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THÈSES SUR LE “PANAFRICANISME” D’ “AFRIQUE MÉDIA”. À propos d’une insulte subie hier dans un taxi

Je n’écris pas cet article pour suivre le mouvement du troupeau et me prononcer sur la sanction qui frappe chez nous la chaine de télévision « Afrique Média ». Je n’écris que pour faire part à mon lectorat d’une situation que j’ai subie hier dans un taxi alors que j’allais à Bonamoussadi. Cette situation m’interpelle et m’oblige – et non me contraint – à dire un mot sur cette chaîne de télévision. Je tiens aussi à préciser que je suis peut-être le moins bien placé pour parler d’ « Afrique Média », vu que je ne suis pas un abonné de cette chaîne, et cela n’est pas seulement dû au fait que je n’ai pas le « bouquet » d’une grande firme audio-visuelle française. En effet, c’est par le pur hasard d’un zapping que j’ai eu ma première expérience de l’émission culte de cette chaine : « Le débat panafricain ». Cette impression a été mauvaise et c’est ce goût amer que j’ai encore dans la bouche à chaque fois que je dois me prononcer sur ce sujet. Il me souvient qu’un journaliste harcelait les oreilles des téléspectateurs en augmentant de manière systématique l’intensité de sa voix sans que la régie n’oppose à ce crescendo dramatique un decrescendo salvateur. C’était le contraire, et le journaliste en question semblait s’être accordé avec les membres de la régie. À ce triste spectacle insupportable, il manquait seulement de la musique dont le soutien en fond sonore aurait sûrement renforcé de manière non négligeable le pathos servi par ce tandem. Mes oreilles n’ont pas supporté cette situation, et j’ai continué mon zapping. Je me souviens aussi qu’une autre fois, j’ai été contraint cette fois à subir ces mêmes grognement pendant plus d’une demi-heure, alors que j’attendais un ami chez ses parents et que je n’avais pas d’autre choix que de donner la réplique à un fervent adepte de ce que cette chaîne appelle le « Débat panafricain ». Depuis lors, j’ai soigneusement évité de me retrouver avec un problème aux tympans à cause des journalistes de cette chaîne. Je suis donc très mal placé pour pouvoir donner une « analyse » d’ « Afrique Média ». C’est d’ailleurs pour cette raison que j’aurais aimé me taire et je ne serais jamais sorti de ma torpeur si l’évènement d’hier ne m’avait pas poussé à revoir mes positions.

Hier en effet, alors que j’étais dans un taxi pour me rendre à Bonamoussadi, le chauffeur a engagé le sujet concernant la suspension d’ « Afrique Média » en me demandant – j’étais à ce moment le seul passager – ce que j’en pensais. Naturellement, je lui ai répondu que je n’en pense rien, en ce qui concerne la sanction du CNC, mais qu’effectivement, cela ne m’étonne guère vu l’expérience éphémère et douloureuse que j’ai de cette chaîne de télévision. La conversation allait bon train quand une femme et un homme sont montés dans le taxi et que la femme a pris le train en marche en s’introduisant dans notre discussion. Elle m’a taxé de tous les noms parce que j’affirmais mon opposition à cette mascarade que nous propose « Afrique Média », mascarade que j’entends comme abrutissement massif des masses camerounaises et peut-être africaines. Avant d’arriver à destination – elle et son compagnon descendaient avant moi –, elle me lança cette injure avec un ton méprisant : « Vous n’êtes pas un panafricaniste ! » C’est à partir de là que je me suis posé la question suivante : « Donc, ‘Afrique Média’ est une chaine ‘panafricaine’ et ses journalistes sont des ‘panafricanistes’ ? »

S’il faut croire en effet leur propre slogan ainsi que la défense de leurs adjuvants, « Afrique Média » est une chaîne à l’orientation « panafricaniste », mais cette affirmation n’est rien d’autre qu’une erreur – dans le cas le plus heureux – ou un mensonge – dans le cas le moins favorable –. Mon argumentaire repose sur trois thèses que je vais présenter de manière sommaire :

Thèse 1 : Le panafricanisme est une théorie, pas une barbarie. Il faut en effet distinguer le discours argumenté, construit, nourri par la recherche et à vocation critique, du grognement qui a lieu sur les plateaux d’« Afrique Média », grognement davantage proche de la « barbarie » que de la « civilisation ». Ce sont les Grecs qui divisaient l’humanité en Ἔλληνη et en Βάρϐαρος en situant le médium de cette distinction dans la langue plutôt que dans le λόγσς – même si pour eux les deux choses sont identiques, comme l’atteste la parenté avec λέγει. C’est pourtant ce dernier critère qui devrait établir la démarcation entre le règne de l’humanité et celui de l’animalité. Le panafricanisme est un discours cohérent articulé depuis des axiomes clairement définis et solidement établis par la réflexion critique. Ce mouvement est né historiquement de la volonté d’extraire le Noir de cette vision d’animal dans laquelle nous ramène « Afrique Média » en présentant le Nègre comme quelqu’un d’essentiellement émotif, porté au discours pathologiquement orienté vers le pathos et dont les sons ne sont guère rien d’autre que de vulgaires grognements insensés. Les premiers leaders du mouvement panafricaniste (Edward W. Blyden, Anténor Firmin, etc.) étaient des lettrés qui avaient à cœur de montrer qu’on peut être Nègre et posséder la précieuse σοϕιά. Ceux qui les suivirent, dont W. E. B. Dubois, leur feront honneur. C’est exactement dans la lancée contraire que s’inscrivent les journalistes d’« Afrique Média » que j’ai pu écouter. Et le plus grave, c’est qu’ils entrainent dans leur chute une bonne partie de leur auditoire. Dans un article intéressant au titre fort révélateur ainsi qu’au contenu mesuré, Félix T. Mbetbo a écrit qu’« Afrique Média » sème ses discours sur la « bonne terre », celle de la double misère du sous-développé que décrit Njoh-Mouelle depuis les années 70 et dont l’engrais est l’ignorance et la recherche du sensationnel. Comment expliquer sinon qu’une femme que je ne connais pas et qui ne me connait pas non plus en vienne à me cracher au visage cette insulte en pensant servir et faire avancer la cause africaine ? Le panafricanisme visait à montrer et à consolider notre humanité, le discours d’« Afrique Média » nous ramène à la barbarie, d’où la deuxième opposition qui repose sur cette deuxième thèse :

 

Thèse 2 : Le panafricanisme n’a pas qu’un contenu idéologique critique, mais d’abord et surtout un contenu constructif. Le contenu objectif de la doctrine du panafricanisme est positif et non négatif, ce qui signifie que le panafricanisme n’est pas une théorie de la destruction, mais de la construction d’un vivre-ensemble pacifique dans lequel le négro-africain pourrait s’épanouir. La campagne idéologique de Blyden pour l’émigration au Libéria par exemple n’avait pas d’autre but. Le contenu principal de cette doctrine est que les Noirs du monde entier doivent s’entraider dans l’optique de développer leurs capacités (politique, militaire et économique), capacités qui leur permettraient aussi de résister à l’impérialisme occidental. Mais résister à l’impérialisme n’est pas la première raison de l’idéal panafricaniste, il n’est que la résultante des rapports sociaux de domination qui sont à l’origine de la création de cette doctrine et dont elle ne pouvait que s’imprégner. Autrement dit, le panafricanisme est une doctrine dont le centre est en soi, c’est-à-dire une doctrine d’hommes libres conscients de leur liberté et conscients du fait que cette prise de conscience doit prendre corps dans la réalité. Ce n’est qu’à ce moment que le panafricanisme acquiert un tour critique puisqu’objectivement, ce progrès rencontre la résistance des impérialistes et des colons. « Afrique Média » ne suit pas cette orientation du mouvement panafricaniste qu’on peut voir à l’œuvre depuis au moins la Conférence panafricaine de 1900. D’abord, le discours de cette chaine a son centre en dehors de lui-même : en Occident, et plus particulièrement en France. Félix T. Mbetbo, dans son billet déjà mentionné, insiste à juste titre sur cet « enchainement » pathologique à la France. Cette simple orientation traduit une régression de la conscience panafricaniste au niveau de ce qu’à la suite de Hegel, Éboussi Boulaga appelle la « conscience d’esclave ». L’esclave ne veut (parce qu’il ne peut) pas être ce qu’il projette d’être : il veut être le maître ; précisément, il veut être comme le maître : le singer. Dans cette situation qui transparaît clairement du plaidoyer de Jean-Pierre Bouneck paru sur le site camer.be, il n’y a pas une prise de conscience de sa situation, mais une méprise de cette dernière et une mauvaise foi qui traduit une incapacité à exercer sa liberté pour en subir les conséquences. Si l’autre est responsable à la fois de lui et de nous-mêmes, c’est que nous ne sommes pas responsables de nous. Autrement dit, idéologiquement, nous sommes encore des esclaves. On cesse de l’être lorsque nous transformons l’influence de l’autre sur nous en influence de nous sur nous-mêmes. Sans cette récupération dialectique de notre être, il n’y a aucune place pour la liberté. On pourrait alors objecter à cette réflexion que la situation objective de notre liberté est celle d’être quotidiennement bafouée. J’en conviens, mais à cela je réponds que si notre volonté est de nous libérer du joug impérialiste, nous n’avons aucune raison de jouer leur jeu idéologique. Il faut plutôt le dé-jouer et opposer à cette réalité, notre propre vision sublimée de notre être-actuel-dans-le-monde, d’où ma troisième thèse :

 

Thèse 3 : Le panafricanisme est une théorie de l’ouverture et non de la fermeture. Dès ses origines et jusqu’à son dernier illustre représentant, Kwame Nkrumah, le panafricanisme n’a jamais consisté à se couper de l’autre, fut-il l’oppresseur. Ce dont il faut se séparer c’est de la domination qu’il exerce sur nous, et c’est dans cette optique qu’intervient l’unité qui permettrait de nous constituer en centre autonome de décision. Cela est particulièrement clair avec le consciencisme qui apparaît comme le socle philosophique et idéologique du panafricanisme tel que le voyait Nkrumah. Le consciencisme pose que « l’africanité » n’est pas à trouver dans une quelconque unité fantasmée en dehors de notre histoire ni passée ni actuelle ni future. Au contraire, elle doit s’enraciner dans la situation concrète – c’est-à-dire actuelle – de la conscience africaine qui est celle d’être en proie à plusieurs « influences », notamment le christianisme, l’islam et l’animisme. À chacune de ces influences correspond une « culture » avec ce qu’elle a de bon et de mauvais. Il ne s’agit pas, pour Nkrumah, de nier et de rejeter parce qu’étrangères, les influences étrangères, mais de soumettre ces dernières, suivant le mot de Césaire, à la « dialectique de nos besoins ». L’Occident a certes été la cause de plusieurs des maux de l’Afrique, mais il faut un regard plus froid et moins imprégné de pathos pour regarder avec des yeux critiques ce que nous avons encore à gagner d’une hypothétique « collaboration » véritable avec lui. L’ « engagement » ne doit pas être un « dégagement », mais un « recadrage » des positions à la lumière des différents intérêts des parties, dont les nôtres. Si dans le fond, « Afrique Média » peut se défendre de séparer en parlant de l’Occident, le bon grain de l’ivraie, il n’est pas osé de penser qu’il semble qu’il y ait davantage d’ivraie que de bon grain, et que le discours envers l’Occident est assez souvent critique, mais surtout « violent ». Et c’est cette violence qui me gêne particulièrement, puisqu’on peut ne pas être d’accord, mais formuler notre désaccord de manière moins barbare, de sorte qu’on ne retienne pas uniquement la véhémence de nos propos, mais aussi leur qualité critique. Peut-être « Afrique Média » devrait-elle chercher du côté de l’ironie, beaucoup plus caustique, critique et raffinée que les grognements barbares. En voulant s’inscrire dans une ligne éditoriale « typiquement africaine », je crois qu’ « Afrique Média » ne fait rien d’autre que se diriger sur une voie « typiquement non-panafricaine ».

J’aimerais finir par quelques remarques.

Premièrement, davantage que leurs intentions, je reproche à « Afrique Média » et à ses journalistes, leurs actions, c’est-à-dire non le contenu de leur discours, mais surtout la forme de ce dernier. Cette critique est apparentée à celle que fit, en 1971, Marcien Towa aux philosophes africains et soi-disant africanistes qui avaient pour objectif – noble – d’amener au jour une philosophie africaine authentique. Mais comme la forme est expression du contenu, et que l’exposé est en même temps le contenant de ce qu’il contient, le défaut de forme entraine irrémédiablement un défaut de contenu. Si je comprends bien les reproches du CNC, c’est bien de cela qu’il s’agit, plutôt que d’un conflit soi-disant anti-panafricain, piloté de l’extérieur par une toute-puissance occidentale qui aurait droit de vie et de mort sur notre pensée. N’est-ce pas d’ailleurs là le revers du discours de cette chaîne : présenter l’autre comme superpuissance présidant à nos destinées plutôt que déplacer l’accent à la fois réflexif et critique – surtout critique d’ailleurs – de l’autre – jugé à tous les coups responsable de nous – vers nous qui avons à être résolument responsables de nous-mêmes ?

Deuxièmement, je crois que c’est une erreur que de croire que l’adhésion du peuple est une marque de qualité. En fait, je crois que c’est l’inverse et que ce qu’admire immédiatement le peuple est justement ce dont il faut se méfier. Platon dédaignait la populace, et en dépit de sa situation de classe, je pense qu’il avait raison, car le peuple n’a d’importance qu’en tant que « masse » et le propre de la masse n’est pas de penser, mais de peser. Par définition, une masse est une chose opaque, dure et difficile à manier. La réalité nécessite et impose plus de finesse et de subtilité. La vérité n’est pas dans le peuple, mais à l’abri de ce dernier.

Enfin, en conclusion de sa 84è Leçon de Géostratégie Africaine, Jean-Paul Poulaga adresse ces mots de Gandhi à « Afrique Média » : « D’abord ils vous ignorent, ensuite ils se moquent de vous, puis ils vous combattent et enfin, vous gagnez » ». Je fais simplement remarquer que Gandhi faisait moins de bruit, mais sans être pour autant moins efficace…

Jean Eric Bitang,

Douala le 18 août 2015.

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