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L’ « homofolie » [§1’]

Alors que dimanche je sortais d’un débat houleux avec un de mes amis sur la question de la légitimation de l’homosexualité, je suis tombé sur un Réveillez-vous ! qu’une amie à sa mère lisait dans un salon de coiffure. Comme par magie, ce numéro (janvier 2012) traitait de l’homosexualité dans un article au titre fort provocateur : « L’homosexualité est-elle  parfois excusable ? ». Dès le titre de l’article, le mépris vis-à-vis des homosexuels est clairement affiché sous le « tout-puissant » couvert de Jéhovah, et l’homosexualité est un crime qu’on doit penser à « excuser ». Encore faut-il qu’on l’excuse… Nous sommes ici en plein dans ce que nous avons nommé dans un article précédent « L’homofolie » c’est-à-dire l’homophobie dans les versions les barbares de ses arguments, donc l’argument par Dieu. Mais que disent nos chers Témoins de Jéhovah dans cet article ? Il y est écrit :

« Pourquoi, selon la Bible, les actes homosexuels sont-ils contre nature et honteux ? Parce qu’ils supposent un type de rapports non prévu par le Créateur. Ils ne permettent pas de procréer. » (Ibid., p. 28.)

Très bien. Nous voilà dans le cœur de l’argumentaire. Soulignons d’abord quelques mots : actes homosexuels, nature et honteux. Ces trois mots nous permettrons de mieux comprendre la « folie » de l’argumentaire de nos amis. Commençons par la première expression : « actes homosexuels ». Nos amis Témoins de Jéhovah essaieraient-ils de dire que l’homosexualité se résume à l’acte sexuel ? Mon ami, dimanche, essayait déjà de me faire voir une nuance entre les pratiques homosexuelles et l’homosexualité. Selon lui, le premier terme renvoyait principalement au coït anal, alors que le second prenait en compte la volonté des homosexuels d’avoir des droits comme les hétérosexuels, dont le droit de se marier, d’avoir des enfants et de les éduquer. Il argumentait ainsi de la sorte : « sur la question des pratiques homosexuelles, chacun est libre de faire de son corps ce qui lui plait, mais l’homosexualité ne peut pas être tolérée parce qu’elle entrainerait chez l’enfant un déséquilibre en ceci qu’il n’aurait devant lui que deux personnes du même sexe et alors, il aurait une vision trop ‘carrée’ de la réalité, ce qui pourrait contribuer à le faire entrer lui-même dans le cercle de l’homosexualité. » Je dois préciser que pour mon ami, les homosexuels sont des « détraqués mentaux » qu’il faut interner et qu’il ne faut l’homosexualité qu’entre les hommes. Il semble quand même qu’il soit allé, dans la compréhension de l’homosexualité, un peu plus loin que nos amis Témoins qui réduisent l’homosexualité, manière d’être sur le plan sexuel, attirance éprouvée vis-à-vis des personnes du même sexe au simple « rapport sexuel ». Cette vision, parce que bancale et hautement réductrice, ne peut que donner une image tronquée de la réalité. Et nous savons, avec Aristote, puisque nos amis utilisent la logique formelle, que la Majeure étant défaillante, l’édifice argumentatif ne tient plus.

Disons maintenant un mot sur la nature. Les Témoins de Jéhovah veulent nous faire croire que l’homme est un être naturel qui est obligé de se soumettre à la nature et à ses lois. L’homme ne serait donc guère qu’un être comme les autres. Selon la terminologie sartrienne, l’homme dans cette optique serait un « en soi », condamné à être ce qu’il est. Pourtant, l’homme, bien qu’étant une chose, est une chose qui prétend être autre chose que ce qu’il est, et cette prétention fait qu’il n’est jamais quelque chose, parce qu’il est toujours, constamment, en train de se faire. Cette idée était déjà présente chez Hegel sous une autre forme ; sous la forme de la nature en tant grossière immédiateté à dompter. C’est ainsi que l’idéologue allemand écrit que « L’homme en tant qu’homme s’oppose à la nature et c’est ainsi qu’il devient homme. » (Hegel G.W.F., La Raison dans l’Histoire, tr. fr. Kostas Papaioannou, Plon, 10/18, 1965, p. 251.). Et qu’il peut, par le même temps, exclure l’africain de l’humanité-vraie entendue comme « maitrise de la nature ». Il n’y a donc aucune gloire à rester homme sous le couvert de la nature : que cette nature soit l’immédiateté du réel (Hegel) ou l’enfermement dans la monotonie existentielle d’un donné-déjà-là qu’il ne resterait plus qu’à reproduire ad infinitum (Sartre). La nature devient un argument incompétent pour disqualifier l’homosexualité, car on peut toujours faire autrement – on doit d’ailleurs faire autrement – que la nature pour mériter pleinement le nom d’homme.

Terminons par la honte. Selon nos Témoins de Jéhovah, les pratiques homosexuelles sont honteuses. Peut être ont-ils raison, s’ils limitent ces pratiques à la violence sexuelle dont sont victimes plusieurs de nos frères en Afrique. Dans cette optique, ces pratiques s’appellent le viol. S’ils interrogent maintenant l’homosexualité en elle-même, en tant que décision libre, nous doutons fort que les homosexuels soient des personnes qui ont honte, mais plutôt qui ont peur, peur de se faire tuer par des « homofous » comme les Témoins de Jéhovah et leur suite, qui, par l’ignorance caractéristique et le fanatisme religieux dont ils font preuve, peuvent porter atteinte à leur intégrité physique et morale. Quoi de plus normal que de désirer, selon le mot de Spinoza, « persévérer dans son être » ? Doit-on regarder cette attitude comme étant de la honte ? Nous ne le pensons pas. On pourrait maintenant penser que l’homosexualité est honteuse devant Dieu et que les homosexuels se flagellent quotidiennement pour avoir succombé aux « plaisirs de la chair » et du « péché ». Quoi de plus saugrenu et farfelu ! Il faut aller chercher de telles explications vraiment très loin dans l’imagination débordante des fanatiques ! A tous les points de vue, la honte n’est pas possible lorsqu’on parle d’homosexualité consentie. Au contraire, le fait que les homosexuels réclament leurs droits, leur droit à être des hommes et à être reconnu comme tels, on peut penser qu’ils ont, dans la large majorité, une haute estime d’eux-mêmes et qu’ils ne se morfondent pas comme tenteraient de nous faire croire nos amis « homofous » Témoins de Jéhovah.

Nous passerons sur cette idée d’un Créateur que nous amis écrivent avec un « C » majuscule afin de faire ressortir sa majesté (?) Le caractère fantasmatique d’un pareil Créateur n’est plus à démontrer. Arrivons directement, et nous terminerons par là, sur la question du but des relations sexuelles. Nos Témoins de Jéhovah sont formels : l’acte sexuel doit servir à procréer. Il y a plusieurs incohérences dans cette proposition. La première est contenue dans le présupposé de cette phrase elle-même : sans acte sexuel, pas de procréation. En réalité, la fécondation, stade premier de la procréation, ne nécessite pas de coït vaginal. Nos Témoins de Jéhovah seraient-ils un peu en retard sur la science ? La fécondation n’est pas la rencontre « physique » d’un homme et d’une femme lors d’un « rapport sexuel », mais la rencontre de deux gamètes : l’un mâle et l’autre femelle. Ce qui implique qu’il n’est pas besoin de se voir, de se toucher, de coucher ensemble, etc. pour procréer. Le « Créateur » avait-il prévu la fécondation in vitro ? Et que nous en dit la Bible ? Cette pratique est-elle « excusable » ? La seconde incohérence est contenue dans l’idée selon laquelle l’acte sexuel sert nécessairement à la procréation, c’est-à-dire que chaque fois que nous faisons l’amour, nous avons en tête d’avoir des enfants, sinon nous sommes dans le péché, car justement, ce rapport sexuel ne permet pas la procréation. Tirons cet argument jusqu’à ses limites pour en montrer l’absurdité. En fait, si le but suprême de l’acte sexuel est la procréation, il faut bannir des contraceptifs et ouvrir la voie au SIDA et aux maladies du même genre pour éviter de « fâcher » Dieu et de sombrer dans le péché. Le mariage ne résout pas le problème, car si le conjoint est malade, sans protection, vous serez malade vous-aussi. De même, si la procréation est notre but, nous ne devons choisir de faire l’amour que pendant que notre partenaire peut avoir des enfants, c’est-à-dire pendant sa période féconde, autrement, ce rapport sexuel n’entrainant pas la procréation, nous sommes dans le péché. Enfin, nous devons annihiler toute tentative de prendre du plaisir dans l’amour et nous comporter exactement comme des animaux : attraper son partenaire, lui faire l’amour et s’en aller. Nous vous laissons vous-même juger du monde que veulent pour nous les Témoins de Jéhovah et leur Dieu…

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Ptahhotep et le rapport à la gente féminine

On a souvent pensé que la société africaine avait un regard dégradant en ce qui concerne les femmes et que leur rôle était réduit à celui de « pondeuse ». On a souvent aussi pensé qu’elles n’avaient pas leur mot à dire et qu’elles n’étaient donc pas les égales des hommes. C’est pour cette raison qu’elles ne bénéficiaient pas du respect et de l’amour qu’un homme (époux) doit à une femme (épouse) et que le rapport n’était donc pas, entre les deux, un rapport d’homme libre à homme libre, mais un rapport de maitre à esclave.

Nous voulons ici, afin de montrer la fausseté de cette calomnie à l’encontre de l’Afrique, présenter la 21e maxime de Ptahhotep dont le titre est expressément : « De l’amour et du respect dus à l’épouse ». Arrêtons-nous d’abord sur le titre de cette maxime. Ptahhotep, premier philosophe de l’humanité, écrit que l’homme doit du respect et de l’amour à son épouse : ce verbe rend compte de deux choses. Premièrement, il témoigne du fait que la préoccupation est d’ordre éthique et que le sujet « femme » est donc un sujet moral, puisqu’il n’y a, selon Kant, qu’entre les sujets moraux, que la morale est possible. Ce verbe montre donc bien que dans la philosophie de Ptahhotep, la femme n’est pas un animal, mais un être comme l’homme, au même niveau de l’homme, avec les mêmes qualités. Nous verrons un peu plus loin que dans certaines traditions occidentales, cette égalité des genres n’est pas toujours respectée. Deuxièmement, ce verbe témoigne de la nature même du conseil ptahhotépien : il est à proprement parler un commandement, un impératif catégorique s’il faut parler comme Kant. Ptahhotep érige l’amour et le respect de l’homme envers son épouse et partant de là, à toutes les femmes en « règle universelle de la nature », et ceci, non dans le but de gagner quelque chose d’elle ou du monde, mais dans le but de respecter la Maât qui n’a ici, aucun autre sens, que l’ordre et l’harmonie universels, ou, sur le plan éthique, empruntant toujours un peu de la terminologie kantienne, aucun autre nom que celui de la loi morale. Comment se manifeste cette obligation de respect et d’amour inconditionné que l’homme doit à sa femme ?

Pour Ptahhotep, la marque première est la satisfaction des besoins de l’épouse, notamment les besoins nutritionnels et esthétiques. Ptahhotep écrit que ces par la satisfaction de ces besoins féminins que l’homme « aime [son] épouse avec ardeur ». On voit donc à travers cette première marque d’amour que l’homme doit accompagner l’épanouissement de la femme dans la philosophie de Ptahhotep. On voit aussi que Ptahhotep met un point d’honneur à identifier les besoins de la femme et à ne point les satisfaire pour un certain besoin de l’homme, mais par amour et par respect pour la Maât. N’est-ce pas une marque d’amour que de prendre en compte les besoins de son partenaire et de tout mettre en œuvre pour les satisfaire, surtout si la satisfaction est de type désintéressée ? A l’évidence, le philosophe Egyptien savait ce qu’est l’amour et comment l’entretenir auprès de son épouse afin que cette dernière s’épanouisse. Il y a donc, ici, un accent particulier que Ptahhotep met sur la femme dans le couple. Selon lui, la femme est le couple puisqu’elle détient en main toutes les clefs pour que ce dernier fonctionne parfaitement. Lorsque le philosophe écrit : « regarde la, et tu la feras rester dans ta maison. », il écrit surtout, respecte-là et elle ne s’en ira pas. Ici, la femme a un rôle de choix à l’opposé de la caricature qu’on dresse de l’Afrique traditionnelle en Occident ; elle est le pilier du couple et c’est sur elle que doit porter toute l’attention du mari. Naturellement, cette attention, même si Ptahhotep ne le fait pas remarquer, rejaillit sur la famille toute entière car la femme éduque ses enfants en se sentant aimée et illumine la maison de sa gaité. C’est ainsi qu’il écrit un peu plus loin (Maxime n° 37) qu’ « Une femme au cœur joyeux apporte l’équilibre ».

La seconde marque caractérise elle, le respect que l’homme doit à son épouse. Ce respect se lit expressément à travers cette affirmation forte du philosophe : « Ne décide pas pour elle ». Cette nouvelle loi continue et accompli le raisonnement de Ptahhotep. Avec la première marque d’affection, on peut penser que Ptahhotep réduit la femme à un être de besoin qui cherche la protection du foyer et du mari, la nourriture pour vivre et les parures pour gambader à gauche et à droite. Effectivement, si le philosophe s’était arrêté à cet endroit, il aurait été effectivement été possible de voir que sa pensée ne situe pas la femme comme un être qui a le droit de décider : comme un individu doué d’une conscience, d’une intériorité, capable de faire des choix et d’exprimer son avis. La femme chez Ptahhotep ne fait pas que manger et se maquiller : elle parle ! Elle donne son avis. Lorsqu’on sait par exemple que la fameuse démocratie athénienne excluait les femmes de la décision et que les Hébreux ne leur donnaient pas la parole, il y a lieu de s’interroger sur la véracité des affirmations des idéologues occidentaux. Voici un Egyptien qui écrit sur la manière de se comporter vis-à-vis des femmes qui est en totale contradiction avec ce qu’on nous présente habituellement.

Cette petite incursion dans la pensée d’un philosophe africain et qui plus est, du précepteur d’un Pharaon et Ministre d’un Pharaon laisse penser que son témoignage est l’enseignement qu’il dispensait au futur roi et que c’est le même enseignement qu’à dû recevoir le père du futur Pharaon[1], puisque selon le même auteur : « Grande est la règle, durable son efficacité » (Maxime 5). On peut donc penser qu’une large partie de la société égyptienne, si ce n’est la société égyptienne toute entière, était régie suivant ces préceptes qui placent la femme au centre des préoccupations dans le couple et par là même, de la société.


[1] L’exemple d’Aristote nous montre toutefois que l’enseignement du maitre n’est pas toujours identique à la conduite de l’élève et il faudrait peut être nuancer le propos, même si on peut rétorquer à cet argument qu’Aristote est l’exception et non la règle.

La question de l’homosexualité

[…. ]

C’est parce que notre maire s’appuie explicitement sur la Bible plutôt que sur le droit qu’il ne peut penser le mariage autrement que sous le couvert négatif, mythologique et fantasmatique de la religion chrétienne. La partie qui précède nous a montré que cette mythologie est impropre à nous dire la réalité du mariage et il faut bien qu’il existe quelqu’un qui puisse le faire. Ici, c’est le droit.

Posons-nous d’abord une question préliminaire : qu’est-ce que le mariage ? S’appuyant sur la Bible, notre maire déclara que le dernier est l’union entre un homme et une femme, excluant de facto les homosexuels de la définition de cet acte civil. Il n’a d’ailleurs pas manqué de faire quelques commentaires désagréables sur l’impossibilité théologique d’unir un homme et un homme. Naturellement, je m’oppose à une telle façon de penser parce que (1) la Bible est datée de l’antiquité éthique ainsi que nous l’avons vu, ce qui fait qu’elle est inapte à décrire notre situation actuelle et encore moins, incapable de l’orienter ; (2) le droit camerounais d’exclue pas l’homosexualité et donc le mariage homosexuel. Or, nous savons qu’en droit, ce qui n’est pas proscrit est permis ! On pense très souvent que notre loi est contre l’homosexualité et contre le mariage homosexuel, mais en fait ce ne sont que nos mœurs et notre vision « biblique » du monde qui empoisonnent littéralement nos esprits ; (3) enfin, le mariage n’est pas l’union entre un homme et une femme, mais union entre deux hommes, j’insiste, « deux hommes », c’est-à-dire soit un homme et une femme, soit un homme et un homme, soit une femme et une femme. Le plus important est qu’ils se promettent tout ce qu’on se promet quand on se marie et que leur engagement soit sincère. Le mariage n’est pas mariage parce qu’il est célébré entre un homme et une femme, il est mariage lorsque les époux se conforment à ce qu’on pourrait appeler « l’esprit du mariage », c’est-à-dire les différents vœux qu’on prononce. Ce sont ces vœux et ces promesses qu’on se fait l’un à l’autre qui marquent et scellent le mariage et non le sexe des conjoints. Une fois de plus, on voit comment la Bible contamine nos esprits en lui imprimant des idées moyenâgeuses comme le mépris de l’homosexualité. De quel droit doit-on empêcher les homosexuels de vivre leur amour ? Les chrétiens zélés nous  répondraient que sur la base du verbiage biblique etc., mais sur la base de la Bible aussi, la place de la femme est à la cuisine et non au bureau. L’évidence est qu’il faut sortir de cette conception de l’homme ancrée dans quel que précepte religieux et voir l’homme tel qu’il est et non comme on – Dieu ou homme – voudrait qu’il soit. Spinoza disait déjà cela en parlant de la nature de l’homme. Parce que le mariage est mal pensé, c’est-à-dire pensé sur la base de ce que dit la religion – et pas seulement le christianisme –, on détermine mal la trajectoire que doit prendre la définition d’un pareil terme. Cela est même visible jusqu’au niveau du droit, car bien que le mariage homosexuel ne soit pas proscrit, les termes qu’on utilise rendent compte du préjugé selon lequel le mariage ne peut être contracté qu’entre un homme et une femme. C’est ainsi que le code civil camerounais dispose en son article 213 : « La femme concourt avec le mari à assurer la direction morale et matérielle de la famille (…) La femme remplace le mari dans sa fonction de chef s’il est hors d’état de manifester sa volonté ». On voit clairement à ce niveau que le droit est inspiré des fondements bibliques, car l’idée de la primauté de la puissance de l’homme dans le mariage et sur la femme n’est rien d’autre que la phallocratie biblique que nous avons dénoncée plus haut. De plus, parce que le code civil camerounais est muet sur la question de la qualification des époux autrement que par les termes « mari » et « femme », on comprend bien qu’il n’est pas pensé une terminologie qui s’adapte à la situation du mariage homosexuel. Cette adaptation doit pourtant être faite ! Doit-on encore parler de « mari » et de « femme » entre deux hommes qui se marieraient et idem pour deux femmes qui se marieraient ? Ces termes de « mari » et de « femme » traduisent-ils le sexe des conjoints ou une position que ceux-ci se proposent d’occuper dans le mariage. Ainsi, un homme pourrait, se mariant avec un autre homme, s’acquitter des taches dévolues à la « femme » entendue non comme sexe, mais comme position dans le mariage. Le terme « femme » deviendrait ainsi un concept conjugal plutôt qu’une simple désignation sexuelle, ce qui permettrait de mieux comprendre le code civil de notre pays. On pourrait, si cette conceptualisation est jugée trop compliquée ou trop grossière, proposer d’autres termes. Mais une chose est sure : ces termes sont inadaptés en ce qui concerne la lecture de notre société et l’état de nos mœurs ! De même que Nkrumah disait que les lois morales doivent changer, ces termes doivent eux-aussi changer et s’adapter à notre société actuelle, car c’est bien là le sens du droit : dire l’état d’avancement – social, éthique, politique, etc. – dans lequel nous nous trouvons.

Que retenons-nous donc de cette réflexion ? Premièrement, il est évident que notre pays n’est pas aussi laïc qu’on veut nous le faire croire et que dès lors, les présupposés religieux foisonnent dans notre façon d’entrevoir les choses, même au niveau de l’Etat. Notre première exhortation est celle d’exorciser l’Etat de ses démons religieux et de sa tendance à cette référence bancale. L’Etat est une chose ; la religion une autre et entre les deux, comme dirait Aristote, il n’y a pas de tertium datum. Lorsqu’on entend que l’Etat est laïc, il faut que dans les faits il le soit. Exorciser l’Etat dans ce sens serait donc y détruire de façon théorique et pratique toutes les références à la religion. Dans la théorie cela pourrait passer par l’adoption d’une nouvelle terminologie ainsi que nous l’avons montré à travers l’exemple du mariage. Dans la pratique, on pourrait mettre en place une commission qui s’assurerait de la laïcité des structures étatiques comme la mairie. Dans ce cas, notre maire sera sujet à une sanction. Je laisse le soin aux autorités de décider eux-mêmes de la nature de cette sanction si jamais elles prennent en compte les remarques que je formule. L’exemple du mariage était très important parce qu’il nous a permis de mettre en avant l’homosexualité et son statut dans notre pays. Naturellement, par ce terme nous n’entendons pas les « promotions canapés » dont sont victimes certains demandeurs d’emploi dans notre pays, mais bien le choix libre de deux individus de s’aimer, de se chérir, de s’entraider et de vivre ensemble dans les liens du mariage. Cette classe d’individu est marginalisée alors que rien dans la loi ne stipule qu’il en soit ainsi. Ici aussi le sous-bassement religieux est omniprésent bien qu’il soit inadapté à notre situation. La société elle-même doit être épuré des références religieuses moyenâgeuses pour mieux exprimer notre temps car on oublie très souvent que les personnes qui ont écrit la Bible l’ont écrite avec ce qu’ils connaissaient de leur temps et que nous aujourd’hui nous savons mieux et plus qu’eux, ce qui fait qu’on ne peut pas leur faire confiance de la même manière qu’il y a quelques siècles.

Maire et/ou pasteur ?

J’ai passé le weekend dernier à Edéa parce que j’assistais à un mariage et ce sont les impressions que j’ai eues du  maire d’Edéa Ier que je viens coucher dans le présent article. J’ai surtout été surpris par le fait que ce dernier ait littéralement fait un sermon plutôt qu’un acte étatique d’institution du mariage. J’avoue, avant hier, je n’avais assisté à aucun mariage civil ce qui fait que je ne savais pas bien comment cela se passe, mais j’avais quand même quelques apriorismes, notamment en rapport avec la constitution de mon pays qui stipule qu’il est un pays laïc, c’est-à-dire que les choses de l’Etat sont séparées de la spéculation religieuse. J’ai donc été normalement surpris quand notre maire a commencé à raconter aux époux l’histoire d’Adam et Eve et de l’institution du mariage par Dieu. Et de notre maire de conclure : « Dieu est le premier officier d’Etat civil ». Interrogeons un peu ce mythe du mariage vu par la Bible pour en montrer la bêtise.

Le premier argument contre le mythe biblique du mariage est la haute tendance phallocrate. Dieu crée naturellement l’homme en premier, c’est pourquoi il doit commander, et la femme ne vient qu’après, que plus tard. Au lieu d’être moulée comme l’homme, c’est-à-dire de rien, elle est moulée de la côte de l’homme, c’est-à-dire d’une de ses parties. Est-ce pour que la femme soit la chair et le sang de l’homme ou est-ce, comme je le pense, pour que la femme ne soit pas ontologiquement égale à l’homme ? Il me semble qu’en créant la femme de façon autonome et non de la manière dont on dit qu’il l’a fait, Dieu aurait posé l’égalité des sexes. Par contre, si on considère la création dans son sens fantasmatique – car c’est bien de ce style de création qu’il s’agit lorsque la sphère de son application dépasse le cadre strict de l’esprit humain – comme l’attribut par excellence de la bonté divine, alors l’homme est ontologiquement supérieur à la femme, car il est fruit d’une création pure, immédiate, alors que la femme n’aurait une existence que médiate. Ainsi, la femme n’est pas crée par Dieu, mais simplement moulée au sens où chez les Egyptiens antiques ainsi que chez Platon, le démiurge « façonne » le monde à partir de l’océan indéterminé : le Noun c’est les premiers et la matière chez Platon. Du point de vue de la Bible donc, la femme n’est pas ontologiquement égale à l’homme. Ainsi, n’en déplaise à notre maire-pasteur, Dieu n’est pas que le premier « officier d’Etat civil » – ce qui est d’ailleurs faux car ce concept s’applique strictement à l’homme à moins qu’on ne le pervertisse dans des digressions fantasmatiques –, il est aussi le premier à avoir posé les différences ontologiques entre les sexes, et plus tard, dans la même Bible, entre les races. Dieu, parce qu’il crée l’homme et fabrique la femme à partir de l’homme est tout simplement injuste, car la femme ne vaut même pas autant que les animaux qui eux au moins bénéficient de la création pure. Si Dieu peut tout, il aurait très bien pu arriver aux mêmes fins en créant à la fois Adam et Eve – à moins que, la création achevée, il n’eut plut assez de force pour continuer de créer ; constat qui remettrait en cause sa toute puissance. Le discours de la Bible est presque toujours de cette tendance. Lorsque le leitmotiv n’est pas « Seulement les hommes » comme lors de la multiplication des pains où il n’est pas nécessaire de compter les êtres inférieurs que sont les femmes et les enfants, il est au moins « Les hommes d’abord » comme nous venons de le voir. C’est simplement inacceptable ! La Bible, dans l’esprit, est un livre moyenâgeux et il doit être considéré comme tel ! Faire reculer l’histoire de l’humanité à l’état de barbarie phallocrate, voilà son but caché !

Le second argument contre ce mythe concerne la calomnie que l’homme fait à Dieu. En effet, les chrétiens veulent nous faire avaler, nous, qui croyons que si Dieu doit exister, il doit le faire sur le mode fantasmatique suprême de la perfection. Lorsqu’on lit dans Genèse que Dieu vit que ce qu’il avait crée était bon et qu’après, il se dise à lui-même : « Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul » (Genèse 2, 15), il ya lieu de s’interroger sur la portée de la puissance gnoséologique. Ce que veulent nous faire croire les chrétiens, c’est que Dieu ne sait pas tout, ou pire qu’il se trompe, car c’est bien la marque de la capacité de se tromper que traduit la dichotomie de ce jugement. Platon avait bien compris que pour que la connaissance parfait puisse exister, il faut arrêter le mouvement, pourtant, ce Dieu tel qu’il nous est présenté dans la Genèse réfléchit, en d’autres termes, il évolue dans la pensée. Si Dieu a une pensée, il faut que sa pensée soit toujours immobile, qu’elle ait tout pensée à l’avance, c’est-à-dire avant même qu’elle ne soit, qu’elle ait pensée son existence et celle de tous les autres êtres avant que ceux-ci, eux-mêmes ne pensent. Ce n’est pourtant pas le cas ici. A la manière d’un homme, c’est-à-dire d’un créateur, Dieu réajusterait son œuvre, n’en saisirait pas toute la portée. Comme le compositeur se rassasie de son œuvre après avoir l’avoir conclue par une  dernière cadence parfaite, mais dans la nuit en modifie le développement, Dieu affirme d’avoir la complétude de son œuvre, puis affirme lui-même qu’elle est incomplète. Comment un type qui est sensé tout connaitre peut-il se tromper sur la nature de sa création s’il n’est un homme ? C’est ici que se situe la calomnie, car on dit de Dieu tout ce qu’on veut dire sauf ce qu’il faut dire, c’est-à-dire que Dieu est Dieu. Dans la perspective de la Genèse et il en ainsi de la bonne partie de la Bible, Dieu n’est pas Dieu et on voit bien qu’il n’est qu’un simple personnage qui obéit au schéma narratif emprunté par l’auteur de tel ou tel livre de la Bible. On le voit bien : à travers cette calomnie, il n’y a aucune parole de Dieu qui tienne, mais seulement la parole imparfaite et imprécise de l’homme qui dit sur Dieu des choses qu’il ne peut pas faire. La 12è pensée philosophique de Diderot nous mettait déjà en garde contre cette façon erronée de présenter Dieu : « Oui, je le soutiens, la superstition est plus injurieuse à Dieu que l’athéisme »[1]. Très souvent, nous limitons l’entendement infini de Dieu à la lisière du notre.

Ce que ces deux critiques nous montrent, c’est que la référence à la Bible est grandement inacceptable, car elle est porteuse d’incompréhensions et d’idées moyenâgeuses. La conséquence directe de notre critique est que le maire doit s’en tenir à son rôle et laisser la lourde tâche de calomnier à la fois Dieu et la femme au Pasteur de sorte que lui seul, si Dieu existe, subisse les fougues qu’on dit dans la Bible que ceux qui calomnient Dieu subiront. Voilà une raison. L’autre est en rapport avec les attributions du maire qui est maire et non pasteur ! Entre l’Etat et l’Eglise – et quelle que religion que ce soit d’ailleurs – il faut marquer, mieux, accentuer le fossé que creuse notre constitution. L’athée que je suis aurait bien de la peine à se retenir lorsque venant célébrer son union devant les hommes, il lui est présenté les règles dites divines. On peut aimer sa femme et la respecter sans passer par Dieu. Cette référence à Dieu pour le mariage a une autre tare dont nous discuterons la prochaine fois et qu’on trouve encore naturel dans notre société. D’ici à là: vive les mariés !


[1] Diderot D., Pensées philosophiques, Lettres sur les aveugles, supplément au voyage de Bougainville, Paris, G.-F., 1972, p. 36.

 

La philosophie est-elle incolore ?

 Il faut apprendre à se méfier des vendeurs d’illusions que sont les charlatans qui nous présentent la philosophie comme une activité « universelle ». Que veut dire ce terme ? Très généralement, ces charlatans argumenteront sur le fait que la philosophie, bien qu’elle soit née en Grèce, a été communiquée au monde entier, et que par conséquent personne ne peut légitimement se prévaloir de détenir un « certificat d’authenticité philosophique » à part, bien sur, les inventeurs Grecs de la discipline. Cet argumentaire a surtout pour but de faire croire aux Africains qu’ils ne sont des philosophes que « par procuration » pour emprunter une expression de M. Basile Fouda. Nous pensons pouvoir légitimement nous opposer à une pareille visée.

Contre la désubstantialisation que prônent certains ethnocentristes fanatiques, nous proposons une approche moins trompeuse et plus soucieuse de la vérité. Contre l’argument de l’universalité nous proposons l’argument de la situation. Cet argument peut être énoncé comme suit : Si on dit que la philosophie est une activité universelle, on la considère surtout en tant qu’idée et on subodore donc, qu’en tant qu’idée, la philosophie a une existence en soi, détachée du monde. Mais cette idée est fausse car la philosophie n’est pas à elle-même son sujet et son objet. La philosophie n’est pas une créature, mais une création et en tant que telle, elle est inévitablement rattachée à son créateur : l’homme. Or, l’homme, lui, n’est pas universel, mais bien situationnel. L’homme vient toujours d’un « quelque part ». L’homme n’est homme que par rapport à un « quelque part », et ce « quelque part » d’où l’homme tire son (es)sens(ce) transparait clairement dans ses productions ou ses créations. La philosophie, comme l’homme qui la créée, vient donc toujours de quelque part, d’une situation précise, d’un milieu. La philosophie a bel et bien une couleur – non simple couleur de peau, mais carrément coloration avec tous les sens auxquels ce mot peut nous conduire – qui n’est pas le caractère incolore de la pseudo universalité.

La philosophie n’est philosophie que par rapport à une situation, et même si par hasard, il arrivait que les situations soient quelque peu ressemblantes, le matériau humain avec lequel on appréhende cette situation fait de chacune de ces dernières une situation unique en son genre. La richesse de la philosophie, ce n’est pas son caractère incolore, mais bien l’immense éventail de couleurs qu’elle nous propose. Décolorer la philosophie, c’est carrément, purement et simplement, mais surtout très maladroitement la réduire indéfectiblement avec et à des accents idéologiques – non au sens de Nkrumah, mais dans le sens de la hiérarchisation des colorations –.

Mais le fait que la philosophie soit colorée n’exclut pas qu’on se pose la question de sa coloration originelle car toutes les couleurs qui composent le panel esthétique de la philosophie ne se sont pas constituées en un seul jour, pas plus que Yaoundé ne s’ait construit en un jour. Ici, la réflexion sur la couleur de la philosophie, comme toujours, rejoint inexorablement et inlassablement le questionnement sur les origines. Mais ici, il ne faut pas se méprendre : discuter sur l’origine ne veut pas dire faire acte d’idéologie, car l’origine ne prédispose en rien la supériorité de celui qui possède la philosophie comme ont longtemps voulu – et veulent encore – nous faire croire les idéologues occidentaux. Au contraire des développements empruntant le sillage hégéliens, l’origine nègre de la philosophie n’établit pas la supériorité du peuple Noir sur les autres peuples, mais simplement la primauté philosophique de ce dernier. Et même si on voulait parler de cette prétendue supériorité philosophique, les productions occidentales en la matière auraient tôt fait de réduire à néant les quelques bribes qu’il nous reste encore des développements originels.

Dans un sens comme dans l’autre donc, il ne faut pas priver la philosophie de ses colorations, ni hiérarchiser ces dernières. La hiérarchisation étant le propre de l’idéologie et la rectitude celui de la science. De plus, rendre la philosophie incolore c’est aussi la rendre sans saveur…

Nkrumah, critique de Descartes

 

« Bien qu’il [Descartes] ait le droit de dire : Cogito, ergo sum, il est évident qu’il comprendrait trop de choses si, à partir de cette proposition, il comprenait que quelque objet existe, à fortiori que Monsieur Descartes existe. La seule chose indubitable dans la première partie de sa proposition est qu’il y a de la pensée. La première personne n’est rien d’autre que le sujet d’un verbe, sans plus d’indication d’objet qu’il n’y en a dans le faux sujet “il” de la phrase “il pleut”. Dans cette phrase, le pronom est simple sujet d’une phrase, et ne fait allusion à aucun objet ou groupe d’objets qui pleuvrait. Dans cette phrase, “il” ne représente rien ; c’est un pseudo-pronom ».

 Nkrumah, Le Consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 34.

Descartes et son cogito passent pour être les fondateurs de la philosophie occidentale moderne. Le « je pense donc je suis » est même reconnu par Sartre dans L’existentialisme est un humanisme comme le point de départ de toute philosophie. S’il est vrai qu’après Descartes, il est impossible de faire de la philosophie comme s’il n’avait pas existé, toute philosophie n’est pas inévitablement cartésienne. C’est le cas de Nkrumah qui prône un matérialiste radicalement opposé à l’idéalisme cartésien. Pis, il s’en prend à l’évidence qui est censée fonder toute la philosophie : le cogito. Selon Nkrumah, il n’y a qu’une seule chose d’évident dans le cogito : c’est la pensée, et aucunement le fait que Descartes existe. On aurait pu dire aussi « il pleut donc il est » ; ce qui, convenons-le, n’a pas beaucoup de sens ; pour dire vrai, il n’en a aucun. Mais regardons au plus près les implications qui découlent de la fausse évidence du cogito.

En premier, et c’est là tout le mérite du cogito, il y a l’inversion du rapport du sujet à la croyance. En effet, avant Descartes, l’homme ne connaissait qu’en Dieu, c’est-à-dire qu’il ne créait pas le savoir qui était révélé. C’est le règne de la scolastique et de la domination tyrannique de la théologie sur la philosophie. Le cogito vient opérer une vraie révolution en plaçant le sujet à l’origine de la connaissance. Ainsi, le « je pense donc je suis » marque le renouveau de la pensée, et sur ce point, Descartes est le champion de la pensée libre. Mais cette revalorisation du sujet a des travers, notamment la surestimation du « je ».

C’est à ce niveau que le cogito perd progressivement de son éclat jusqu’à n’être plus qu’une futilité philosophique. Le « je » cartésien, après avoir renversé les dogmes de la scolastique, va progressivement s’en prendre à tout ce qui est externe à lui. C’est le solipsisme. Le travers du cogito est de nier tout ce qui est externe à lui, tout ce qui n’est pas une évidence de son point de vue. Ici, le sujet se coupe du reste du monde, s’enferme sur lui-même. Nkrumah critique d’ailleurs le solipsisme qui est selon lui, de deux formes : absolu ou naissant. « Dans le solipsisme absolu, écrit Nkrumah, l’individu s’identifie à l’univers. Celui-ci finit par consister en l’individu et son expérience »[1]. Le solipsisme naissant, quant à lui, est le fait que le « je », le sujet, se pose en « décideur universel ». Mais, comme le remarque Nkrumah, il se faut de peu pour que le solipsisme naissant passe au solipsisme insidieux ou absolu, car Descartes passe un peu rapidement du « j’existe » au « Dieu existe », c’est-à-dire qu’il s’identifie à l’être, à l’univers ; ses choix décident de ce qui est, alors que Descartes lui-même reconnait qu’il vaut mieux changer ses désirs que l’ordre du monde. Il semble que ce précepte ne vaille qu’en morale et non en épistémologie ou en métaphysique dans le cartésianisme. Comment ce solipsisme est-il une tare philosophique ?

Le reproche principal qu’on peut faire au cogito et par là, au solipsisme qui en découle, est qu’il néglige l’être de l’homme, qui est d’abord qu’il est un être-avec les autres. En ce sens, Aristote a raison contre Descartes sur le critère premier de l’homme qui serait d’être un animal politique plutôt que d’être, selon le mot de Descartes, une « Chose qui pense »[2]. Plus précisément, et au-delà du simple aspect politique de l’homme, il y a la réalité humaine issue du rapport antagoniste des classes. Ici, Marx complète en corrigeant Aristote : « L’être humain n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé. Dans sa réalité, c’est l’ensemble des rapports sociaux »[3]. En surestimant le « je », en l’absolutisant, on en vient à rendre l’homme coupé de la réalité, c’est-à-dire du rapport social ; on en arrive à le définir de façon métaphysique : dans les airs et non dans sa situation concrète de fruit des rapports sociaux et de la lutte des classes. L’homme de Descartes, conséquence directe de son cogito, est coupé de la réalité : il est métaphysique, c’est-à-dire qu’il n’est pas un homme. Ici, la conclusion de Nkrumah, c’est-à-dire que le « je » de l’expression « je pense donc je suis » est un pseudo-pronom ou mieux, le fait que ce « je » ne représente rien, rejoint la critique marxiste du cartésianisme bien que l’angle d’approche du problème soit légèrement différent. Si le « je » cartésien n’est rien alors qu’il est censé représenter l’homme, alors l’homme issu de ce « je » lui-même n’est rien. L’homme de Descartes est un pseudo-homme : il n’est rien.


[1] Ibid., p. 31.

[2] Voir la deuxième Méditation Métaphysique.

[3] Sixième thèse sur Feuerbach.


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