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Sur le Colloque des Doctorants de Philosophie de l’Université de Douala

Il se sera donc tenu, ce mercredi 02 mars 2016, le très attendu « Colloque des Doctorants de Philosophie de l’Université de Douala ». Cette première édition aura été l’occasion d’admirer les prouesses des doctorants sur la question du rapport de la Philosophie à la Rationalité. La haute teneur des contributions ainsi que la qualité des échanges ont permis de rehausser l’éclat de ceArgument colloque Doualatte journée, dont les résultats devraient être publiés bientôt. J’ai apprécié la participation massive des concernés et l’anarchisme de quelques personnes… Vivement la prochaine édition!

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À PROPOS D’UNE RENCONTRE AVEC LE CLUB ACHILLE MBEMBÉ (II.1)

II

« Débat »

 

  1. Sur un premier « malentendu » ancré dans la doxa

Ce « Débat » a été l’occasion de constater et de regretter amèrement l’attitude critiquable qu’un étudiant en médecine nommé – si je ne trompe pas – Arouni. Ce dernier, s’appuyant sur des connaissances philosophiques et des présupposés dignes de la connaissance du premier-genre, a tenté de faire passer son ignorance pour de la connaissance véritable. Son erreur fondamentale a été – et M. Njoh-Mouelle l’a lui-même souligné à la sortie de la Conférence – de considérer la philosophie comme une activité sans rigueur dans laquelle pouvait participer « tout le monde » à condition de « réfléchir ». L’intéressé soutenait en effet que la philosophie est la pensée et que puisque la pensée est universelle, alors « tout le monde » a de facto le droit de se proclamer « philosophe ». La légèreté avec laquelle ce dernier a apprécié pendant toute la soirée l’activité philosophique m’a profondément horripilé et m’a prouvé qu’il y a encore des personnes qui considèrent la philosophie comme un simple agencement de mots. C’est ce même sentiment que j’ai cru découvrir chez Mlle Gaëlle Massang, une autre jeune étudiante qui me donna la réplique pendant presque deux heures sans vaciller. Mais revenons à M. Arouni. Il semble que ce dernier n’ait pas été attentif à la magistrale distinction que M. Njoh-Mouelle a établie – de nouveau – entre « pensée » et « philosophie » dans l’optique de répondre à la préoccupation d’Erick Kuété concernant la différence entre les proverbes et la philosophie. Njoh-Mouelle, s’écartant du « sens restrictif » (L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLÉ, p. 7) que lui donne Marcien Towa, estime que la pensée est toute activité de réflexion engageant le sujet humain. M. Arouni a donc bien raison de dire que tous les hommes pensent. Néanmoins, il a inexorablement tort – à moins qu’il soit towaïen ; ce dont on me permettra de douter – lorsqu’il rend le concept de philosophie coextensif à celui de pensée. En effet, la philosophie est la pensée se déployant d’une manière précise ; elle est la forme que prend la pensée lorsqu’elle emprunte un chemin bien défini : c’est le chemin général de la critique. L’argumentaire de M. Njoh-Mouelle a aussi présenté le critère hountondjien de l’aspect nécessairement personnel de l’activité philosophique et l’autre critère hégélien cette fois ci, de l’aspect conscient de l’activité philosophique. Mais ces deux derniers critères ne sont pas nécessaires pour tenter de ramener M. Arouni à la raison puisqu’ils engendrent d’autres discussions que celles suscitées par notre étudiant en médecine. Pour tenter un éclaircissement définitif, nous allons prendre un ultime exemple, les autres ayant déjà été présentés à de nombreuses occasions entre la fin de la Conférence et mon retour dépité chez moi pour dormir. Puisque M. Arouni semble davantage versé dans la discipline d’Imhotep que dans celle de Ptahhotep, c’est donc un exemple concernant le premier que je m’en vais essayer – une énième fois de prendre –.

De manière générale, la pensée c’est la réflexion. Mais évacuons à ce niveau l’idée beaucoup trop complexe et donc non-nécessaire pour notre propos, de définir la réflexion comme re-flexion. Un médecin réfléchit, c’est-à-dire qu’il pense. Il ne se contente pas de prescrire des médicaments au malade qui lui demande de son aide : il analyse, évalue, juge, émet et écarte des hypothèses, etc. Toutes ces activités mentales peuvent être qualifiées de réflexives. Pourtant, bien que le médecin pense, cette pensée qu’il met en œuvre dans la résolution de ces problèmes, n’est pas une pensée de type philosophique. Dans le cas d’espèce, la forme de la pensée du médecin peut être apparentée à la philosophie. En effet, ce dernier examine, trie, critique, évalue, juge, adopte et rejette successivement plusieurs idées ; c’est bien ce que fait le philosophe si on en croit au moins Marcien Towa. Cependant, l’objet de cette réflexion, c’est-à-dire la nature du problème que se propose de résoudre le médecin n’est pas philosophique, mais médical. Pour qu’une pensée soit philosophique, il faut donc qu’elle remplisse deux conditions. D’abord cette pensée doit avoir une forme et un objet philosophiques. La pensée peut avoir la forme sans l’objet – comme dans l’exemple utilisé ci-dessus – ou alors avoir l’objet sans la forme – comme en religion par exemple –, mais elle n’atteint le statut philosophique que lorsque ces deux conditions sont réunies. Dans sa critique de l’ethnophilosophie, Marcien Towa a surtout souligné que le travail des philosophes préoccupés par l’exhumation d’une « philosophie africaine authentique » a manqué la forme philosophique en préférant prendre un chemin davantage proche du dogmatisme religieux.

La devise de l’ACDIS est cette maxime d’Alain qui sonne comme une sentence difficilement contestable : « Il n’y a aucune autre manière de penser que de lire les penseurs. » On pourrait ajouter sans trop se tromper, qu’il n’y a aucune manière de philosopher que de lire d’abord les philosophes. Il m’a semblé en effet que c’est ce défaut de culture philosophique minimale qui a poussé M. Arouni vers l’abîme sans fond de la naïveté dans laquelle je ne peux que déplorer qu’il se soit lui-même enchaîné. Comme la médecine, la philosophie est une discipline réservée aux spécialistes. Personne n’oserait s’introduire dans un bloc opératoire et réclamer le bistouri au chirurgien en place en brandissant le prétexte grossier que la médecine est la pensée et qu’il « pense », c’est-à-dire qu’il peut opérer. En réalité, si tout le monde est philosophe, comme tout le monde est médecin, ce n’est qu’en puissance, c’est-à-dire en soi, et non en acte, c’est-à-dire pour soi. Or l’être est surtout le pour soi, c’est-à-dire l’objectivation de l’en soi et son actualisation. De la sorte, nous sommes médecins lorsque nous faisons passer dans l’acte la potentia – d’ailleurs universelle – de médecin qui sommeille en nous. Autrement, nous ne sommes pas médecins. S’il est donc souhaitable que n’entre dans un bloc opératoire, c’est-à-dire n’exerce la médecine que l’homme qui a actualisé le potentiel de médecin en lui, il serait souhaitable que la même précaution soit de mise en matière de philosophie, et que nul n’y entre s’il n’est philosophe, c’est-à-dire résolument un « ami de la sagesse » ayant cheminé plus ou moins longtemps avec d’autres compagnons sur ce chemin tortueux et ingrat que nous trace la réflexion rigoureuse sur les problèmes relevant du domaine de l’Absolu.

Njoh-Mouelle a raconté, dans l’optique de mettre en garde contre cette prétention maladroite qu’ont les non-initiés à penser que la philosophie est un gigantesque melting-pot sans tête ni queue, comment un PLEG en informatique prénommé « Christophe », prétendait qu’il fallait remplacer dans le programme de Philosophie au Secondaire, le titre de la leçon « Conscience et Inconscient », par « Conscience et Inconscience », les deux mots (Inconscient et Inconscience) étant « pareils ». Le lecteur intéressé pourra lire ladite conservation sur le site internet de M. Njoh-Mouelle, ici.

Il me faut signaler autre chose concernant M. Arouni : c’est son inaptitude au langage conceptuel et la subjectivisation – ou le subjectivisme – à outrance qui caractérise les pédants, mais seulement ceux de ces derniers qui pataugent dans le sable mouvant de l’ignorance. M. Arouni prend les concepts pour de simples mots alors qu’il n’en est rien. Et j’ai eu de la peine pour lui au moment où j’ai réalisé qu’il n’avait pas la culture philosophique nécessaire pour engager un débat conceptuel. Selon lui, un concept se définit de façon « générale », ou dans le dictionnaire. Ainsi, si je veux savoir ce qu’est la dialectique, il me suffit d’ouvrir le dictionnaire Larousse par exemple, pour y découvrir que la dialectique est un certain « art de raisonner ». Cette définition est-elle suffisante, et le lecteur soucieux d’exactitude peut-il s’arrêter à cette dernière ? Peu rigoureux qui répondra à cette question par l’affirmative. En réalité, dialectique est un concept, c’est-à-dire un mot dont la signification dépasse le simple cadre littéraire pour recouvrir une signification technique. C’est ainsi que ce mot ne signifie pas la même chose chez Platon, Hegel, Marx ou Adorno. Je doute fort que M. Arouni ait été au courant des subtilités liées au concept puisqu’à en croire sa volonté de ramener tout à un « moi vide », il n’a pas la culture livresque que requiert Alain dans l’exercice de la pensée, et surtout de la pensée rigoureuse.

À PROPOS D’UNE RENCONTRE AVEC LE CLUB ACHILLE MBEMBÉ (II.2)

  1. Sur un second « malentendu » ancré dans la doxa

Platon a exigé de l’art qu’il serve à quelque chose ; Mlle Gaëlle Massang a fait preuve d’une exigence analogue en ce qui concerne la philosophie. Elle a demandé à cette dernière d’être pratique. Qu’est-ce à dire ? Pour Mlle Massang, comme pour Aristophane critiquant Socrate, la philosophie est une activité éthérée, qui se pratique dans « les airs », loin de la réalité sociale de la misère par exemple – je ne dis cela que parce que nous avons pris un exemple pratique qui concernant la famine dans le monde –. Enfermé dans sa tour d’encre et de papier, le philosophe ne fait que développer des théories, c’est-à-dire des systèmes d’idées qui n’ont aucune influence sur la réalité sociale. Ce procès est-il vraiment équitable ? J’ai, toute la soirée durant, tenté de me faire l’avocat du diable en défendant ma discipline. J’aimerais ici continuer de la défendre.

Reprocher à la philosophie de ne pas être pratique, c’est avoir une idée plus ou moins claire de ce qu’on entend par pratique. Nous avons déjà vu que chez Mlle Massang, ce mot signifiait problèmes sociaux. Reformulons alors l’objection : la philosophie n’a pas d’emprise sur les problèmes sociaux, ou encore la philosophie ne peut pas résoudre les problèmes sociaux, comme par exemple la famine. Nous avons vu plus haut la nature du questionnement philosophique qui tire son caractère philosophique d’une double racine : la forme de la réflexion et l’objet de cette dernière. En l’occurrence, l’objet « pratique » de Mlle Massang n’est pas philosophique, ce qui ne signifie pas qu’il ne peut pas être traité philosophiquement. Stricto sensu, la famine n’est pas un problème philosophique. Mais comme j’ai tenté de l’exposer lors de notre discussion, il est tout à fait possible d’effectuer un traitement philosophique de la famine. Il faudrait pour cela interroger comme Aristote, les premières causes de cette dernière. Dans cette optique, on établira que la famine est la résultante d’une répartition inégale des richesses de la terre, répartition inégale qui prend elle-même racine dans l’existence des classes sociales et dans l’exploitation bourgeoise du prolétariat. Nous voilà chez Karl Marx. Mais il m’a semblé qu’en disant résoudre, Mlle Massang entendait donner du pain aux affamés. Ici encore il y a une méprise sur l’objet de la philosophie, car le philosophe n’est pas un boulanger ; son travail n’est ni de produire du pain ni de le distribuer. Autrement dit, Mlle Massang – comme bon nombre de personnes n’entretenant qu’un commerce réduit avec la philosophie – demande à la philosophie de résoudre des problèmes qui ne sont pas de son ressort, un peu comme les femmes dont parle M. Njoh-Mouelle dans Député de la nation (Yaoundé, Presses de l’UCAC, 2002), et qui imaginent que le Député est un « Messie ». Évidemment, si on déplace l’accent philosophique jusqu’à un problème qui est hors de l’emprise de la philosophie, on ne peut conclure qu’à la vacuité de cette discipline. Toutefois, cette situation n’est pas propre à l’activité philosophique, mais elle constitue l’essence de toute activité. Un chirurgien ne serait rien d’autre qu’incompétent s’il devait se servir d’une truelle pour crépir un mur, et un travailleur social chargé justement de distribuer du pain aux malheureux ne serait qu’une gêne dans une salle d’opération ou dans un laboratoire pharmaceutique. Doit-on alors conclure que ces activités ne sont pas « pratiques » ? L’erreur de Mlle Massang et de beaucoup d’autres, est d’identifier dans la pratique des secteurs qui ne sont pas du domaine de la philosophie, des secteurs spécialisés.

Towa a expliqué que la philosophie est la pensée du général, de l’Absolu. Hegel et Aristote avaient déjà dit une chose similaire. Dans la pratique, c’est-à-dire dans la société, la philosophie ne fait rien d’autre que penser ce général en pensant par exemple les conditions de vie dans lesquelles sont amenés à vivre les hommes. Autrement dit, la philosophie ne pense pas dans la société ; elle pense la société. Il nous faut peut être expliquer cette distinction.

Le travail philosophique selon Marcien Towa a deux aspects : nous avons souligné le premier qui réside dans la généralité. Le second est ce qu’on pourrait appeler l’orientation téléologique. Le philosophe, grâce à l’aspect général de sa réflexion, peut indiquer un telos vers lequel doit tendre la société. C’est dans ce sens qu’il pense la société. En effet, l’horizon de la société n’est pour lui que l’horizon pratique qui détermine l’orientation de sa réflexion ainsi que la manière dont il va aborder le problème philosophique qu’il se propose de résoudre. Et comme les problèmes philosophiques sont universels, la détermination sociale n’agit pas sur la réflexion philosophique comme un horizon indépassable. C’est dans cette optique que le philosophe ne pense pas dans la société bien qu’il soit un de ses membres à part entière. Il serait possible de donner davantage de précisions conceptuelles, mais une telle manœuvre desservirait beaucoup trop notre exposé. Faisons simplement remarquer que si le philosophe avait la société comme horizon alors la pensée qu’il mettrait à l’œuvre ne serait plus absolue, mais absolument déterminée. Or il faut que la pensée soit absolue, c’est-à-dire que le philosophe s’arrache de la détermination de la société afin de la regarder avec un œil devenu, par ce mouvement de libération, absolu. La dialectique platonicienne contenue dans le VIIe Livre de La République n’exprime rien d’autre que ce fait : c’est-à-dire la capacité pour le philosophe de penser en quelque sorte comme hors de la société dans le but de penser justement la société. Le philosophe, par la généralité de la réflexion apparait alors comme un médecin qui traite les causes plutôt que les symptômes dont souffre la société. La famine, qui est le problème que Mlle Massang a soulevé, apparait dans cette optique, comme un simple symptôme plutôt qu’une cause. Au lieu de soigner les affamés en leur donnant du pain, il faudrait attaquer à la racine la cause de la famine de sorte qu’il n’y ait plus d’affamés. Or la cause de la famine n’est pas pratique, mais théorique, puisqu’elle est une organisation inégale de la société sur la base de la non-répartition équitable des fruits de la production. Le monde capitaliste fonctionne, c’est-à-dire met en pratique seulement cette idée théorique. La pratique est donc à l’image de la théorie quelle accompagne ; elle n’est que la face émergée de l’iceberg social. C’est dans ce sens que Towa a tout à fait raison d’identifier « La pratique comme finalité réelle de toute théorie » (Identité et transcendance, L’Harmattan, 2011,
p. 255), affirmation qui signifie aussi que toute pratique est à l’image de la théorie qui l’accompagne. Ce que ne semble pas avoir compris – ou ce que s’est refusé de comprendre –Mlle Massang, c’est donc que pour pouvoir influer sur la pratique, il faut influer sur la théorie quelle accompagne, car c’est en soignant la cause qu’on soigne l’effet. Deuxièmement, il ne faut pas se figurer que le philosophe dispose de « supers pouvoirs » qui lui permettent d’implémenter instantanément ses théories. En réalité, ce pouvoir est celui du politique. Celui qui est sensé faire descendre sur terre, c’est-à-dire en société les idées – disons théories – philosophiques, c’est l’homme politique, puisque c’est lui qui détient le pouvoir pratique de changer les choses. L’impérialisme est une doctrine politique, mais elle est surtout et avant tout, une théorie de la domination. N’eut été des hommes politiques sensibles à cette théorie, il n’y aurait eu aucune chance pour que l’impérialisme ait cours dans le monde. La situation inverse faut en ce qui concerne le panafricanisme. Sans l’appui d’hommes politiques favorables à l’application de cette théorie, elle ne restera rien de plus qu’une chimère. Mais est-ce la faute des philosophes ?

Ici encore, l’erreur d’analyse provient du fait que Mlle Massang et beaucoup d’autres personnes, demandent au philosophe ce qu’il ne peut donner, tout comme nous avons vu précédemment qu’elles demandent au philosophe de résoudre des problèmes qu’il ne peut résoudre. Ce n’est pas un hasard si Platon employa une grande partie de son temps à convaincre Denys l’Ancien puis Denys Le jeune de faire advenir sa République sur terre. C’est que sans pouvoir politique, le pouvoir philosophique est condamné au néant. Mais il ne faut pas croire que cette incapacité à supplanter le pouvoir politique soit une tare de la philosophie elle-seule. En réalité, le pouvoir absolu dans les choses pratiques, c’est-à-dire en société, est le pouvoir politique. Et tous les autres pouvoirs lui sont subordonnés. Un travailleur social, quelque soit sa bonne foi, ne pourrait pas distribuer du pain aux malheureux si l’État en place lui refusait cette autorisation. Aucun médecin ne pourrait exercer son droit d’aider les malades autrement que dans les cadres de la loi, c’est-à-dire les cadres du pouvoir politique. Il n’est donc pas étonnant que les philosophes ont très souvent cherché à allier les deux pouvoirs afin que les « rois deviennent philosophes » ou que « les philosophes deviennent rois ». Certains philosophes à défaut d’être rois, ont quand même été présidents : c’est le cas de Nkrumah ; ou alors ils ont occupés des fonctions politiques comme Towa, M. Njoh-Mouelle ou M. Hountondji. Dans Sur la « philosophie africaine » (Maspero, 1977), ce dernier avait bien saisi et bien exprimé le fait que le « dernier mot » en société revient à la politique plutôt qu’à la philosophie.

Changer les choses signifie donc deux choses. D’abord changer ce qui rend les choses, choses, c’est-à-dire la théorie qui génère le ou les fait(s) que nous voulons changer. Changer les choses signifie ensuite transposer dans la société l’antidote théorique qu’on a trouvé. Ces deux expressions du changement, c’est-à-dire de « l’emprise sur la pratique » que réclamait Mlle Gaëlle Massang, expriment le fait que pour changer les choses ni la philosophie ni la politique ne suffisent lorsqu’elles sont prises isolément. En réalité, ce n’est que la rencontre de ces deux disciplines, ainsi que la conjugaison d’efforts du philosophe et du politique qui peuvent avoir un impact fort sur le quotidien en société, surtout lorsque ce quotidien n’est pas particulier, mais collectif. Du point de vue individuel en effet, la philosophie peut suffire, mais je doute que ce spectre d’action réduit satisfasse à l’injonction de notre amie. Quand Nkrumah écrivait dans son Consciencisme (trad. franç. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 119) que « La pratique sans théorie est aveugle ; la pratique sans théorie est vide. », il n’exprimait sûrement rien d’autre que le fait que les activités capables de changer les choses des points de vue pratique et théorique ne peuvent fonctionner isolément pour générer le changement. Voilà ce que j’aimerais dire pour la défense de la philosophie.

Ce serait certainement une méprise impardonnable si j’omettais de signaler la grande culture intellectuelle de Mlle Massang et sa vivacité d’esprit. Ces deux qualités nous ont vigoureusement frappé et ce fût un réel plaisir de discuter avec elle. Contrairement à M. Arouni, elle semble avoir mis en pratique la devise de l’ACDIS. En effet, sa connaissance de Platon et Aristote était plutôt exacte et l’explication de l’origine du cartésianisme bien qu’entachée d’une ou deux approximations de considérations historico-intellectuelles était tout à fait recevable. Dans sa personne, j’ai trouvé un interlocuteur digne de débattre ; une femme aux opinions nourries par les lectures et au jugement très fin. Je ne manquerai sûrement pas l’occasion de débattre de nouveau avec elle.

…à une édition maladroite

Dans un article précédent consacré à Identité et transcendance, nous avions vu que la Préface rédigée par M. Ndzomo-Molé pouvait apparaître comme « maladroite » selon le mot de M. Nsame Mbongo. Nous verrons à présent que celle maladresse de la Préface s’insère dans une maladresse générale concernant l’édition même dudit ouvrage. Cette dernière maladresse se décline en deux axes. D’abord l’idée de publier dans une maison d’édition « étrangère », le magnum opus d’un auteur local. Voici par exemple ce que dit M. Njoh-Mouelle concernant sa propre situation : « D’une manière générale, j’ai réservé aux éditions CLE basées sur le sol camerounais la première priorité en matière de publication… »[1]Nous pensons que Marcien Towa ait été dans la même disposition d’esprit concernant la publication de ses livres. Il aurait donc été plus conforme à l’itinéraire intellectuel de l’auteur que de publier en terre africaine dans une maison de publication africaine et spécialement les Éditions CLÉ. En effet, publier Identité et transcendance aux Éditions CLÉ aurait permis de maintenir « l’unité » de la pensée de Marcien Towa en réunissant dans la même « maison » les trois livres majeurs publiés de son vivant. Au lieu de cela, les mentions éditoriales « Paris, L’Harmattan » – malgré la timide mention « Harmattan, Cameroun » sur la première de couverture – créent une « fissure » dans la ligne intellectuelle du philosophe d’Endama. Voilà encore un problème qu’aurait pu clarifier la Préface. Pourquoi n’avoir pas publié dans la maison d’édition « traditionnelle » du Maître – qui est d’ailleurs une maison d’édition de référence en Afrique – ? Pourquoi ne même pas publier aux Presses Universitaires de Yaoundé pour maintenir Marcien Towa sur sa terre ? De plus, Identité et transcendance est publié dans la collection « Problématiques africaines », ce qui est assez problématique à notre avis, d’autant plus que M. Ndzomo-Molé écrit que ce texte se préoccupe « de la question du développement de l’Afrique noire »[2]. Cette « catégorisation » nous apparaît comme une méprise vis-à-vis du contenu de l’œuvre de Marcien Towa. En effet, penser qu’Identité et transcendance – de même que l’Essai et L’idée d’ailleurs – se cantonne dans une « problématique africaine » est assez réducteur. Cette lecture n’atteint pas à notre avis le contenu conceptuel, c’est-à-dire universel de la pensée de Marcien Towa. Nous ne sommes pas convaincu que Marcien Towa ait eu comme horizon de sa pensée l’homme Africain. Il serait plus logique de croire – en se référant à son analyse des questions qu’il aborde – que son horizon est l’homme universel tel qu’il se donne à voir en Afrique. L’Africain n’est donc pas un « homme à part », mais une hypostase de l’universel. Et quand Marcien Towa parle de l’homme Africain écrasé, il parle de l’homme qui doit atteindre l’humanité. Marcien Towa dans ses textes n’a jamais fait que parler de l’homme et jamais de ce qu’on appelle l’ « Africain ». Dans cette optique, Marcien Towa n’est pas un « africaniste » quoi que nous en dise M. Nsame Mbongo. D’ailleurs, refusant expressément de croire que l’Africain est une espèce d’homme particulière et donc que la philosophie africaine serait une espèce particulière de philosophie, Marcien Towa livrait en 1979 la réflexion qui suit dont la pertinence excuse la longueur :

 « La démarche philosophique se caractérise, disons-nous, par une liaison intime entre le souci de connaître rationnellement, méthodiquement, la réalité aussi bien physique que socioculturelle et la volonté de prendre appui sur ce savoir pour définir l’orientation profonde, absolue que doit adopter le comportement humain. Les hommes agissent en vue de satisfaire leurs besoins et leurs aspirations. Or la réalité varie avec les milieux et propose donc à l’homme des problèmes différents selon les milieux. Les besoins et les aspirations varient donc en conséquence (…) Les différences et les oppositions qui affectent la réalité et les intérêts entraînent des différences et des oppositions correspondantes dans leur expression théorique et aboutissent à des philosophies différentes et mêmes opposées. Cependant, quelles que soient leurs divergences, toutes les philosophies pour mériter le nom de philosophie, doivent résulter d’un débat sur l’absolu, sur la réalité, les valeurs et les normes suprêmes. »[3]

Autrement dit, la philosophie est universellement particulière. Universelle parce qu’elle doit répondre au critère suprême du débat sur l’absolu, et particulière parce que l’absolu lui-même est particulier, c’est-à-dire soumis à la contingence des milieux. De même, l’Africain n’est lui-même qu’une expression particulière de l’homme universel. La philosophie de Towa ne se situe donc pas dans une « problématique africaine », mais dans une problématique universelle. Il s’agit pour l’auteur de faire coïncider deux trajectoires que Hegel a opposées. Si on peut dire d’une certaine manière que l’Essai et L’idée ont des sujets « africains » et répondent donc à une « problématique africaine », c’est-à-dire se positionnent en rapport avec le « devenir éthique et politique de l’Afrique dans [le] monde… »[4], la problématique d’Identité et transcendance est davantage universelle, car le problème conceptuel que pose Towa à partir de la réalité africaine est celui de savoir comment atteindre l’humanité. La réponse de l’auteur est sans appel : pour atteindre l’humanité, il ne faut pas cultiver la différence – l’identité –, mais la transcendance, c’est-à-dire la « révolution de l’identité » dans le but d’atteindre « L’identité humaine générique »[5] : la créativité corollaire de la liberté. La démarche du philosophe d’Endama est tout à fait philosophique : elle vise l’universel à partir du particulier. Dans La République par exemple, Platon pose une question universelle à partir d’une réalité socio-politique particulière : Athènes. D’ailleurs, où devait-t-il trouver le problème philosophique qu’il se propose de résoudre si ce n’est dans le « milieu » qui lui est familier ? Mais une fois trouvé le problème, Platon pose une question qui interpelle tous les milieux humains : quelle est la caractéristique que doit avoir tout gouvernement qui permettrait l’harmonie entre les hommes ? Et Platon de répondre : la justice. Le reste de l’argumentaire consiste essentiellement à clarifier le concept de justice. À coté de ce double choix discutable – celui de la maison d’édition et celui de la collection qui accueille le livre – qui se présente comme le premier axe de la maladresse éditoriale accompagnant Identité et transcendance, signalons le problème de la pagination et la présentation assez bizarre de la Table des matières.

La pagination d’Identité et transcendance intègre les pages de la Préface de M. Ndzomo-Molé, ce qui est une gaucherie. Il aurait été souhaitable que la pagination diffère de la Préface au texte de Towa lui-même. L’éditeur aurait pu par exemple affecter des chiffres romains à la Préface de M. Ndzomo-Molé et utiliser les chiffres arables pour le texte de Towa. Au lieu de 348 pages, Identité et transcendance aurait donc 328 pages. La Table des matières semble n’avoir pas fait l’objet d’une grande attention de la part de l’éditeur. L’enchainement des titres est beaucoup trop étroit et on ne comprend pas bien pourquoi la police d’écriture de la Table est affectée de gras. Il aurait aussi été possible d’affecter un Index au texte, tout comme l’éditeur aurait pu insérer des notes de bas de pages éditoriales pour éclaircir tel ou tel point de vue ou replacer telle ou telle affirmation dans le contexte de l’époque ou encore retracer l’histoire des idées du Maître en faisant les parallèles avec les autres publications.

[1] Njoh-Mouelle É., « La philosophie d’abord… » in Malolo Dissakè E. (dir.), L’aspiration à être. Autour du philosophe Ébénézer Njoh-Mouelle, Chennevières-sur-Marne, Dianoïa, 2002, p. 27. Nous soulignons.

[2]Ndzomo-Molé J., Préface à Towa M., Identité et transcendance, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 19.

[3] Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine (1979), Yaoundé, CLE, 1998, p. 13.

[4] Ces avec ces mots que M. Lucien Ayissi présente la collection qu’il dirige aux Éditions L’Harmattan.

[5] Concept clef des chapitres VI et VII d’Identité et transcendance, op. cit., pp. 209-290.

Towa est mort ! Vive Towa !

83 ans, 5 mois et 27 jours seront donc passés entre le 05 janvier 1931 et le 02 juillet 2014. Pendant cet intervalle aura vécu un des plus grands philosophes de notre temps : Marcien Towa. En effet, il y a que les pédants et les naïfs Cerbères d’une pensée vieillie pour penser encore faire de la philosophie comme si cet homme n’avait pas existé. Au Cameroun, il est un des quatre dinosaures recensés par M. Émile Kenmogne dans Philosophes du Cameroun (PUY, 2006). De ces quatre dinosaures il n’en reste plus que deux : MM. Eboussi Boulaga et Njoh-Mouelle ; les deux autres, MM. Hebga et Towa, nous ayant désormais quittés.

Que doit-on retenir de la vie de ce dernier ? Nous laissons le soin à d’autres de dresser un bilan plus « prestigieux » et plus « ambitieux » que le notre. Modestement, nous retenons de ce géant une qualité qui nous paraît essentielle : le courage. En effet, le courage – qui peut souvent apparaître comme témérité et comme culot – nous semble être le meilleur qualificatif qui pourrait résumer la vie du philosophe d’Endama. C’est justement du courage qu’il exprimait déjà, lui, le tout jeune Docteur de Nanterre, en 1971, dans un polémique essai contre l’une des figures marquantes – à l’époque – de ce qu’ « on » a appelé la « pensée africaine ». Du même courage, il en donna la preuve la même année en s’en prenant violemment à ce qu’ « on » a encore appelé la « philosophie africaine », traçant par là même une compréhension riche, profonde et féconde de ce qu’est et de ce que doit être la philosophie dans son Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle dont le potentiel théorique – c’est-à-dire conceptuel – n’a jusqu’ici jamais été apprécié à sa juste valeur. Ce livre mérite selon nous, d’être érigé en « classique » de la philosophie contemporaine. Les intuitions que l’auteur y déploie sont dignes de la même fulgurance que celles du Discours de la méthode ou de La dialectique de la Raison. Il aura fallu une grande dose de courage pour penser « à contre-courant » de la donne et estimer qu’au lieu de « sacraliser » notre passé, nous devrions le soumettre « à la redoutable épreuve de critique et de tri » : sacrilège suprême de la part d’un Africain. Mais ce qui apparaît comme folie pour l’esprit naïf est d’une profondeur infiniment féconde pour l’esprit dialectique qui sait pénétrer la contradiction et atteindre l’essence du concept. Towa était de ces hommes : de ceux qui savaient pénétrer les méandres de la pensée et vider un concept de son suc vital afin d’en dégager tout le potentiel. Sous la rigueur de son analyse, la poésie de Senghor nous apparaît sous ses traits les plus profondément enfouis, les plus cachés, les insoupçonnés, les plus sombres, les plus cruels : elle apparaît comme servitude. De même, le discours de Tempels et de ses avatars, sous le couvert de la bonté, révèle toute sa cruauté dans l’Essai : cette philosophie qu’ « on » propose aux Africains et qu’ils en viennent à se proposer eux-mêmes apparaît comme un leurre qui reprend exactement ce qu’il prétend conférer : la capacité de penser. De cette capacité, Marcien Towa n’en était absolument pas dépourvue comme nous le prouve l’abondante littérature – n’en déplaise à certains – qui accompagne son séjour parmi nous. Nous avons eu la chance de côtoyer un géant, nous, les simples hommes ; et le mieux que nous puissions faire à présentest de lui rendre hommage. Comment ? Surement pas en nous transformant en perroquets qui répèteraient la philosophie du Maître en vidant ses analyses de leur essence de sorte qu’ils n’en deviennent que de vulgaires dogmes. Rendre hommage à Towa c’est faire honneur à sa philosophie, faire honneur à la pensée, faire honneur à la critique et commencer par la lui appliquer. Maintenant que Marcien Towa est mort, nous sommes tous responsables de sa philosophie ; nous avons tous des avoirs dans son héritage, et si nous ne devions protéger qu’un seul de ces derniers, choisissons la liberté : c’est assurément ce que lui-même aurait souhaité. Nous sommes désormais davantage libres par rapport à sa philosophie que lui-même n’est plus là : elle nous est « livrée » – dans le sens biblique du terme – et nous devons la charcuter, la détruire, la renier, la violer, la prendre, la laisser, la reprendre, l’éloigner, la vider, la remplir, la toucher, la fuir, la chercher, la trouver, la perdre pour la retrouver. En bref, nous devons penser la pensée de Towa avec ce mot de penser pris « dans un sens restrictif : au sens de peser, de discuter…de…trier, de…critiquer… » (Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1998 (1979), p. 7).Ce n’est qu’alors que nous trouverons ce bien inestimable que nous cherchions tous en labourant le champ de la philosophie du Maître : le travail du concept plutôt que son ruminement, car ce n’est que quand un philosophe meurt que sa pensée acquiert le droit de vivre. Nous nous devons de continuer l’héritage de pensée du Maître en continuant d’user de notre droit à la pensée et en soumettant la propre philosophie de ce dernier à son contenu philosophique.

Oui, la philosophie est en deuil, et il ne s’agit pas, comme certains ont tendance à vouloir le faire croire – y compris dans le groupe de ceux qui s’affichent comme ses « disciples » – seulement de la philosophie camerounaise, ou de cette entité bizarre qui a reçu le nom de « philosophie africaine » : c’est la philosophie tout court qui pleure Marcien Towa, mais elle ne doit pas que le pleurer, elle doit continuer à le faire vive, car la mort en fermant la parenthèse de la vie ouvre un nouvel horizon : l’éternité. Désormais, Towa ne peut plus mourir et nous devons nous activer à maintenir cet homme dans la splendeur de la vie éternelle. Towa est donc mort, mais que Vive Towa !

Jean Éric BITANG,

Douala, 03 juillet 2014.

MARCIEN TOWA ET L’IDÉE DE PASSÉ

J’ai présenté cette communication sur l’invitation de mon ami et frère: David Samuel MAKA MPONDO qui m’a fait l’honneur d’entretenir ses élèves. Je l’en remercie vivement. Je ne publie ici que le résumé, car j’estime que les idées que j’ai développées lors de cette communication sont révolutionnaires pour ce qui est d’une nouvelle compréhension de la pensée de Marcien Towa. J’estime donc que je dois les réserver pour un endroit qui les exposera mieux, à savoir un livre.
J’ai été agréablement surpris de l’enthousiasme des élèves pour la « poésie » que je leur ait servie, et j’aimerais leur dire merci de m’avoir écouté et d’avoir rehaussé l’éclat de cette journée par leur présence (jusqu’à 18h).

MARCIEN TOWA ET L’IDÉE DE PASSÉ

Communication à une Conférence organisée

pour la 12è Journée Internationale de Philosophie

au Collège Polyvalent Bilingue de Douala à Yassa

par

Jean Eric BITANG

Centre Ahmès

RÉSUMÉ

 

L’occasion qu’offre une Journée internationale est souvent un bon prétexte pour engager ou réengager la discussion sur des sujets aussi divers que variés. En ce qui nous concerne aujourd’hui, il s’agit de la 11è journée internationale de Philosophie qui nous amène à nous intéresser aux rapports qui existent entre la Philosophie et l’Histoire. Chacun de ces deux termes pris en soi est déjà difficile à définir, et le travail préliminaire d’élagage conceptuel prendrait peut-être plus de temps que la réflexion elle-même. Pour minimiser les difficultés liées à chacune de ces notions, nous utiliserons des définitions sommaires qui doivent permettre de comprendre intuitivement ou presque, le sens de notre propos. Nous disons ainsi que l’Histoire est avant tout l’étude du passé et l’étude des conséquences de ce dernier sur le présent et pour le futur. Que serait la philosophie ? Si l’on en croit Marcien Towa et l’histoire générale de la philosophie, on pourrait retenir que cette discipline est une exigence de critique qui aboutit à la saisie de notre être-dans-le-monde et à la place que nous devons avoir dans celui-ci. La philosophie a donc pour tâche de rendre le monde « lisible » de la même façon que la science, mais d’une autre manière. La science s’attache en effet à rendre le monde extérieur préhensible par la technique, alors que la philosophie le rend préhensible par la pensée. Science et philosophie apparaissent dans cette optique comme les deux faces du même commandement du Dieu Juif à Adam et Ève: « soumettre la terre ». Mais ce qui nous intéresse ce n’est pas ce rapport entre science et philosophie, mais le rapport entre science et histoire. Comment articuler ce rapport à partir des deux définitions sommaires que nous venons d’en proposer ? La grande question générale qu’on peut déduire de ces définitions serait celle de savoir le rapport que nous devons entretenir avec notre passé. Mais la généralité de cette question n’est pas sans poser de difficultés parce que les philosophes traitant d’un pareil thème sont nombreux alors que le temps imparti à notre réflexion est court : il faut donc opérer un choix. Ce choix nous est dicté par notre définition de la philosophie héritée de Marcien Towa. La philosophie doit résoudre nos problèmes et élucider notre être-dans-le-monde. Or, ce « notre », ici, à Douala, au Cameroun, c’est l’Afrique. En plus, la philosophie n’a de sens que si elle parle aux hommes de leur situation, et notre situation, ici, n’est pas celle de l’homme ailleurs. On peut même aller plus loin : la situation de plupart de ceux qui m’écoutent ici est celle d’être des personnes qui vont affronter dans quelques mois la redoutable, mais de moins en moins redoutée épreuve de Philosophie au Baccalauréat. La tâche du philosophe qui vous parle serait donc celui de vous fournir des armes, ou moins militairement, des grilles de lecture, pouvant vous permettre de triompher de ce qui peut apparaître comme difficultés avant cette épreuve cruciale. Voilà que notre spectre s’en trouve grandement diminué et nous n’avons en ligne de mire que MM. Njoh-Mouelle et Marcien Towa qui sont les deux philosophes qui sont les plus proches de vos préoccupations immédiates.Mais le Njoh-Mouelle de « L’essai sur la signification humaine du développement » n’est pas vraiment célèbre pour avoir développé une réflexion sur le passé, mais plutôt sur ce que serait l’exigence, c’est-à-dire le « sens » d’un véritable développement. Marcien Towa au contraire passe pour vilipender le passé. Ne se réclame-t-il pas d’ailleurs de l’iconoclasme, c’est-à-dire de la critique radicale des fruits du passé, idées communément reçues, parmi lesquelles la tradition et la religion ? On suppose donc d’ordinaire que Marcien Towa tient le passé en horreur parce qu’il écrit par exemple dans l’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle que« …pour s’affirmer, pour s’assumer, le soi doit se nier, nier son essence et donc aussi son passé. » (Towa M., Essai, Yaoundé, CLÉ, p. 42. Nous soulignons). Mais qu’est-ce que Marcien Towa entend par passé ? Que veut-il dire lorsqu’il invite à s’en détourner ? L’iconoclasme révolutionnaire est-ce vraiment un rejet du passé ? La philosophie de Towa peut-elle être résumée en un « conformisme occidentaliste » ? La critique d’ « extraversion pro-occidentale » qui « encombre » l’Essai dont Nsame Mbongo se fait l’écho (Nsame Mbongo, « Le rationalisme progressiste : la voie philosophique de Marcien Towa et ses difficultés », in Njoh-Mouelle et Kenmogne É.(éd.),Philosophes du Cameroun, Yaoundé, PUY, p. 191.) se fait l’écho ne doit-elle pas être relativisée ? Telles sont les questions qui structurent l’intérêt que nous avons à parler de la relation de Towa au passé. Nous voulons montrer d’abord que l’idée que l’on se fait du passé chez Marcien Towa est excessivement sommaire et ne prend pas en compte toute la profondeur conceptuelle que ce terme a dans l’Essai. Nous avons ensuite à déployer cette profondeur et la porter au grand jour. Mais comme « Déterrer une philosophie ce n’est pas encore philosopher » (Towa M., Essai, p. 29), il nous faudra interroger cette théorie pour voir si elle nous permet de rendre le monde compréhensible, ce qui est, ainsi que nous l’avons déterminé, le but principal de la philosophie.

Science et Philosophie chez Marcien Towa

« La science se caractérise par la spécialisation étroite, le souci de neutralité éthique et idéologique et l’exigence d’une vérification plus rigoureuse. Le savant pour dominer suffisamment son objet se spécialise étroitement. Par là même il se prise de la possibilité de dire, en tant que savant, la direction que la société doit prendre et les normes qu’elle doit adopter à cet effet. (…) Le philosophe au contraire entend intervenir dans tout débat engageant le destin de l’humanité. »

Marcien Towa, L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1997, p. 12.

C’est dans son livre de 1979 que M. Towa essaie, plus que dans l’Essai de 1971, de spécifier le rapport qu’il y a entre la philosophie et la science. Si en 1979, l’analyse du philosophe d’Endama s’appuyait expressément sur la différenciation entre le mythe et la philosophie, en 1979, il spécifie la distance qu’il y a, bien que les deux disciplines soient très liées, entre la philosophie et la science. Et quand M. Towa parle de philosophie, on aura bien compris qu’ici, il s’agit de « philosophie générale », car il procède comme Aristote et donne une définition compréhensive à la philosophie qu’il réduit à la « Pensée de l’Absolu ».

Le premier point de différenciation entre la science et la philosophie est à retrouver, selon M. Towa, dans la spécialisation étroite. La science serait née ainsi du désir humain d’étudier certains phénomènes en particulier et ce désir maintiendrait la science en vie. C’est ce désir, qui, selon Meinrad Hebga peut légitimer l’hypothèse selon laquelle « La philosophie, l’unique science, se ramifie en une diversité de sciences particulières. [par la spécialisation] »[1]. De ce point de vue, le leitmotiv de la philosophie est l’unité alors que celui de la science est la spécialité. C’est pourquoi tandis que la philosophie générale s’appuie sur l’Être et cherche à ramener le divers à l’unité et de prendre ainsi une certaine hauteur par rapport à la réalité, la science exprime le souci de défragmenter l’Être pour mieux l’étudier. C’est pourquoi, il n’y a de science que d’une partie de l’Être, c’est-à-dire d’une partie du réel. La biologie est ainsi la science du vivant, la géographie celle de la structure de la terre, etc.

Le second point de différenciation se situe au niveau de la neutralité éthique et idéologique. Il est ici facile de comprendre que le scientifique se garde d’émettre des jugements sur le cours (éthique) du monde. Cette situation est peut être liée à l’être de la science qui est non de juger, mais d’expliquer. On peut aussi ramener cette situation à l’idée selon laquelle la science et donc le scientifique a les mains liées et que très souvent, il ne peut pas prendre de la distance par rapport à ses subventions. La science devient un bras idéologique qui doit se taire et satisfaire celui ou ceux qui la fait avancer. Mais la question de la liberté des scientifiques et donc de la science est une trop grave question pour être abordée ici. Le philosophe semble être plus libre par rapport à ces contraintes – même s’il existe des « philosophes d’Etat » et que cette pratique existera toujours. Il semble pouvoir donner son avis sur le cours de la société : il prend position et oriente le reste des citoyens vers telle ou telle voie à suivre.

Enfin, il y a l’exigence d’une vérification plus rigoureuse. Mais en réalité, parce qu’il utilise ce terme de vérification, et qu’il n’y a pas de vérification qu’empirique, le premier critère – celui de la logique – ayant été satisfait, M. Towa aurait sûrement mieux fait d’écrire que la science est par essence matérialiste, car la croyance première du scientifique est que la vérité se situe dans ce monde et non au-delà et que c’est dans ce monde qu’on doit trouver les preuves des théories qu’on avance. De ce point de vue, ce sont les matérialistes les premiers penseurs à avoir affiché une vocation scientifique. La science ne se satisfait pas de métaphysique et exige toujours de redescendre à la physique et à l’expérience. Le philosophe, parce qu’il n’est pas consubstantiellement lié à la nature peut s’élever – non au sens de Platon, mais au sens de « transcender l’immédiateté des phénomènes et rechercher l’unité dans la pluralité » – et proposer des théories générales au sens où elles n’impliquent pas seulement l’objet qu’il s’est proposé d’étudier, mais carrément le cours de la vie, l’orientation politique, l’éthique, etc. C’est pourquoi un simple « Tout coule » a des répercussions jusque dans l’éthique, la politique, l’épistémologie, etc. Cette situation s’explique sûrement par le fait que la parole du philosophe engage tout l’Être puisqu’il a suffisamment de recul pour que ses paroles ne soient pas limitées par la spécialisation.


[1] Hebga M., La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, L’Harmattan, 1998, p. 12.


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