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THÈSES SUR LE “PANAFRICANISME” D’ “AFRIQUE MÉDIA”. À propos d’une insulte subie hier dans un taxi

Je n’écris pas cet article pour suivre le mouvement du troupeau et me prononcer sur la sanction qui frappe chez nous la chaine de télévision « Afrique Média ». Je n’écris que pour faire part à mon lectorat d’une situation que j’ai subie hier dans un taxi alors que j’allais à Bonamoussadi. Cette situation m’interpelle et m’oblige – et non me contraint – à dire un mot sur cette chaîne de télévision. Je tiens aussi à préciser que je suis peut-être le moins bien placé pour parler d’ « Afrique Média », vu que je ne suis pas un abonné de cette chaîne, et cela n’est pas seulement dû au fait que je n’ai pas le « bouquet » d’une grande firme audio-visuelle française. En effet, c’est par le pur hasard d’un zapping que j’ai eu ma première expérience de l’émission culte de cette chaine : « Le débat panafricain ». Cette impression a été mauvaise et c’est ce goût amer que j’ai encore dans la bouche à chaque fois que je dois me prononcer sur ce sujet. Il me souvient qu’un journaliste harcelait les oreilles des téléspectateurs en augmentant de manière systématique l’intensité de sa voix sans que la régie n’oppose à ce crescendo dramatique un decrescendo salvateur. C’était le contraire, et le journaliste en question semblait s’être accordé avec les membres de la régie. À ce triste spectacle insupportable, il manquait seulement de la musique dont le soutien en fond sonore aurait sûrement renforcé de manière non négligeable le pathos servi par ce tandem. Mes oreilles n’ont pas supporté cette situation, et j’ai continué mon zapping. Je me souviens aussi qu’une autre fois, j’ai été contraint cette fois à subir ces mêmes grognement pendant plus d’une demi-heure, alors que j’attendais un ami chez ses parents et que je n’avais pas d’autre choix que de donner la réplique à un fervent adepte de ce que cette chaîne appelle le « Débat panafricain ». Depuis lors, j’ai soigneusement évité de me retrouver avec un problème aux tympans à cause des journalistes de cette chaîne. Je suis donc très mal placé pour pouvoir donner une « analyse » d’ « Afrique Média ». C’est d’ailleurs pour cette raison que j’aurais aimé me taire et je ne serais jamais sorti de ma torpeur si l’évènement d’hier ne m’avait pas poussé à revoir mes positions.

Hier en effet, alors que j’étais dans un taxi pour me rendre à Bonamoussadi, le chauffeur a engagé le sujet concernant la suspension d’ « Afrique Média » en me demandant – j’étais à ce moment le seul passager – ce que j’en pensais. Naturellement, je lui ai répondu que je n’en pense rien, en ce qui concerne la sanction du CNC, mais qu’effectivement, cela ne m’étonne guère vu l’expérience éphémère et douloureuse que j’ai de cette chaîne de télévision. La conversation allait bon train quand une femme et un homme sont montés dans le taxi et que la femme a pris le train en marche en s’introduisant dans notre discussion. Elle m’a taxé de tous les noms parce que j’affirmais mon opposition à cette mascarade que nous propose « Afrique Média », mascarade que j’entends comme abrutissement massif des masses camerounaises et peut-être africaines. Avant d’arriver à destination – elle et son compagnon descendaient avant moi –, elle me lança cette injure avec un ton méprisant : « Vous n’êtes pas un panafricaniste ! » C’est à partir de là que je me suis posé la question suivante : « Donc, ‘Afrique Média’ est une chaine ‘panafricaine’ et ses journalistes sont des ‘panafricanistes’ ? »

S’il faut croire en effet leur propre slogan ainsi que la défense de leurs adjuvants, « Afrique Média » est une chaîne à l’orientation « panafricaniste », mais cette affirmation n’est rien d’autre qu’une erreur – dans le cas le plus heureux – ou un mensonge – dans le cas le moins favorable –. Mon argumentaire repose sur trois thèses que je vais présenter de manière sommaire :

Thèse 1 : Le panafricanisme est une théorie, pas une barbarie. Il faut en effet distinguer le discours argumenté, construit, nourri par la recherche et à vocation critique, du grognement qui a lieu sur les plateaux d’« Afrique Média », grognement davantage proche de la « barbarie » que de la « civilisation ». Ce sont les Grecs qui divisaient l’humanité en Ἔλληνη et en Βάρϐαρος en situant le médium de cette distinction dans la langue plutôt que dans le λόγσς – même si pour eux les deux choses sont identiques, comme l’atteste la parenté avec λέγει. C’est pourtant ce dernier critère qui devrait établir la démarcation entre le règne de l’humanité et celui de l’animalité. Le panafricanisme est un discours cohérent articulé depuis des axiomes clairement définis et solidement établis par la réflexion critique. Ce mouvement est né historiquement de la volonté d’extraire le Noir de cette vision d’animal dans laquelle nous ramène « Afrique Média » en présentant le Nègre comme quelqu’un d’essentiellement émotif, porté au discours pathologiquement orienté vers le pathos et dont les sons ne sont guère rien d’autre que de vulgaires grognements insensés. Les premiers leaders du mouvement panafricaniste (Edward W. Blyden, Anténor Firmin, etc.) étaient des lettrés qui avaient à cœur de montrer qu’on peut être Nègre et posséder la précieuse σοϕιά. Ceux qui les suivirent, dont W. E. B. Dubois, leur feront honneur. C’est exactement dans la lancée contraire que s’inscrivent les journalistes d’« Afrique Média » que j’ai pu écouter. Et le plus grave, c’est qu’ils entrainent dans leur chute une bonne partie de leur auditoire. Dans un article intéressant au titre fort révélateur ainsi qu’au contenu mesuré, Félix T. Mbetbo a écrit qu’« Afrique Média » sème ses discours sur la « bonne terre », celle de la double misère du sous-développé que décrit Njoh-Mouelle depuis les années 70 et dont l’engrais est l’ignorance et la recherche du sensationnel. Comment expliquer sinon qu’une femme que je ne connais pas et qui ne me connait pas non plus en vienne à me cracher au visage cette insulte en pensant servir et faire avancer la cause africaine ? Le panafricanisme visait à montrer et à consolider notre humanité, le discours d’« Afrique Média » nous ramène à la barbarie, d’où la deuxième opposition qui repose sur cette deuxième thèse :

 

Thèse 2 : Le panafricanisme n’a pas qu’un contenu idéologique critique, mais d’abord et surtout un contenu constructif. Le contenu objectif de la doctrine du panafricanisme est positif et non négatif, ce qui signifie que le panafricanisme n’est pas une théorie de la destruction, mais de la construction d’un vivre-ensemble pacifique dans lequel le négro-africain pourrait s’épanouir. La campagne idéologique de Blyden pour l’émigration au Libéria par exemple n’avait pas d’autre but. Le contenu principal de cette doctrine est que les Noirs du monde entier doivent s’entraider dans l’optique de développer leurs capacités (politique, militaire et économique), capacités qui leur permettraient aussi de résister à l’impérialisme occidental. Mais résister à l’impérialisme n’est pas la première raison de l’idéal panafricaniste, il n’est que la résultante des rapports sociaux de domination qui sont à l’origine de la création de cette doctrine et dont elle ne pouvait que s’imprégner. Autrement dit, le panafricanisme est une doctrine dont le centre est en soi, c’est-à-dire une doctrine d’hommes libres conscients de leur liberté et conscients du fait que cette prise de conscience doit prendre corps dans la réalité. Ce n’est qu’à ce moment que le panafricanisme acquiert un tour critique puisqu’objectivement, ce progrès rencontre la résistance des impérialistes et des colons. « Afrique Média » ne suit pas cette orientation du mouvement panafricaniste qu’on peut voir à l’œuvre depuis au moins la Conférence panafricaine de 1900. D’abord, le discours de cette chaine a son centre en dehors de lui-même : en Occident, et plus particulièrement en France. Félix T. Mbetbo, dans son billet déjà mentionné, insiste à juste titre sur cet « enchainement » pathologique à la France. Cette simple orientation traduit une régression de la conscience panafricaniste au niveau de ce qu’à la suite de Hegel, Éboussi Boulaga appelle la « conscience d’esclave ». L’esclave ne veut (parce qu’il ne peut) pas être ce qu’il projette d’être : il veut être le maître ; précisément, il veut être comme le maître : le singer. Dans cette situation qui transparaît clairement du plaidoyer de Jean-Pierre Bouneck paru sur le site camer.be, il n’y a pas une prise de conscience de sa situation, mais une méprise de cette dernière et une mauvaise foi qui traduit une incapacité à exercer sa liberté pour en subir les conséquences. Si l’autre est responsable à la fois de lui et de nous-mêmes, c’est que nous ne sommes pas responsables de nous. Autrement dit, idéologiquement, nous sommes encore des esclaves. On cesse de l’être lorsque nous transformons l’influence de l’autre sur nous en influence de nous sur nous-mêmes. Sans cette récupération dialectique de notre être, il n’y a aucune place pour la liberté. On pourrait alors objecter à cette réflexion que la situation objective de notre liberté est celle d’être quotidiennement bafouée. J’en conviens, mais à cela je réponds que si notre volonté est de nous libérer du joug impérialiste, nous n’avons aucune raison de jouer leur jeu idéologique. Il faut plutôt le dé-jouer et opposer à cette réalité, notre propre vision sublimée de notre être-actuel-dans-le-monde, d’où ma troisième thèse :

 

Thèse 3 : Le panafricanisme est une théorie de l’ouverture et non de la fermeture. Dès ses origines et jusqu’à son dernier illustre représentant, Kwame Nkrumah, le panafricanisme n’a jamais consisté à se couper de l’autre, fut-il l’oppresseur. Ce dont il faut se séparer c’est de la domination qu’il exerce sur nous, et c’est dans cette optique qu’intervient l’unité qui permettrait de nous constituer en centre autonome de décision. Cela est particulièrement clair avec le consciencisme qui apparaît comme le socle philosophique et idéologique du panafricanisme tel que le voyait Nkrumah. Le consciencisme pose que « l’africanité » n’est pas à trouver dans une quelconque unité fantasmée en dehors de notre histoire ni passée ni actuelle ni future. Au contraire, elle doit s’enraciner dans la situation concrète – c’est-à-dire actuelle – de la conscience africaine qui est celle d’être en proie à plusieurs « influences », notamment le christianisme, l’islam et l’animisme. À chacune de ces influences correspond une « culture » avec ce qu’elle a de bon et de mauvais. Il ne s’agit pas, pour Nkrumah, de nier et de rejeter parce qu’étrangères, les influences étrangères, mais de soumettre ces dernières, suivant le mot de Césaire, à la « dialectique de nos besoins ». L’Occident a certes été la cause de plusieurs des maux de l’Afrique, mais il faut un regard plus froid et moins imprégné de pathos pour regarder avec des yeux critiques ce que nous avons encore à gagner d’une hypothétique « collaboration » véritable avec lui. L’ « engagement » ne doit pas être un « dégagement », mais un « recadrage » des positions à la lumière des différents intérêts des parties, dont les nôtres. Si dans le fond, « Afrique Média » peut se défendre de séparer en parlant de l’Occident, le bon grain de l’ivraie, il n’est pas osé de penser qu’il semble qu’il y ait davantage d’ivraie que de bon grain, et que le discours envers l’Occident est assez souvent critique, mais surtout « violent ». Et c’est cette violence qui me gêne particulièrement, puisqu’on peut ne pas être d’accord, mais formuler notre désaccord de manière moins barbare, de sorte qu’on ne retienne pas uniquement la véhémence de nos propos, mais aussi leur qualité critique. Peut-être « Afrique Média » devrait-elle chercher du côté de l’ironie, beaucoup plus caustique, critique et raffinée que les grognements barbares. En voulant s’inscrire dans une ligne éditoriale « typiquement africaine », je crois qu’ « Afrique Média » ne fait rien d’autre que se diriger sur une voie « typiquement non-panafricaine ».

J’aimerais finir par quelques remarques.

Premièrement, davantage que leurs intentions, je reproche à « Afrique Média » et à ses journalistes, leurs actions, c’est-à-dire non le contenu de leur discours, mais surtout la forme de ce dernier. Cette critique est apparentée à celle que fit, en 1971, Marcien Towa aux philosophes africains et soi-disant africanistes qui avaient pour objectif – noble – d’amener au jour une philosophie africaine authentique. Mais comme la forme est expression du contenu, et que l’exposé est en même temps le contenant de ce qu’il contient, le défaut de forme entraine irrémédiablement un défaut de contenu. Si je comprends bien les reproches du CNC, c’est bien de cela qu’il s’agit, plutôt que d’un conflit soi-disant anti-panafricain, piloté de l’extérieur par une toute-puissance occidentale qui aurait droit de vie et de mort sur notre pensée. N’est-ce pas d’ailleurs là le revers du discours de cette chaîne : présenter l’autre comme superpuissance présidant à nos destinées plutôt que déplacer l’accent à la fois réflexif et critique – surtout critique d’ailleurs – de l’autre – jugé à tous les coups responsable de nous – vers nous qui avons à être résolument responsables de nous-mêmes ?

Deuxièmement, je crois que c’est une erreur que de croire que l’adhésion du peuple est une marque de qualité. En fait, je crois que c’est l’inverse et que ce qu’admire immédiatement le peuple est justement ce dont il faut se méfier. Platon dédaignait la populace, et en dépit de sa situation de classe, je pense qu’il avait raison, car le peuple n’a d’importance qu’en tant que « masse » et le propre de la masse n’est pas de penser, mais de peser. Par définition, une masse est une chose opaque, dure et difficile à manier. La réalité nécessite et impose plus de finesse et de subtilité. La vérité n’est pas dans le peuple, mais à l’abri de ce dernier.

Enfin, en conclusion de sa 84è Leçon de Géostratégie Africaine, Jean-Paul Poulaga adresse ces mots de Gandhi à « Afrique Média » : « D’abord ils vous ignorent, ensuite ils se moquent de vous, puis ils vous combattent et enfin, vous gagnez » ». Je fais simplement remarquer que Gandhi faisait moins de bruit, mais sans être pour autant moins efficace…

Jean Eric Bitang,

Douala le 18 août 2015.

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…à une édition maladroite

Dans un article précédent consacré à Identité et transcendance, nous avions vu que la Préface rédigée par M. Ndzomo-Molé pouvait apparaître comme « maladroite » selon le mot de M. Nsame Mbongo. Nous verrons à présent que celle maladresse de la Préface s’insère dans une maladresse générale concernant l’édition même dudit ouvrage. Cette dernière maladresse se décline en deux axes. D’abord l’idée de publier dans une maison d’édition « étrangère », le magnum opus d’un auteur local. Voici par exemple ce que dit M. Njoh-Mouelle concernant sa propre situation : « D’une manière générale, j’ai réservé aux éditions CLE basées sur le sol camerounais la première priorité en matière de publication… »[1]Nous pensons que Marcien Towa ait été dans la même disposition d’esprit concernant la publication de ses livres. Il aurait donc été plus conforme à l’itinéraire intellectuel de l’auteur que de publier en terre africaine dans une maison de publication africaine et spécialement les Éditions CLÉ. En effet, publier Identité et transcendance aux Éditions CLÉ aurait permis de maintenir « l’unité » de la pensée de Marcien Towa en réunissant dans la même « maison » les trois livres majeurs publiés de son vivant. Au lieu de cela, les mentions éditoriales « Paris, L’Harmattan » – malgré la timide mention « Harmattan, Cameroun » sur la première de couverture – créent une « fissure » dans la ligne intellectuelle du philosophe d’Endama. Voilà encore un problème qu’aurait pu clarifier la Préface. Pourquoi n’avoir pas publié dans la maison d’édition « traditionnelle » du Maître – qui est d’ailleurs une maison d’édition de référence en Afrique – ? Pourquoi ne même pas publier aux Presses Universitaires de Yaoundé pour maintenir Marcien Towa sur sa terre ? De plus, Identité et transcendance est publié dans la collection « Problématiques africaines », ce qui est assez problématique à notre avis, d’autant plus que M. Ndzomo-Molé écrit que ce texte se préoccupe « de la question du développement de l’Afrique noire »[2]. Cette « catégorisation » nous apparaît comme une méprise vis-à-vis du contenu de l’œuvre de Marcien Towa. En effet, penser qu’Identité et transcendance – de même que l’Essai et L’idée d’ailleurs – se cantonne dans une « problématique africaine » est assez réducteur. Cette lecture n’atteint pas à notre avis le contenu conceptuel, c’est-à-dire universel de la pensée de Marcien Towa. Nous ne sommes pas convaincu que Marcien Towa ait eu comme horizon de sa pensée l’homme Africain. Il serait plus logique de croire – en se référant à son analyse des questions qu’il aborde – que son horizon est l’homme universel tel qu’il se donne à voir en Afrique. L’Africain n’est donc pas un « homme à part », mais une hypostase de l’universel. Et quand Marcien Towa parle de l’homme Africain écrasé, il parle de l’homme qui doit atteindre l’humanité. Marcien Towa dans ses textes n’a jamais fait que parler de l’homme et jamais de ce qu’on appelle l’ « Africain ». Dans cette optique, Marcien Towa n’est pas un « africaniste » quoi que nous en dise M. Nsame Mbongo. D’ailleurs, refusant expressément de croire que l’Africain est une espèce d’homme particulière et donc que la philosophie africaine serait une espèce particulière de philosophie, Marcien Towa livrait en 1979 la réflexion qui suit dont la pertinence excuse la longueur :

 « La démarche philosophique se caractérise, disons-nous, par une liaison intime entre le souci de connaître rationnellement, méthodiquement, la réalité aussi bien physique que socioculturelle et la volonté de prendre appui sur ce savoir pour définir l’orientation profonde, absolue que doit adopter le comportement humain. Les hommes agissent en vue de satisfaire leurs besoins et leurs aspirations. Or la réalité varie avec les milieux et propose donc à l’homme des problèmes différents selon les milieux. Les besoins et les aspirations varient donc en conséquence (…) Les différences et les oppositions qui affectent la réalité et les intérêts entraînent des différences et des oppositions correspondantes dans leur expression théorique et aboutissent à des philosophies différentes et mêmes opposées. Cependant, quelles que soient leurs divergences, toutes les philosophies pour mériter le nom de philosophie, doivent résulter d’un débat sur l’absolu, sur la réalité, les valeurs et les normes suprêmes. »[3]

Autrement dit, la philosophie est universellement particulière. Universelle parce qu’elle doit répondre au critère suprême du débat sur l’absolu, et particulière parce que l’absolu lui-même est particulier, c’est-à-dire soumis à la contingence des milieux. De même, l’Africain n’est lui-même qu’une expression particulière de l’homme universel. La philosophie de Towa ne se situe donc pas dans une « problématique africaine », mais dans une problématique universelle. Il s’agit pour l’auteur de faire coïncider deux trajectoires que Hegel a opposées. Si on peut dire d’une certaine manière que l’Essai et L’idée ont des sujets « africains » et répondent donc à une « problématique africaine », c’est-à-dire se positionnent en rapport avec le « devenir éthique et politique de l’Afrique dans [le] monde… »[4], la problématique d’Identité et transcendance est davantage universelle, car le problème conceptuel que pose Towa à partir de la réalité africaine est celui de savoir comment atteindre l’humanité. La réponse de l’auteur est sans appel : pour atteindre l’humanité, il ne faut pas cultiver la différence – l’identité –, mais la transcendance, c’est-à-dire la « révolution de l’identité » dans le but d’atteindre « L’identité humaine générique »[5] : la créativité corollaire de la liberté. La démarche du philosophe d’Endama est tout à fait philosophique : elle vise l’universel à partir du particulier. Dans La République par exemple, Platon pose une question universelle à partir d’une réalité socio-politique particulière : Athènes. D’ailleurs, où devait-t-il trouver le problème philosophique qu’il se propose de résoudre si ce n’est dans le « milieu » qui lui est familier ? Mais une fois trouvé le problème, Platon pose une question qui interpelle tous les milieux humains : quelle est la caractéristique que doit avoir tout gouvernement qui permettrait l’harmonie entre les hommes ? Et Platon de répondre : la justice. Le reste de l’argumentaire consiste essentiellement à clarifier le concept de justice. À coté de ce double choix discutable – celui de la maison d’édition et celui de la collection qui accueille le livre – qui se présente comme le premier axe de la maladresse éditoriale accompagnant Identité et transcendance, signalons le problème de la pagination et la présentation assez bizarre de la Table des matières.

La pagination d’Identité et transcendance intègre les pages de la Préface de M. Ndzomo-Molé, ce qui est une gaucherie. Il aurait été souhaitable que la pagination diffère de la Préface au texte de Towa lui-même. L’éditeur aurait pu par exemple affecter des chiffres romains à la Préface de M. Ndzomo-Molé et utiliser les chiffres arables pour le texte de Towa. Au lieu de 348 pages, Identité et transcendance aurait donc 328 pages. La Table des matières semble n’avoir pas fait l’objet d’une grande attention de la part de l’éditeur. L’enchainement des titres est beaucoup trop étroit et on ne comprend pas bien pourquoi la police d’écriture de la Table est affectée de gras. Il aurait aussi été possible d’affecter un Index au texte, tout comme l’éditeur aurait pu insérer des notes de bas de pages éditoriales pour éclaircir tel ou tel point de vue ou replacer telle ou telle affirmation dans le contexte de l’époque ou encore retracer l’histoire des idées du Maître en faisant les parallèles avec les autres publications.

[1] Njoh-Mouelle É., « La philosophie d’abord… » in Malolo Dissakè E. (dir.), L’aspiration à être. Autour du philosophe Ébénézer Njoh-Mouelle, Chennevières-sur-Marne, Dianoïa, 2002, p. 27. Nous soulignons.

[2]Ndzomo-Molé J., Préface à Towa M., Identité et transcendance, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 19.

[3] Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine (1979), Yaoundé, CLE, 1998, p. 13.

[4] Ces avec ces mots que M. Lucien Ayissi présente la collection qu’il dirige aux Éditions L’Harmattan.

[5] Concept clef des chapitres VI et VII d’Identité et transcendance, op. cit., pp. 209-290.

À propos du Journal du Club Philosophie de l’Université de Douala

 

Hier, occasion m’a été donnée de parcourir le premier numéro du Journal du Club Philosophie de l’Université de Douala. Dans sa présentation, le Journal dit s’inspirer de Hegel et précisément de l’image de la chouette de Minerve qui vient « trop tard ». Il est totalement vrai que ce Journal vient « trop tard » parce qu’en effet, il a existé au sein de l’Université de Douala un Club de Philosophie (et Psychologie) – l’époque l’obigeait – qui a fonctionné pendant au moins trois ans. J’ai eu vent de l’existence de ce Club alors que j’étais encore en première année et à l’époque son Président était Albert Aoussine. Le Club s’appelait alors « Forum des Amis du Savoir » ou « FAS ». L’année qui suivait, la Présidente est devenue Emma Ndjanjo et j’étais son Vice-président. L’année d’après, je suis moi-même devenu Président et après mon mandat, je n’ai malheureusement plus entendu parler du Club de Philosophie. Il faut dire que le désintéressement pour la philosophie de la part des étudiants allait grandissant. Déjà, alors même que je n’étais que Vice-président, le Club suffoquait, et Ndjanjo et moi-même avions tout fait pour le maintenir en vie. Une fois que cette dernière soit partie à Yaoundé y continuer ses études, il m’était difficile de continuer de faire vivre le Club presque seul. La conséquence naturelle de cette situation a été sa lente agonie jusqu’à cette récente « résurrection » grâce à l’engouement que j’espère venir des étudiants eux-mêmes. Il reste néanmoins une trace de l’existence de ce Club, un blog sur internet : http://fas-dianoia.blogspot.com. Bien que nous n’ayons eu la possibilité de ne publier aucun journal pour rendre nos idées publiques au sein du Campus, je peux témoigner du fait que l’activité intellectuelle y était intense, les discussions toujours riches en enseignements et les débats intéressants. Alors que nous n’étions que de tous jeunes étudiants fraîchement débarqués du lycée, nous avions, mes amis et moi, été frappés par la vivacité intellectuelle d’un Bell Nyobe, l’insistance critique d’un Stéphane Nessack, le calme olympien d’un Hugues Ilouga, la critique acerbe et toujours fouillée d’une Emma Ndjanjo et les qualités de plusieurs autres aînés qu’il serait fastidieux d’énumérer. Il me souvient que c’est lors d’une discussion aux allures disproportionnées avec entre autres Stéphane Nessack qu’il nous est apparu nécessaire de clarifier la compréhension que le public se fait de la trajectoire intellectuelle de Marcien Towa. Ce projet, motivé par un simple débat ne m’a plus jamais quitté et il devrait bientôt voir le jour avec la publication d’un livre. L’actuel Club vient donc effectivement « trop tard » parce que la tentative de faire vivre la philosophie à l’Université de Douala a déjà existé et aucun des dirigeants actuels n’a à ma connaissance contacté les dirigeants anciens pour se renseigner à ce sujet. Quoiqu’il en soit, prise in abstracto, cette initiative est louable parce qu’il apparaissait nécessaire de rouvrir un tel espace d’échange et de dialogue. In concreto en revanche, cette entreprise est critiquable à plusieurs titres, mais je ne traiterai ici que d’un seul : son statut.

Le Statut des Clubs et Associations de l’Université de Douala stipule que ces derniers sont des regroupements d’étudiants effectués par les étudiants, pour les étudiants. Dans ce Journal, je n’ai rien vu concernant des étudiants, excepté quelques noms sur la première de couverture. À l’opposé, toutes les personnes qui y ont écrit quelque chose étaient des « Enseignants ». Un Club – de Philosophie ou de quoi que ce soit d’autre – est d’abord un espace qui doit permettre aux étudiants de s’exprimer et de faire valoir leurs talents : c’est de cette manière que fonctionne un Club à l’Université de Douala en tout cas. Mais ce talent doit être encadré par l’administration, d’où le rôle des Encadreurs qui sont des relais et qui doivent s’assurer de l’encadrement, c’est-à-dire aussi et surtout de la formation des étudiants. D’ailleurs, à ce sujet, le Club de Philosophie dont j’ai été le Président avait des clauses très strictes. Primo, ne pouvaient avoir des postes de responsabilités que des étudiants en dessous des études de Master. Passé le stade de la Licence, les « grands étudiants » deviennent les « encadreurs » de leurs cadets. Deuxio, les publications sont réservées aux cadets sous le « contrôle » des aînés. Il me semble que c’est à peu près la même formule qu’avait appliqué jadis Marcien Towa à Yaoundé dans le cadre du Club Kwame Nkrumah dans lequel essentiellement les étudiants réfléchissaient sous la direction des enseignants. En effet, le but d’un Club de Philosophie est de former les étudiants à la réflexion, au débat, à l’analyse rigoureuse, à la prise de la parole, etc., qualités que sont supposés déjà avoir les enseignants. Par contre, ce Journal m’a laissé un goût amer parce qu’il m’a semblé être un assez mauvais prétexte utilisé par des enseignants pour exprimer leurs talents ; talents d’ailleurs, que personne ne leur refuse. Pourquoi s’abaisser à utiliser l’espace réservé normalement aux étudiants pour publier ? Serait-ce parce que ces derniers n’auraient aucun autre espace davantage sérieux – c’est-à-dire digne de leur rang – pour le faire ? Loin de moi cette idée. Peut être alors que ce qui nous apparaît comme une bévue était une stratégie marketing visant à écouler le produit « Journal » ? Mais dans ce sens, un simple éditorial n’aurait-t-il pas suffi ? Le Journal ne serait-t-il pas davantage attrayant si des étudiants pouvaient s’y vanter d’avoir publié auprès de leurs camarades tout en les invitant à faire autant ? Ne se sentiraient-t-ils pas pousser des ailes plutôt que de se les sentir couper ? Peut-être bien qu’alors les enseignants voulaient montrer à leurs « petits » comment voler en volant eux-mêmes ; mais ce vol est-il réussi ? Telle est l’ultime question que nous soumettons à l’appréciation de chacun.

Towa est mort ! Vive Towa !

83 ans, 5 mois et 27 jours seront donc passés entre le 05 janvier 1931 et le 02 juillet 2014. Pendant cet intervalle aura vécu un des plus grands philosophes de notre temps : Marcien Towa. En effet, il y a que les pédants et les naïfs Cerbères d’une pensée vieillie pour penser encore faire de la philosophie comme si cet homme n’avait pas existé. Au Cameroun, il est un des quatre dinosaures recensés par M. Émile Kenmogne dans Philosophes du Cameroun (PUY, 2006). De ces quatre dinosaures il n’en reste plus que deux : MM. Eboussi Boulaga et Njoh-Mouelle ; les deux autres, MM. Hebga et Towa, nous ayant désormais quittés.

Que doit-on retenir de la vie de ce dernier ? Nous laissons le soin à d’autres de dresser un bilan plus « prestigieux » et plus « ambitieux » que le notre. Modestement, nous retenons de ce géant une qualité qui nous paraît essentielle : le courage. En effet, le courage – qui peut souvent apparaître comme témérité et comme culot – nous semble être le meilleur qualificatif qui pourrait résumer la vie du philosophe d’Endama. C’est justement du courage qu’il exprimait déjà, lui, le tout jeune Docteur de Nanterre, en 1971, dans un polémique essai contre l’une des figures marquantes – à l’époque – de ce qu’ « on » a appelé la « pensée africaine ». Du même courage, il en donna la preuve la même année en s’en prenant violemment à ce qu’ « on » a encore appelé la « philosophie africaine », traçant par là même une compréhension riche, profonde et féconde de ce qu’est et de ce que doit être la philosophie dans son Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle dont le potentiel théorique – c’est-à-dire conceptuel – n’a jusqu’ici jamais été apprécié à sa juste valeur. Ce livre mérite selon nous, d’être érigé en « classique » de la philosophie contemporaine. Les intuitions que l’auteur y déploie sont dignes de la même fulgurance que celles du Discours de la méthode ou de La dialectique de la Raison. Il aura fallu une grande dose de courage pour penser « à contre-courant » de la donne et estimer qu’au lieu de « sacraliser » notre passé, nous devrions le soumettre « à la redoutable épreuve de critique et de tri » : sacrilège suprême de la part d’un Africain. Mais ce qui apparaît comme folie pour l’esprit naïf est d’une profondeur infiniment féconde pour l’esprit dialectique qui sait pénétrer la contradiction et atteindre l’essence du concept. Towa était de ces hommes : de ceux qui savaient pénétrer les méandres de la pensée et vider un concept de son suc vital afin d’en dégager tout le potentiel. Sous la rigueur de son analyse, la poésie de Senghor nous apparaît sous ses traits les plus profondément enfouis, les plus cachés, les insoupçonnés, les plus sombres, les plus cruels : elle apparaît comme servitude. De même, le discours de Tempels et de ses avatars, sous le couvert de la bonté, révèle toute sa cruauté dans l’Essai : cette philosophie qu’ « on » propose aux Africains et qu’ils en viennent à se proposer eux-mêmes apparaît comme un leurre qui reprend exactement ce qu’il prétend conférer : la capacité de penser. De cette capacité, Marcien Towa n’en était absolument pas dépourvue comme nous le prouve l’abondante littérature – n’en déplaise à certains – qui accompagne son séjour parmi nous. Nous avons eu la chance de côtoyer un géant, nous, les simples hommes ; et le mieux que nous puissions faire à présentest de lui rendre hommage. Comment ? Surement pas en nous transformant en perroquets qui répèteraient la philosophie du Maître en vidant ses analyses de leur essence de sorte qu’ils n’en deviennent que de vulgaires dogmes. Rendre hommage à Towa c’est faire honneur à sa philosophie, faire honneur à la pensée, faire honneur à la critique et commencer par la lui appliquer. Maintenant que Marcien Towa est mort, nous sommes tous responsables de sa philosophie ; nous avons tous des avoirs dans son héritage, et si nous ne devions protéger qu’un seul de ces derniers, choisissons la liberté : c’est assurément ce que lui-même aurait souhaité. Nous sommes désormais davantage libres par rapport à sa philosophie que lui-même n’est plus là : elle nous est « livrée » – dans le sens biblique du terme – et nous devons la charcuter, la détruire, la renier, la violer, la prendre, la laisser, la reprendre, l’éloigner, la vider, la remplir, la toucher, la fuir, la chercher, la trouver, la perdre pour la retrouver. En bref, nous devons penser la pensée de Towa avec ce mot de penser pris « dans un sens restrictif : au sens de peser, de discuter…de…trier, de…critiquer… » (Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1998 (1979), p. 7).Ce n’est qu’alors que nous trouverons ce bien inestimable que nous cherchions tous en labourant le champ de la philosophie du Maître : le travail du concept plutôt que son ruminement, car ce n’est que quand un philosophe meurt que sa pensée acquiert le droit de vivre. Nous nous devons de continuer l’héritage de pensée du Maître en continuant d’user de notre droit à la pensée et en soumettant la propre philosophie de ce dernier à son contenu philosophique.

Oui, la philosophie est en deuil, et il ne s’agit pas, comme certains ont tendance à vouloir le faire croire – y compris dans le groupe de ceux qui s’affichent comme ses « disciples » – seulement de la philosophie camerounaise, ou de cette entité bizarre qui a reçu le nom de « philosophie africaine » : c’est la philosophie tout court qui pleure Marcien Towa, mais elle ne doit pas que le pleurer, elle doit continuer à le faire vive, car la mort en fermant la parenthèse de la vie ouvre un nouvel horizon : l’éternité. Désormais, Towa ne peut plus mourir et nous devons nous activer à maintenir cet homme dans la splendeur de la vie éternelle. Towa est donc mort, mais que Vive Towa !

Jean Éric BITANG,

Douala, 03 juillet 2014.

MARCIEN TOWA ET L’IDÉE DE PASSÉ

J’ai présenté cette communication sur l’invitation de mon ami et frère: David Samuel MAKA MPONDO qui m’a fait l’honneur d’entretenir ses élèves. Je l’en remercie vivement. Je ne publie ici que le résumé, car j’estime que les idées que j’ai développées lors de cette communication sont révolutionnaires pour ce qui est d’une nouvelle compréhension de la pensée de Marcien Towa. J’estime donc que je dois les réserver pour un endroit qui les exposera mieux, à savoir un livre.
J’ai été agréablement surpris de l’enthousiasme des élèves pour la « poésie » que je leur ait servie, et j’aimerais leur dire merci de m’avoir écouté et d’avoir rehaussé l’éclat de cette journée par leur présence (jusqu’à 18h).

MARCIEN TOWA ET L’IDÉE DE PASSÉ

Communication à une Conférence organisée

pour la 12è Journée Internationale de Philosophie

au Collège Polyvalent Bilingue de Douala à Yassa

par

Jean Eric BITANG

Centre Ahmès

RÉSUMÉ

 

L’occasion qu’offre une Journée internationale est souvent un bon prétexte pour engager ou réengager la discussion sur des sujets aussi divers que variés. En ce qui nous concerne aujourd’hui, il s’agit de la 11è journée internationale de Philosophie qui nous amène à nous intéresser aux rapports qui existent entre la Philosophie et l’Histoire. Chacun de ces deux termes pris en soi est déjà difficile à définir, et le travail préliminaire d’élagage conceptuel prendrait peut-être plus de temps que la réflexion elle-même. Pour minimiser les difficultés liées à chacune de ces notions, nous utiliserons des définitions sommaires qui doivent permettre de comprendre intuitivement ou presque, le sens de notre propos. Nous disons ainsi que l’Histoire est avant tout l’étude du passé et l’étude des conséquences de ce dernier sur le présent et pour le futur. Que serait la philosophie ? Si l’on en croit Marcien Towa et l’histoire générale de la philosophie, on pourrait retenir que cette discipline est une exigence de critique qui aboutit à la saisie de notre être-dans-le-monde et à la place que nous devons avoir dans celui-ci. La philosophie a donc pour tâche de rendre le monde « lisible » de la même façon que la science, mais d’une autre manière. La science s’attache en effet à rendre le monde extérieur préhensible par la technique, alors que la philosophie le rend préhensible par la pensée. Science et philosophie apparaissent dans cette optique comme les deux faces du même commandement du Dieu Juif à Adam et Ève: « soumettre la terre ». Mais ce qui nous intéresse ce n’est pas ce rapport entre science et philosophie, mais le rapport entre science et histoire. Comment articuler ce rapport à partir des deux définitions sommaires que nous venons d’en proposer ? La grande question générale qu’on peut déduire de ces définitions serait celle de savoir le rapport que nous devons entretenir avec notre passé. Mais la généralité de cette question n’est pas sans poser de difficultés parce que les philosophes traitant d’un pareil thème sont nombreux alors que le temps imparti à notre réflexion est court : il faut donc opérer un choix. Ce choix nous est dicté par notre définition de la philosophie héritée de Marcien Towa. La philosophie doit résoudre nos problèmes et élucider notre être-dans-le-monde. Or, ce « notre », ici, à Douala, au Cameroun, c’est l’Afrique. En plus, la philosophie n’a de sens que si elle parle aux hommes de leur situation, et notre situation, ici, n’est pas celle de l’homme ailleurs. On peut même aller plus loin : la situation de plupart de ceux qui m’écoutent ici est celle d’être des personnes qui vont affronter dans quelques mois la redoutable, mais de moins en moins redoutée épreuve de Philosophie au Baccalauréat. La tâche du philosophe qui vous parle serait donc celui de vous fournir des armes, ou moins militairement, des grilles de lecture, pouvant vous permettre de triompher de ce qui peut apparaître comme difficultés avant cette épreuve cruciale. Voilà que notre spectre s’en trouve grandement diminué et nous n’avons en ligne de mire que MM. Njoh-Mouelle et Marcien Towa qui sont les deux philosophes qui sont les plus proches de vos préoccupations immédiates.Mais le Njoh-Mouelle de « L’essai sur la signification humaine du développement » n’est pas vraiment célèbre pour avoir développé une réflexion sur le passé, mais plutôt sur ce que serait l’exigence, c’est-à-dire le « sens » d’un véritable développement. Marcien Towa au contraire passe pour vilipender le passé. Ne se réclame-t-il pas d’ailleurs de l’iconoclasme, c’est-à-dire de la critique radicale des fruits du passé, idées communément reçues, parmi lesquelles la tradition et la religion ? On suppose donc d’ordinaire que Marcien Towa tient le passé en horreur parce qu’il écrit par exemple dans l’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle que« …pour s’affirmer, pour s’assumer, le soi doit se nier, nier son essence et donc aussi son passé. » (Towa M., Essai, Yaoundé, CLÉ, p. 42. Nous soulignons). Mais qu’est-ce que Marcien Towa entend par passé ? Que veut-il dire lorsqu’il invite à s’en détourner ? L’iconoclasme révolutionnaire est-ce vraiment un rejet du passé ? La philosophie de Towa peut-elle être résumée en un « conformisme occidentaliste » ? La critique d’ « extraversion pro-occidentale » qui « encombre » l’Essai dont Nsame Mbongo se fait l’écho (Nsame Mbongo, « Le rationalisme progressiste : la voie philosophique de Marcien Towa et ses difficultés », in Njoh-Mouelle et Kenmogne É.(éd.),Philosophes du Cameroun, Yaoundé, PUY, p. 191.) se fait l’écho ne doit-elle pas être relativisée ? Telles sont les questions qui structurent l’intérêt que nous avons à parler de la relation de Towa au passé. Nous voulons montrer d’abord que l’idée que l’on se fait du passé chez Marcien Towa est excessivement sommaire et ne prend pas en compte toute la profondeur conceptuelle que ce terme a dans l’Essai. Nous avons ensuite à déployer cette profondeur et la porter au grand jour. Mais comme « Déterrer une philosophie ce n’est pas encore philosopher » (Towa M., Essai, p. 29), il nous faudra interroger cette théorie pour voir si elle nous permet de rendre le monde compréhensible, ce qui est, ainsi que nous l’avons déterminé, le but principal de la philosophie.

« Le postcolonialisme comme code de l’inégalité » (Compte rendu I)

Le 17 juillet 2012 s’est tenue à l’Université de Douala une journée d’études autour du livre de M. Charles Romain Mbélé : Essai sur le postcolonialisme en tant que code de l’inégalité (Yaoundé, CLE, 2010). La journée s’est déroulée autour de setp exposés d’environ une heure chacun :

  1. Charles Romain MBELE (ENS Yaoundé)

« La pensée postcoloniale, une nouvelle idéologie africaine »

 2.EMBOUSSI NYANO (Université de Douala)

« Fabien EBOUSSI BOULAGA, Philosophe de l’histoire »

3. Anatole FOGOU (ENS Maroua)

« Le NEPAD et la Renaissance Africaine »

 4. Siméon MINTOUME (Université de Douala)

« Justice et Unité, une approche critique du Consciencisme et du postcolonialisme »

5. Daniel NOUMBISSIE (Université de Douala)

« Mbembé, Kabou, critique revisitée »

6. Emmanuel MALOLO DISSAKE (Université de Douala)

« Construire l’égalité en postcolonie »

7.Charles Romain MBELE (ENS Yaoundé)

« Réflexions »

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  1. Charles Romain MBELE

« La pensée postcoloniale, une nouvelle idéologie africaine »

La prise de parole introductive était celle de M. Mbélé qui, suivant la ligne argumentative développée dans son livre publié chez CLE en 2010, reprenait l’idée selon laquelle la pensée postcoloniale était une nouvelle idéologie africaine. Son argumentaire reposait sur deux points essentiels. En premier lieu, il s’agit du rapport entre le postcolonialisme et le néocolonialisme ; et en second lieu, il s’agissait du rapport entre le postcolonialisme et la question de l’identité africaine.

En rapport avec le premier point, M. Mbélé soutenait que le postcolonialisme est une volonté de masquer la réalité du néocolonialisme en détournant l’attention africaine vers des problèmes inessentiels de sorte que cette nouvelle façon de coloniser ait le champ libre pendant que les Africains se battraient comme un chien avec un nouvel os sur l’idée de postcolonialisme. C’est cette idée qu’il exprimait déjà dans son livre lorsqu’il écrivait que « Postcolonialisme signifie surtout le besoin de rendre invisible le néocolonialisme sous la forme actuelle de l’impérialisme économique coercitif. » (p. 32) C’est ainsi que la pensée postcoloniale « est une critique cauteleuse de la pensée négro-africaine qui a nourri les luttes de libération. » (id.) Elle s’oppose donc directement, idéologiquement au Consciencisme nkrumahiste et aux philosophies qui s’en inspirent.

En essayant coûte que coûte de masquer la réalité du néocolonialisme, la pensée postcoloniale intègre un critère très important selon M. Mbélé : c’est qu’elle déplace l’accent de la responsabilité de la situation africaine de l’Europe à l’Afrique dans un rapport exclusif. En somme, à la question : à qui la responsabilité de la situation de l’Afrique ? La pensée postcoloniale répond : aux Africains eux-mêmes. Ce faisant, cette pensée avoue sa filiation avec la pensée néolibérale. Dans le deuxième chapitre de son livre, M. Mbélé accorde justement une place à l’analyse des différentes « solutions » proposées par l’Europe (et l’Occident en général) au problème du sous-développement de l’Afrique, et il conclut que toutes ces « aides » ne conduiront qu’à l’enlisement sans cesse toujours plus profond de l’Afrique dans ce que Césaire nommait la « raque » de l’histoire. C’est ainsi qu’il comparait dans son discours l’attitude des « partenaires » de l’Afrique et des « plans » qu’ils proposent à celui du « pompier pyromane » qui allume l’incendie et vient lui-même l’éteindre.

En rapport avec le second point, M. Mbélé insistait sur le fait que la pensée postcolonialisme insiste sur une vision « fluctuante » de l’identité et pire, dans une certaine optique sur une idée d’ « alignement à l’ordre mondial. » C’est à ce niveau que M. Mbélé critique les attitudes de penseurs comme MM. Bayard et Mbembé et Mme Kabou dont les philosophies consacrent selon le philosophe, la dilution de l’Afrique dans l’Europe. C’est pourquoi, remarque M. Mbélé, la philosophie du postcolonialisme insiste sur l’idée d’ « identités multiples », « tactiques », « stratégiques », etc. (p. 37) qui aboutissent comme Senghor, sur une idée assez bizarre comme celle de « civilisation métisse » (p. 38).

A partir de ce point, M. Mbélé peut donc soutenir que la pensée postcolonialisme exprime une volonté de freiner l’avancée de la conscience africaine en éloignant stratégiquement les philosophies mettent l’accent sur le soi et en amplifiant la résonnance de celles faisant l’apologie de la désubstantialisation. Il y a donc ici une tentative de diversion, car pendant que l’Europe et l’Occident en général met l’accent sur les questions identitaires (qu’on se rappelle le débat français sur l’identité nationale), la donne philosophique en Afrique est celle de l’ « universalisation » qui prend des accents très particuliers chez quelqu’un comme Mme Kabou pour qui l’universalisation signifie presque littéralement « occidentalisation ». Faut-il donc alors résister ?

M. Mbélé nous fait remarquer que pour M. Mbembé, la lutte est inutile car elle installe celui qui lutte dans une situation précaire, une situation « suicidaire » (p. 36). En ce sens, il faut donc accepter le cours des choses imposé du dehors et taire (ou réprimer dans les cas extrêmes) les envies de lutter. La pensée postcoloniale encourage donc le statu quo international qui fait que les dominés dominent ceux qu’ils dominent ; elle est donc une tentative de rationaliser l’inégalité : de la rendre supportable, légitime, d’où le titre complet du livre : Essai sur le postcolonialisme en tant que code de l’inégalité.

 

 

 


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