvoir de lui avoir donné la vie et donc, symboliquement, le droit de la reprendre. Toute la symbolique de l’acte de maudire est contenue dans cet acte. Contrairement, à ce qu’on pense, maudire ici ce n’est pas souhaiter le mal, mais seulement récupérer le bien originel que la mère a donné ; bien qui est la vie. On peut discuter sur la vérité d’un pareil symbolisme, mais il ne s’agit déjà pas à l’évidence d’un « pouvoir rectal » qui inciterait les gourous à sodomiser leurs adeptes, comme ce n’est pas assurément pas sur la base de ce soi-disant pouvoir que les femmes maudiraient en présentant leur postérieur à leurs victimes.

Pour être tout à fait complet sur l’homosexualité, il faudrait souligner le fait que M. Ateba Eyene, s’appuyant sur sa théorie des trous humains que nous venons de discuter, soutient que la sodomisation satanique est justement satanique parce qu’elle opère contre-nature, car « Dieu n’a pas prévu l’homosexualité ». Mais M. Ateba Eyene n’a pas terminé sa phrase, ce qui aurait permis justement de le prendre au sérieux. En effet, « Dieu n’a pas prévu l’homosexualité » parce que « Dieu n’est pas ». Comment pouvez-vous demander à quelqu’un de prévoir quelque chose alors que cette personne n’est déjà pas ? C’est proprement impossible. Pour qu’il eût prévu l’homosexualité ou toute autre chose, il aurait fallu d’abord qu’il soit. Or, ce n’est malheureusement pas le cas. Par contre, cette référence à « Dieu » et à la « nature » témoigne de l’inaptitude criarde de M. Ateba Eyene à argumenter au sujet de l’homosexualité autrement que par des moyens illégitimes comme nous l’avons expliqué dans notre série d’articles sur « l’homofolie » (1, 1′, 2 et 3). Dieu est en effet un moyen illégitime pour traiter de la question de l’homosexualité, car cette question regarde d’abord, ensuite, surtout et enfin, les hommes. C’est entre les hommes et pour les hommes que cette question doit être discutée. Autrement le débat est déjà faussé à la base. C’est sur cette dernière notion que nous allons baser le dernier mouvement de notre argumentaire en expliquant en quoi le réquisitoire de M. Ateba Eyene est dialectique. En nous appuyant sur les développements de Max Horkheimer et de Theodor W. Adorno, nous entendons montrer que la visée de l’Aufklärung qu’emprunte M. Ateba Eyene qui affirme que son projet est justement est justement de projeter des Lumières sur les pratiques sectaires, est elle-même entachée, de part en part, de la mythologie dont elle dit se séparer : c’est ce qu’il explique qu’un mensonge remplace un autre mensonge dans son discours.

Homosexualité et parentalité


Notre question ici est simple : les homosexuels ont-ils le droit d’être parents, c’est-à-dire d’avoir des enfants ? Cette question peut sembler maladroite pour bien de personnes de mon entourage et au-delà dont les liens sont ceux de l’homophobie, ou plus grave, de l’ « homofolie », mais il nous semble que cette question mérite d’être posée, et surtout, il nous semble que les réponses qu’on lui donne doivent être sérieusement éprouvées. Nous allons ici tenter d’évaluer les arguments fréquemment évoqués pour répondre à notre question par la négative.

Le premier argument qui est fréquemment employé par les personnes qui dénient aux homosexuels le droit d’avoir des enfants est que les rapports sexuels que ceux-ci ont consentis d’avoir ne sont pas de nature à produire des enfants et qu’ils doivent donc ne pas chercher à être inconsistants vis-à-vis d’eux-mêmes, puisque le fait de ne pas avoir des enfants est contenue dans la nature même de leur relation sexuelle. Cet argument, bien que séduisant, à certains problèmes, notamment le fait qu’il réduise la relation homosexuelle à l’acte sexuel. Cette réduction grossière permet de ne pas apercevoir toute la complexité du problème. En effet, l’homosexualité est d’abord une question d’orientation de la sexualité, et dans ce dernier terme il faut entendre plus que simplement l’acte sexuel, mais aussi la préférence sexuelle, c’est-à-dire l’amour. Cette distinction nous permet d’éviter de réduire grossièrement la question de l’homosexualité à l’acte sexuel et de la comprendre dans son sens le plus éminent, c’est-à-dire comme orientation sexuelle et comme sexualité. Mais pour que la vacuité de cet argument soit évidente, au-delà de cette réduction grossière qui pose la mauvaise formulation de la question de l’homosexualité, nous allons prendre des exemples de cas dans lesquels, on pourrait aussi, réduisant l’amour à l’acte d’amour, statuer sur l’impossibilité pour un couple pourtant hétérosexuel d’avoir des enfants. Supposons pour cela trois cas. Dans le premier, un couple hétérosexuel se marie sans problèmes. Mais au cours de leur vie amoureuse, l’un des conjoints devient stérile. Les conjoints décident néanmoins de continuer leur relation tout en sachant que les relations sexuelles qu’ils entretiendront n’ont plus aucune chance de conduire à la procréation. Doit-on empêcher ce couple d’avoir des enfants pour la raison que leurs relations sexuelles ne conduisent pas à la procréation ? Cette question ne semble t-elle pas un peu « tordue » ? On pourrait, pour répondre à cet exemple, poser que les relations sexuelles initiales du couple étaient de type à procréer, et que c’est seulement par « malchance » que ces rapports ont viré vers une impossibilité à procréer. Soit ! Offrons alors, en guise de deuxième exemple, une variante du premier cas. Dans ce dernier, les deux conjoints se savent stériles et décident néanmoins d’opter pour une relation amoureuse qui conduit – pour satisfaire les puritains – jusqu’au mariage. Dans ce cas, les conjoints, sachant pertinemment que leurs relations sexuelles ne donneront jamais lieu à de la procréation, ont-ils le droit d’être néanmoins parents ? Cette deuxième question, si on y répond par l’affirmative, prouve au moins deux choses : premièrement, que l’amour dépasse largement le cadre de l’acte sexuel et le désir d’avoir des enfants. Sinon, on passerait toute notre vie à penser à faire des enfants, or ce n’est pas le cas ! Deuxièmement, qu’il est possible d’être parent autrement que par le coït. Cette deuxième voie de sortie pose la possibilité de l’adoption, et c’est justement ici que l’argument des  au moins homophobes change pour muer en celui qui suit.

De la nature des relations sexuelles dont on est maintenant assuré de la vacuité, on va poser l’équilibre de l’enfant. Un de mes amis essayait de dire qu’un garçon élevé par exemple par une femme et une femme manquerait de virilité, car il n’y aurait pas, dans son entourage, la figure tutélaire du père. Il serait ainsi balloté entre la mère et la mère. Et pis, lorsqu’il ira à l’école ou verra simplement les familles autres que la sienne, il se rentra compte qu’il manque quelque chose à la sienne : un homme. Cette situation empêchera l’épanouissement de l’enfant et l’entrainera dans le « cercle vicieux » de la « reproduction sociale ». En somme, un enfant élevé par des homosexuels sera homosexuel. Une fois de plus, cet argument manque de rigueur et considère les relations humaines comme des relations mathématiques et mathématisables – justement, en passant, mon ami étudie les maths – au lieu de les voir comme contingentes, même si on ne peut pas nier qu’une bonne dose de déterminisme leur serve de soubassement. Mais analysons l’argument de près. Son premier moment pose qu’une famille épanouissante doit avoir deux parents : l’un male et l’autre femelle. Soit ! Mais avons-nous seulement à l’esprit qu’il existe des familles monoparentales ? Les enfants issus de telles familles sont-ils moins épanouis que ceux qui sont issus de familles biparentales ? Il est certain qu’il est toujours meilleur d’avoir plusieurs personnes devant soi, mais justement, les familles homosexuelles ne sont monoparentales, mais « monosexuées ». Et même s’il est peut être probable que l’enfant, au début soit troublé de l’apparence – sexuelle – identique de ses deux parents, nous pensons que la virilité ne se lit pas seulement dans le sexe, mais surtout dans l’autorité qu’on exerce sur son enfant. A ce niveau la question change de direction et elle peut être facilement résolue. L’enfant serait épanoui, pas s’il a deux parents de sexe opposé, mais s’il a deux parents qui se complètent : l’un jouant le rôle traditionnellement – nous disons bien traditionnellement, parce que dans certaines familles ce n’est pas le cas – joué par le père : celui du parent autoritaire ; et l’autre jouant le rôle traditionnellement aussi, joué par la mère : celui du parent attentionné, doux et compréhensif. C’est dans ces valeurs que nous pourrions appeler « familiales » et qui relèvent donc non du sexe, mais de la personnalité des parents, que l’enfant, à notre avis, trouvera son épanouissement.

Supposons maintenant que l’enfant se trouve désorienté quand il se rend chez ces amis ou à l’école. Supposons par exemple qu’on demande à tous les enfants de l’école de dire le métier de leurs parents, ou, pour rendre la tâche plus difficile, de dire le métier de leur père, puisque dans l’exemple que nous a pris notre ami, l’enfant n’a pas de père. Comment se sentira l’enfant ? Nul ne doute qu’il sera déboussolé puisqu’il ne sait pas ce qu’est un père, sur la base qu’il n’en a pas chez lui. Mais un enfant qu’on a éduqué peut répondre à son professeur qu’il n’a pas de père, mais deux mères. Cette réponse entrainera sûrement des débats, mais je pense que l’éducation qu’on donne à nos enfants peut leur permettre de résoudre plus ou moins facilement de genre de problèmes. En effet, cette question peut aussi se poser du point de vue de la religion. Supposons de nouveau qu’en plus d’être issu d’une famille homosexuelle, l’enfant dont il est question est athée, comme ses parents et que chaque jour il entend ses camarades de classe, ses professeurs et une large batterie de ses contacts s’écrier : « Oh ! Mon Dieu ». Dans quelle situation sera-t-il ? Forcément déboussolé aussi, mais même à ce niveau, c’est l’éducation qu’il a reçue qui lui permettra de résister à la « dissonance cognitive » qu’il sera alors en train de subir. Cette dernière remarque nous permet de terminer sur la capacité de décider librement de l’enfant. Lorsqu’ils ne sont pas en âge de décider, les parents décident pour les enfants : c’est ainsi que les parents transmettent leurs croyances, leurs fois, leurs orientations sexuelles, etc. à leurs enfants. Mais cette fascination et ce pouvoir qu’exerce le parent sur l’enfant s’estompe en même temps que grandit la conscience de soi qui garantit la liberté. C’est pourquoi, les enfants ne partagent pas nécessairement les convictions de leurs parents lorsqu’ils grandissent, parce que l’expérience qu’ils ont de la vie diffère de celle de leurs parents et qu’ils ont à proprement parler, leur liberté. La conclusion du deuxième argument est donc à invalider, à savoir que les enfants d’homosexuels deviendront eux-aussi homosexuels. Au-delà de cette justification par la raison et la liberté, il y a le fait même que les enfants hétérosexuels ne sont pas nécessairement hétérosexuels.

Bravo, Maitre !


Je dois d’abord m’excuser auprès de ceux qui attendent depuis plusieurs jours déjà que je publie quelque chose sur ce blog. Il est en effet, assez rare que je passe autant de temps sans rien écrire. La première raison à cette situation est que j’expérimentais mon dernier article : « Le silence », pour des raisons personnelles. La seconde raison est que la malaria a fait de moi son hôte et je me force, en ce moment même, devant mon moniteur, à écrire quelque chose, parce que je crois que le sujet que je vais aborder en vaut la peine.

J’aimerai parler ici de l’intervention de Maitre Alice Nkom, Avocate au Barreau du Cameroun qui était l’invitée, dimanche dernier, de la nouvelle émission de M. Paul Mahel sur la chaine « Vox Africa » : « Recto Verso ». J’ai déjà d’ailleurs fait allusion à cette même émission lorsque j’analysais alors les propos de M. Hervé Emmanuel Kom au sujet de « l’affaire Vanessa Tchatchou », alors que ce dernier taxait le « kidnapping » du bébé de cette citoyenne, de « fait divers ». Cette fois ci, l’intervention de Maitre Alice Nkom était au niveau de la défense des homosexuels. Ce qui m’intéresse ici c’est l’entrée en lice des « contradicteurs » qui, comme toujours, ont des propos assez désobligeants et affligeants. Alors que le Maitre insistait sur le fait que sa démarche n’est pas d’inciter les gens à être des homosexuels, mais à garantir leurs droits civiques, de sorte qu’on « ne mette pas en prison quelqu’un parce qu’il est homosexuels », les contradicteurs ont très mal pris cette idée – il fallait d’ailleurs si attendre.

Le premier contradicteur était M. Sismondi Bidjoka – je doute que j’écrive bien son nom parce que je n’ai pas eu l’occasion de le noter correctement. Je m’en excuse auprès de lui – qui a eu une manière bien particulière de commencer le débat. En effet, il commençait son intervention à l’encontre de Mme Nkom en signifiant bien que le mouvement dont il est le Président – « Jeunes du Cameroun » –avait déjà donné ses impressions sur l’homosexualité et que désormais il était temps de « passer à l’acte », traduisez, d’utiliser la violence. Me Nkom remarquait d’ailleurs à cet effet que c’est sous ses ordres que ses militants – ou ses disciples – ont empêché la tenue d’un colloque sur le droit des homosexuels ici même à Douala. Il faut quand même s’étonner et s’offusquer de cette façon de commencer le débat. Il faut en effet s’étonner parce que l’essence du débat est que la discussion soit ouverte. Il ne s’agit pas, naturellement, d’aller dans un débat pour se laisser battre et faire triompher les idées de son adversaire, mais lorsqu’on engage un débat, on ouvre la porte à l’invalidation de sa thèse, donc, on ne peut pas dire qu’on est déjà fixé et qu’on ne bougera plus ; sinon, le débat est inutile – c’était d’ailleurs le cas, car il n’y a pas eu, entre les deux une discussion, mais une vraie dispute. Il faut s’offusquer parce que ce M. Bidjoka est à la tête d’une association qui dit représenter la Jeunesse du Cameroun. « Vox Africa » étant une chaine internationale, la perception qu’on a de notre pays pourrait en pâtir. On pourrait en effet s’imaginer que tous les jeunes du Cameroun sont des « homofous » notoires qui appellent à la violence contre les homosexuels ; or, cela n’est pas vrai, parce que moi aussi je suis un jeune et je sais que bien de mes pairs pensent comme moi, c’est-à-dire qu’il faut dépénaliser l’homosexualité.

M. Bidjoka, en outre, a affirmé que « L’homosexualité est un crime contre l’humanité », mais lorsque Me Nkom lui a demandé d’expliquer ce qu’il entendait par « crime contre l’humanité », la définition qu’il a donnée laissait à désirer. En somme, M. Bidjoka est venu sur le plateau transmettre une idée forte : il est venu déclarer ouverte la chasse aux homosexuels au Cameroun, puisque violenter et tuer les homosexuels ne serait pas, pour lui, un « crime contre l’humanité ». Cette question de l’humanité, je l’ai abordée dans ma série d’articles sur l’ « homofolie » où je disais que le fond du problème de l’homosexualité est la question de l’humanité, question qui s’énonce ainsi : qu’est-ce qu’être un homme ? Dans des considérations barbares, réduisent l’humanité au sexe. Les « homofous » posent alors qu’un homme est tout être humain qui entretient des rapports sexuels avec le genre opposé au sien. Peut-on réellement avoir une définition aussi arriérée de l’homme et le définir par le sexe ? Je ne pense pas, comme je ne pense pas avoir les moyens nécessaires pour répondre à cette question. Je me contenterai, comme Diderot, de poser les questions, en laissant à chacun la lourde tâche d’y répondre par soi-même : il semble que ce serait à ce niveau que s’exprimerait avec le plus de vigueur l’activité qu’on nomme philosophie.

Le deuxième contradicteur de Me Nkom était un Révérend Père, M. Serges Ndepe dont la ligne argumentative était naturellement la bible et dont le fil conducteur de l’argumentaire était l’idée que : « Les homosexuels sont des malades qu’il faut suivre psychologiquement » parce qu’il n’est pas normal qu’un homme ait des relations sexuelles avec un homme, et vice-versa. Avec ce contradicteur au moins la discussion fût polie, et Me Nkom, à la manière d’un Senghor ou de M. Njoh-Mouelle, a pu arriver, par des manœuvres subtiles, à obtenir un consensus : « Il ne faut pas mettre les homosexuels en prison ». A partir de ce point de « ralliement », elle a pu situer les deux combats – celui du R.P. et le sien – dans la même lancée : le Père veut sauver les âmes des homosexuels ; et elle veut sauver leurs droits, c’est-à-dire leurs corps. Or, l’âme, si elle est, est d’abord dans un corps, et nul n’essaierait à la manière idéaliste, de mépriser son corps aujourd’hui, d’où la nécessité de se battre pour que les corps des homosexuels ne soient pas à la merci des « homofous » de tous bords.

Dans toutes les deux interventions des contradicteurs, j’ai cru comprendre que le problème qu’ils avaient avec l’homosexualité n’était pas conceptuel – c’est-à-dire qu’ils ne s’attaquaient au concept selon lequel il est possible qu’un être humain ait des rapports sexuels avec un partenaire du même sexe – mais pratique – c’est-à-dire que le problème était non dans l’idée, mais dans l’acte, d’où il m’est venu à l’esprit une question : nos contradicteurs seraient-ils pour la « chasteté homosexuelle », car ici, on affirmerait son homosexualité, mais on ferait le vœu d’être chaste. Ici, il n’y aurait plus d’acte sexuel à critiquer, c’est-à-dire que le problème deviendrait proprement conceptuel. Malheureusement, Mme Nkom n’a pas eu le temps de poser cette question à ses contradicteurs. J’aurai été curieux de savoir leurs réponses. Cette insistance sur le caractère sexuel de l’homosexualité montre bien que bien des personnes qui sont contre l’homosexualité n’ont pas encore porté le débat au niveau conceptuel et interrogé l’homosexualité en soi. On se limite à un critère banal qui peut même être négligé, car il ne me semble pas que tous les hétérosexuels entretiennent des relations sexuelles, pas plus qu’il ne me semble que chaque fois qu’ils le font, ce soit dans le but de procréer, sinon, il y a biens de nourrissons qui ne seraient pas trouvés dans nos poubelles un peu partout dans le pays. C’est justement parce que le débat n’a pas encore atteint la sphère qu’il doit atteindre qu’on est encore dans des considérations de bas étages, et lorsque ce sont des gens sensés savoir qui maintiennent le débat aussi bas, il y a lieu de s’inquiéter de la qualité des « intellectuels » de notre pays…

Jean Eric BITANG

Douala 27 mai 2012.

L’ « homofolie » [§ 3. et Conclusion]

§3. – L’argument par la nature.

Lorsque les deux arguments évoqués plus haut on échoué, on se rabat alors sur ce dernier pour essayer de convaincre. Il n’est pas, comme l’argument précédent l’apanage des Africains seuls, mais quelque fois, on remarque que ce sont ces derniers qui semblent l’utiliser le plus. Il peut y avoir plusieurs variantes. On peut s’appuyer d’abord sur la nature biblique de l’homme et poser, comme au premier argument, que Dieu a crée l’homme et la femme et que la nature de l’homme est d’être avec une femme. Cet argument, nous l’avons déjà réfuté dans sa version antérieure. La variante qui m’intéresse ici est celle que m’a proposée un Maitre de Conférences en Philosophie et je vais essayer de la discuter.

Exposition : Pour vous rendre compte de l’absurdité de l’homosexualité faites deux expériences : d’un côté enfermez des hommes et des hommes pendant cinquante ans ; et de l’autre, enfermez des hommes et des femmes pendant la même durée. Passées les cinquante années, revenez ouvrir la porte de l’endroit où vous les avez enfermés : les premiers seront tous morts alors que les seconds auront prospéré.

Réfutation : Etant un peu plus sophistiqué que la première version de l’argumentaire des homofous, ce dernier n’en est pas pour le moins dangereux. Cet argumentaire s’appuie sur le fait que naturellement l’homme, pour maintenir son être sur la terre, doit procréer, se « multiplier » pour parler comme à l’Eglise, et que cette multiplication ne peut se faire qu’entre les partenaires de sexes opposés. Si cette proposition est vraie, elle n’exclue en rien l’homosexualité. Nous entendons le montrer sur plusieurs plans.

D’abord – premier bémol de l’argumentaire – cet argumentaire est barbare. Il est question d’enfermer des personnes. Je ne sais pas si de telles pratiques sont permises, mais il me semble qu’aujourd’hui on ne peut pas – encore – utiliser des hommes comme cobayes. Mais passons. Il est surtout barbare, parce qu’il nous fait reculer plusieurs siècles en arrière et qu’il ne se base que sur la question de la procréation, passant sous le silence toutes les autres variantes de l’argumentaire. En effet, les personnes (hommes et femmes) qu’on enfermera dans une boîte, une maison ou je ne sais quoi, s’aiment-elles ? Seront-elles décidées à avoir des enfants ? Elles peuvent librement décider de ne pas en avoir ou pire, elles peuvent même être stériles. Dans ces cas, le résultat sera le même : tous, homosexuels ou pas, mourront. Mais soyons charitables et posons que ces hommes et ces femmes ont tous les attributs nécessaires pour procréer, qu’ils sont en bonne santé, etc. où est passé le critère de la volonté ? Pour survivre, les hommes vont-ils violer les femmes avec lesquels ils seront ou l’inverse ? S’il arrive, comme nous l’avons dit, que les partenaires ne s’aiment pas et ne soient pas d’accord pour s’accoupler – car c’est bien de cela qu’il est question dans cet argumentaire – le résultat sera le même que chez les homosexuels. En plus – exagérons un peu – puisqu’il est question d’enfermer des gens, j’espère au moins que ce ne sera pas dans une boîte et sans médecin sinon ce sont les microbes qui auront raison de nos amis, car je doute fort qu’eux, fassent une distinction entre le sang d’un homosexuel et le sang d’un hétérosexuel par exemple. Les manquements de cet argumentaire sont donc clairement mis à nu : il traite l’homme comme une bête et compare l’acte sexuel à un simple acte de reproduction ; il exclue la réalité, réalité qui est que les hommes côtoient les femmes et qu’ils vivent ensemble ; il exclue la volonté et l’amour de l’acte sexuel ; et il est à la limite de l’autoritarisme despotique.

Ensuite, l’argumentaire de notre Maitre de Conférences oublie que nous ne sommes plus à l’ère dans laquelle il est né, et que les choses ont évolué. Elles ont évolué en ceci qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un coït pour avoir des enfants. La fécondation n’est pas une affaire d’homme et de femme, c’est une affaire de gamètes et les personnes qui fournissent ces gamètes peuvent être anonymes. Il suffirait donc, que dans nos cinquante homosexuels, un médecin spécialisé dans les manipulations génétiques et on risquerait d’avoir le résultat inverse.

Enfin, l’argumentaire est mal placé parce qu’il ne se pose pas la bonne question. En effet, il se demande : les rapports homosexuels conduisent-ils à la procréation ? ayant en tête la vieille idée spinozienne de la persévération dans son être, et peut-être – qui sait ? – l’encore-plus-vieille idée chrétienne du fameux « multipliez-vous ». Il est évident que cette question posée, la réponse ne peut que désavantager les homosexuels. Mais nous avons vu plus haut que cette question n’est pas la bonne question. Au contraire, elle dénature profondément le problème qui doit plutôt s’énoncer comme suit : Les homosexuels, parce que leurs rapports sexuels ne conduisent pas à la procréation s’ils t-ils moins hommes que nous, nous dont les rapports sexuels conduisent à la procréation ? Cette question nous met au cœur du débat, car il ne s’agit pas de discuter des rapports sexuels des homosexuels – encore que l’homosexualité n’est pas qu’une affaire de sexe ; ce qui est une autre réduction grossière – mais de discuter de leur être-homme, c’est-à-dire en gros, de leur dignité à être ce qu’ils sont. Cette question est plus complexe et plus intéressante que les questions minables qui sont lésion à ce sujet. En effet, cette question, si elle donne lieu à une réponse positive, impliquerait le fait qu’on puisse considérer les homosexuels comme du bétail par exemple, puisque le respect qui est dû à un homme ne le leur serait pas dû. On pourrait, aussi, les utiliser comme cobayes pour la recherche. Pourquoi pas ? Puisqu’ils ne sont pas vraiment des hommes. On pourrait faire mille et une choses désagréables qu’on ne peut même pas imaginer. Mais je suis sûr qu’à l’évaluation des conséquences de la mise à l’écart des homosexuels de la dignité humaine, tous ceux qui lisent cet article sont saisis d’effroi, car les homosexuels ne sont pas seulement ceux qu’on voit à la télévision : ce sont nos frères, nos sœurs, nos amis, des gens qui nous sont chers, et là, on réfléchi davantage à ce qu’on va dire. Pourtant, si on répond à cette question par la négative, on admet que la manière dont on fait l’amour, de même que la personne avec laquelle on le fait n’influence pas notre être-homme, c’est-à-dire qu’on n’est pas plus homme lorsqu’on est hétérosexuel et, conversomodo, on n’est pas moins homme lorsqu’on le l’est pas. La vraie question ici nous est dévoilée : qu’est-ce qui fait d’un homme un homme ? Et nous voyons par cette question, que l’analyse de l’homosexualité nous même inévitablement sur le plan de la métaphysique, mais cette question est trop compliquée et trop large pour avoir la prétention de l’attaquer ici, même de façon détournée. Il faut néanmoins se rendre à l’évidence ; le critère de la sexualité de l’individu n’influe en rien sur son être-homme, c’est-à-dire qu’aucun des arguments utilisés plus haut ne peut avoir raison de l’homosexualité.

Conclusion : En finir avec les préjugés

Notre article voulait montrer que la façon dont on aborde l’homosexualité en général et particulièrement dans la société africaine, j’insiste, parce qu’il ne faut pas croire que le problème non de l’acceptation de l’homosexualité – parce que ce terme renvoie à l’idée selon laquelle on tolère simplement l’homosexualité qui est une pratique naturellement intolérable –, mais de sa réalité et de notre esprit retardataire est largement erronée. Car en effet, ce n’est pas l’homosexualité – ni les homosexuels d’ailleurs – le problème, c’est au contraire, tous ceux, qui, s’appuyant sur des arguments divers et variés, mais foncièrement tous impropres à répondre à la seule vraie question au sujet de l’homosexualité : qu’est ce qu’être un homme ? concluent à l’invalidation – morale, sociale, juridique, politique même – de cette pratique libre et librement choisie par l’individu. C’est à ce niveau, à mon avis, que se situe le problème : dans les hétérosexuels et non dans les homosexuels, d’où la nécessité d’en finir avec les préjugés au sujet de cette pratique et de voir les homosexuels avec des yeux nouveaux : les yeux qu’ils méritent et qui les voient, non comme nous, hétérosexuels, voudrions qu’ils soient, mais résolument, comme eux ils sont en nous posant cette question fondamentale : sont-ils moins hommes que nous ?

L’ « homofolie » [§ 2.]

§2. – L’argument par la culture.

Ce second argument est lui aussi très prisé du public et quelques fois, il se présente sous des variantes diverses, mais dans sa grande majorité, il est utilisé ainsi que nous l’exposerons à présent. Nous remarquons que cet argument est surtout utilisé par les Africains contre l’homosexualité.

Exposition : Les cultures africaines ne sont pas historiquement porteuses de traces d’homosexualité et il n’est donc pas bon qu’on force ces dernières à l’intégrer, car alors, nous intègrerons la culture de l’autre et abandonnerons la nôtre, ce qui n’est pas souhaitable. Ce qui est souhaitable, par contre, c’est que nous restions fidèles à nous-mêmes.

Réfutation : On peut attaquer cet argument de plusieurs façons, mais surtout sous deux angles. D’abord sous l’angle des considérations préalables de l’argument lui-même, considérations qui sont au nombre de deux. Premièrement, la nature stable et inaltérable de la culture et deuxièmement l’absence de pratiques homosexuelles dans la société traditionnelle – entendons précoloniale – africaine. Ensuite, on peut questionner le fondement de l’argument qui semble poser que ce qui est étranger à notre culture doit être rejeté.

Commençons par la première vague d’objections et interrogeons d’abord la vision fixiste de la culture qui sous-tend cet argument. La culture est-elle réellement imperméable au changement ? La condition préalable à toute réponse positive à cette question serait que la culture ait été donnée une fois pour toutes ; or, il est tout à fait possible de soutenir le fait que la culture s’enrichit d’éléments nouveaux, c’est-à-dire qu’elle est perpétuellement en mouvement vers autre chose qu’elle-même. En d’autres termes, la culture n’est jamais close, mais toujours ouverte. Bien sûr, nul ne chercherait à le nier, la culture, en tant qu’héritage a nécessairement un lourd potentiel conservateur, mais il faudrait se garder de l’y réduire, car la culture n’est pas le produit d’un ruminement d’éléments anciens – sinon la culture n’aurait été telle qu’au temps des premiers hommes – mais une érection de valeurs par des hommes libres, c’est-à-dire par des créateurs. Si nous sommes des créateurs, la tâche qui nous incombe est d’apporter notre pierre à l’édification sans cesse en marche de notre propre culture et non de nous contenter de la ruminer. C’est justement, en grande partie, parce qu’on a cru que la culture, la tradition et tous les autres concepts de la même veine avaient un grand potentiel de privation de liberté, qu’on a pu penser comme avec l’ethnophilosophie, que la tâche de l’Africain, n’est pas la production, mais la récitation du passé. Mais le passé est le présent d’hier, tout comme aujourd’hui est le passé de demain. Nous devons faire la culture, faire le présent pour le passé et le passé pour le futur : la culture est toujours en marche. On comprendra aisément que de cette manière il n’existe pas de « culture » africaine qui soit un ensemble clos de principes et de valeurs qui enferment l’Africain dans une somme bien définie de valeurs et de manières d’être sous peine que tout écart vis-à-vis de ces principes établis à l’avance et pour toujours soient sanctionnés de l’excommunication de l’ « état d’Africain ». Etre Africain, dans ce sens maladroit, serait donc se soumettre sans restriction au passé et à sa domination despotique sur nous ; or, la situation doit être inversée et au lieu que nous soyons à la disposition du passé, c’est le contraire, comme le pense M. Towa, qui doit être réalisé, c’est-à-dire qu’il faut que le passé soit, lui, à notre disposition. La conséquence de ce rapport à notre passé – donc à notre culture – est que, de la vision statiste et contemplative de la culture, vision largement héritée de l’esprit statique et contemplatif religieux, on évolue vers une conception dynamique et dialectique de la culture dans laquelle les visions du monde, les valeurs et les manières d’être du passé communiquent avec celles du passé avec la possibilité suprême de les réduire à néant. C’est cette dernière condition qui nous libère de la tyrannie de la culture et qui ouvre les chemins de la liberté. On peut donc conclure, pour répondre à cet argument du point de vue de sa vision statique-contemplative de la culture, qu’au cas où les cultures africaines n’ont pas montré les signes de pratique de l’homosexualité, rien ne nous empêche, nous, aujourd’hui, créant la culture de demain en détruisant celle d’hier, d’y inclure ce paramètre. Mais nous émettons seulement l’hypothèse selon laquelle il n’existe pas de traces d’homosexualité dans la société traditionnelle et que cette dernière est justement vierge de ce phénomène. Est-ce bien là la réalité ? C’est en tout cas ce que suppose l’argument par la culture. Pourtant, certaines recherches sur l’Afrique soutiennent l’existence de pratiques homosexuelles dans les rites initiatiques africains traditionnels. Un chercheur en sociologie à l’Université de Douala dont le nom m’échappe malheureusement a axé sa thèse de Doctorat sur ce phénomène. Il n’est donc pas tout à fait exact que les « pratiques homosexuelles » nous aient été léguées par l’Occident.

Le deuxième volet de l’argument – volet implicite – stipule la peur et pire, le rejet du Nouveau, de l’étranger. Cet argument est d’abord problématique en soi, parce que par l’exemple de la culture pris plus haut, nous avons vu que le changement, l’intégration de la nouveauté est une caractéristique essentielle de l’être humain et de ses productions. Il n’est pas souhaitable, pour cette raison, que l’étranger soit systématiquement rejeté, mais au contraire, il est plutôt souhaitable que cet étranger soit soumis, pour parler comme Senghor « à la dialectique de nos besoins ». Cette réfutation de l’argument s’appuie sur le fait que l’étranger peut apporter du bien au soi. Mais descendons aussi bas qu’il est possible dans les conséquences de l’argument et admettons, avec nos « homofous » que l’étrangéité est un problème et qu’il faut absolument, pour nous, Africains, rester nous-mêmes. Il serait bien que ce rejet de l’autre ne s’arrête pas à l’homosexualité, mais continue jusqu’à quelque chose de précis qui est sûrement le meilleur frein à notre développement aujourd’hui : la religion de l’autre. Quand les personnes qui disent qu’il faut que nous restions fidèles à nous-mêmes développent leurs arguments en commençant par « En tant que chrétien », et non par « En tant qu’Africains », il y a lieu de s’inquiéter. Oui ! Il faut s’inquiéter parce que le christianisme, aux dernières nouvelles n’est pas né en Afrique, n’est pas une production d’Africains, mais bien une production étrangère à notre continent, et pire, un instrument de domination coloniale d’abord (car les missionnaires ont abondamment contribué à « assouplir » la mentalité « primitive » pour permettre une meilleure « pénétration » au propre comme au figuré) et néocoloniale ensuite (car la religion chrétienne, par son architectonique, maintient l’Afrique dans un état de dépendance vis-à-vis de la « métropole religieuse » qui se situe, comme par hasard, en Occident. Quand on dit que l’étranger doit être rejeté, il faut qu’on soit conséquent avec notre principe et qu’on l’applique radicalement et non superficiellement.  Par contre, si on maintient notre dialectique pragmatique, on voit que premièrement, l’étranger n’est pas en soi une menace et qu’il ne faut pas nécessairement le mépriser ; et deuxièmement que bien qu’il ne soit pas une menace, cet étranger doit servir les aspirations de notre peuple, sinon, il faut l’exclure. A partir de cette nouvelle grille de lecture qui s’appelle consciencisme et qui a été inaugurée par Nkrumah, on dispose d’un outil sur pour lire notre monde et les influences extérieures sur notre soi. On voit aussi que le christianisme, parce qu’il a été et qu’il est encore le bras religieux et idéologique de la domination de l’Occident sur nous, doit être écarté de notre soi : nous devons nous en débarrasser.

L’ « homofolie » [§1’]

Alors que dimanche je sortais d’un débat houleux avec un de mes amis sur la question de la légitimation de l’homosexualité, je suis tombé sur un Réveillez-vous ! qu’une amie à sa mère lisait dans un salon de coiffure. Comme par magie, ce numéro (janvier 2012) traitait de l’homosexualité dans un article au titre fort provocateur : « L’homosexualité est-elle  parfois excusable ? ». Dès le titre de l’article, le mépris vis-à-vis des homosexuels est clairement affiché sous le « tout-puissant » couvert de Jéhovah, et l’homosexualité est un crime qu’on doit penser à « excuser ». Encore faut-il qu’on l’excuse… Nous sommes ici en plein dans ce que nous avons nommé dans un article précédent « L’homofolie » c’est-à-dire l’homophobie dans les versions les barbares de ses arguments, donc l’argument par Dieu. Mais que disent nos chers Témoins de Jéhovah dans cet article ? Il y est écrit :

« Pourquoi, selon la Bible, les actes homosexuels sont-ils contre nature et honteux ? Parce qu’ils supposent un type de rapports non prévu par le Créateur. Ils ne permettent pas de procréer. » (Ibid., p. 28.)

Très bien. Nous voilà dans le cœur de l’argumentaire. Soulignons d’abord quelques mots : actes homosexuels, nature et honteux. Ces trois mots nous permettrons de mieux comprendre la « folie » de l’argumentaire de nos amis. Commençons par la première expression : « actes homosexuels ». Nos amis Témoins de Jéhovah essaieraient-ils de dire que l’homosexualité se résume à l’acte sexuel ? Mon ami, dimanche, essayait déjà de me faire voir une nuance entre les pratiques homosexuelles et l’homosexualité. Selon lui, le premier terme renvoyait principalement au coït anal, alors que le second prenait en compte la volonté des homosexuels d’avoir des droits comme les hétérosexuels, dont le droit de se marier, d’avoir des enfants et de les éduquer. Il argumentait ainsi de la sorte : « sur la question des pratiques homosexuelles, chacun est libre de faire de son corps ce qui lui plait, mais l’homosexualité ne peut pas être tolérée parce qu’elle entrainerait chez l’enfant un déséquilibre en ceci qu’il n’aurait devant lui que deux personnes du même sexe et alors, il aurait une vision trop ‘carrée’ de la réalité, ce qui pourrait contribuer à le faire entrer lui-même dans le cercle de l’homosexualité. » Je dois préciser que pour mon ami, les homosexuels sont des « détraqués mentaux » qu’il faut interner et qu’il ne faut l’homosexualité qu’entre les hommes. Il semble quand même qu’il soit allé, dans la compréhension de l’homosexualité, un peu plus loin que nos amis Témoins qui réduisent l’homosexualité, manière d’être sur le plan sexuel, attirance éprouvée vis-à-vis des personnes du même sexe au simple « rapport sexuel ». Cette vision, parce que bancale et hautement réductrice, ne peut que donner une image tronquée de la réalité. Et nous savons, avec Aristote, puisque nos amis utilisent la logique formelle, que la Majeure étant défaillante, l’édifice argumentatif ne tient plus.

Disons maintenant un mot sur la nature. Les Témoins de Jéhovah veulent nous faire croire que l’homme est un être naturel qui est obligé de se soumettre à la nature et à ses lois. L’homme ne serait donc guère qu’un être comme les autres. Selon la terminologie sartrienne, l’homme dans cette optique serait un « en soi », condamné à être ce qu’il est. Pourtant, l’homme, bien qu’étant une chose, est une chose qui prétend être autre chose que ce qu’il est, et cette prétention fait qu’il n’est jamais quelque chose, parce qu’il est toujours, constamment, en train de se faire. Cette idée était déjà présente chez Hegel sous une autre forme ; sous la forme de la nature en tant grossière immédiateté à dompter. C’est ainsi que l’idéologue allemand écrit que « L’homme en tant qu’homme s’oppose à la nature et c’est ainsi qu’il devient homme. » (Hegel G.W.F., La Raison dans l’Histoire, tr. fr. Kostas Papaioannou, Plon, 10/18, 1965, p. 251.). Et qu’il peut, par le même temps, exclure l’africain de l’humanité-vraie entendue comme « maitrise de la nature ». Il n’y a donc aucune gloire à rester homme sous le couvert de la nature : que cette nature soit l’immédiateté du réel (Hegel) ou l’enfermement dans la monotonie existentielle d’un donné-déjà-là qu’il ne resterait plus qu’à reproduire ad infinitum (Sartre). La nature devient un argument incompétent pour disqualifier l’homosexualité, car on peut toujours faire autrement – on doit d’ailleurs faire autrement – que la nature pour mériter pleinement le nom d’homme.

Terminons par la honte. Selon nos Témoins de Jéhovah, les pratiques homosexuelles sont honteuses. Peut être ont-ils raison, s’ils limitent ces pratiques à la violence sexuelle dont sont victimes plusieurs de nos frères en Afrique. Dans cette optique, ces pratiques s’appellent le viol. S’ils interrogent maintenant l’homosexualité en elle-même, en tant que décision libre, nous doutons fort que les homosexuels soient des personnes qui ont honte, mais plutôt qui ont peur, peur de se faire tuer par des « homofous » comme les Témoins de Jéhovah et leur suite, qui, par l’ignorance caractéristique et le fanatisme religieux dont ils font preuve, peuvent porter atteinte à leur intégrité physique et morale. Quoi de plus normal que de désirer, selon le mot de Spinoza, « persévérer dans son être » ? Doit-on regarder cette attitude comme étant de la honte ? Nous ne le pensons pas. On pourrait maintenant penser que l’homosexualité est honteuse devant Dieu et que les homosexuels se flagellent quotidiennement pour avoir succombé aux « plaisirs de la chair » et du « péché ». Quoi de plus saugrenu et farfelu ! Il faut aller chercher de telles explications vraiment très loin dans l’imagination débordante des fanatiques ! A tous les points de vue, la honte n’est pas possible lorsqu’on parle d’homosexualité consentie. Au contraire, le fait que les homosexuels réclament leurs droits, leur droit à être des hommes et à être reconnu comme tels, on peut penser qu’ils ont, dans la large majorité, une haute estime d’eux-mêmes et qu’ils ne se morfondent pas comme tenteraient de nous faire croire nos amis « homofous » Témoins de Jéhovah.

Nous passerons sur cette idée d’un Créateur que nous amis écrivent avec un « C » majuscule afin de faire ressortir sa majesté (?) Le caractère fantasmatique d’un pareil Créateur n’est plus à démontrer. Arrivons directement, et nous terminerons par là, sur la question du but des relations sexuelles. Nos Témoins de Jéhovah sont formels : l’acte sexuel doit servir à procréer. Il y a plusieurs incohérences dans cette proposition. La première est contenue dans le présupposé de cette phrase elle-même : sans acte sexuel, pas de procréation. En réalité, la fécondation, stade premier de la procréation, ne nécessite pas de coït vaginal. Nos Témoins de Jéhovah seraient-ils un peu en retard sur la science ? La fécondation n’est pas la rencontre « physique » d’un homme et d’une femme lors d’un « rapport sexuel », mais la rencontre de deux gamètes : l’un mâle et l’autre femelle. Ce qui implique qu’il n’est pas besoin de se voir, de se toucher, de coucher ensemble, etc. pour procréer. Le « Créateur » avait-il prévu la fécondation in vitro ? Et que nous en dit la Bible ? Cette pratique est-elle « excusable » ? La seconde incohérence est contenue dans l’idée selon laquelle l’acte sexuel sert nécessairement à la procréation, c’est-à-dire que chaque fois que nous faisons l’amour, nous avons en tête d’avoir des enfants, sinon nous sommes dans le péché, car justement, ce rapport sexuel ne permet pas la procréation. Tirons cet argument jusqu’à ses limites pour en montrer l’absurdité. En fait, si le but suprême de l’acte sexuel est la procréation, il faut bannir des contraceptifs et ouvrir la voie au SIDA et aux maladies du même genre pour éviter de « fâcher » Dieu et de sombrer dans le péché. Le mariage ne résout pas le problème, car si le conjoint est malade, sans protection, vous serez malade vous-aussi. De même, si la procréation est notre but, nous ne devons choisir de faire l’amour que pendant que notre partenaire peut avoir des enfants, c’est-à-dire pendant sa période féconde, autrement, ce rapport sexuel n’entrainant pas la procréation, nous sommes dans le péché. Enfin, nous devons annihiler toute tentative de prendre du plaisir dans l’amour et nous comporter exactement comme des animaux : attraper son partenaire, lui faire l’amour et s’en aller. Nous vous laissons vous-même juger du monde que veulent pour nous les Témoins de Jéhovah et leur Dieu…


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